pas assez. Ces navires absurdes que nous entretenons malgré tout en
service, ces _Bayard_, ces _Duguay-Trouin_, ces _Dubourdieu_, nous
vaudraient, en cas de guerre, autant de désastres. Ils constituent
[Pg 88]uniquement un point vulnérable de notre organisation et, par
suite, une gêne véritable pour notre politique extérieure.
Et qu'on ne nous oppose pas la raison péremptoire: «Nous n'en n'avons
pas d'autres, il faut prendre ceux-là.» Nous avons, au contraire,
plusieurs navires disponibles qu'il suffirait d'armer. Pour ne citer
que les meilleurs, le _Cécille_, le _Tage_, le _Chasseloup-Laubat_,
l'_Isly_, l'_Alger_, sont de bons croiseurs modernes qui ne figurent
actuellement dans aucune de nos escadres ou divisions armées[5].
Encore une fois, nous n'entendons nullement dire que les Anglais nous
auraient vaincus. Une guerre navale est une longue affaire, et nous
aurions eu le temps de nous ressaisir. Bien osé serait celui qui, dans
un conflit semblable, pronostiquerait l'événement! Mais nous voulons
mettre en évidence ce fait profondément regrettable: c'est qu'au moment
où la guerre a failli nous surprendre, nous n'étions pas prêts, et que
nous aurions payé cher notre infériorité momentanée.
[Pg 89]Il est pourtant facile d'éviter de pareilles aventures.
Assurément, il serait déloyal et injuste de reprocher au ministre
sa transformation d'escadres, qui a failli nous jouer un fâcheux
tour, car, à ce compte-là, on n'améliorerait jamais rien, craindre
d'être surpris par la guerre pendant la période intermédiaire. Mais
l'histoire de la cuirasse du _Formidable_ et celle des canons du
_Gaulois_ contiennent une leçon dont on fera bien de se souvenir. De
pareilles négligences, qui causeraient un désastre, risqueraient fort
de s'appeler des trahisons.
En tout cas, le péril est conjuré, pour cette fois. Mais nul n'oserait
affirmer que demain il ne renaîtra pas plus menaçant encore. Si
décidément les Anglais exigent que nous leur fassions la guerre, nous
entendons la faire avec les meilleures chances. Nous n'avons pas la
prétention de battre à la fois sur toutes les mers un ennemi deux fois
plus nombreux, mais nous voulons pouvoir n'accepter la bataille qu'à
notre heure et sur notre champ, ce qui est absolument possible. Quand
nous en serons là, nous pourrons reprendre en face de nos adversaires
[Pg 90]l'énergique attitude qui convient à la France, et ne plus
souffrir en silence un soufflet sur notre joue[6].
[1] _Le Salut Public_, 27 décembre 1898.
[2] Il est exact que jamais l'Angleterre ne fut comparativement plus
forte qu'en 1898. Seule comptait alors, en face d'elle, notre marine
à nous, Français. Et le rapport de l'une à l'autre était à peu près
comme 4 à 1. Au contraire, dès 1900, la marine allemande commença
de prendre son essor, et aussi la marine américaine. En 1914, les
cuirassés de Guillaume II purent affronter, çà et là, les cuirassés de
Georges V: au Jutland, ceux-ci n'étaient guère que trois contre ceux-là
deux.--Aujourd'hui,--1921,--l'Angleterre, tout à fait décadente, cède
peu à peu cet empire des mers qui fit toute sa grandeur aux Etats-Unis,
et pousse la folie jusqu'à se fier totalement à une alliance étrangère,
à l'alliance du Japon. Nul doute que, d'ici à quelque quinze ou vingt
ans, la grandeur britannique ne soit plus qu'un souvenir.--C. F.
[3] Ce que nous _avions_ en 1900; ce que nous avions même encore en
1914; mais ce que nous n'avons plus en 1921. La marine française, elle
aussi, et pour des raisons multiples, n'est plus, aujourd'hui, qu'un
glorieux souvenir.--C. F.
[4] Il est bien entendu que toutes les unités navales dont il est
question dans ce texte n'existent plus depuis de longues années.
L'extrême vieillesse d'un navire de guerre n'excède jamais vingt
ans.--C. F.
[5] Cf. la note précédente.
[6] Tout ce qui précède, écrit il y a plus de vingt ans, semble
aujourd'hui tout à fait dépourvu d'actualité. Mais l'histoire est
un recommencement éternel. Cet an-ci,--1921,--un journal de Londres
déclarait, au grand étonnement de toute la France, que jamais les
relations franco-anglaises n'avaient traversé de crise plus grave,
_depuis Fashoda_, qu'à l'heure qu'il est. Changez, dans les douze pages
qu'on vient de lire, tous les noms de navires cités; changez aussi
quelques détails faciles à découvrir par quiconque sait lire entre
les lignes, et l'_Après Fashoda_ que Claude Farrère écrivait en 1898
pourra s'intituler en 1921, _Après la Conférence de Londres_ ou _Après
l'accord de Paris_.--NOTE DE L'ÉDITEUR.
[Pg 91]
TABLE DES MATIÈRES
AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR.................................... 7
I.--CROQUIS D'EXTREME-ORIENT.................................. 13
1.--Singapore................................................. 15
2.--De Saïgon à Hanoï......................................... 25
3.--Hong-Kong................................................. 37
4.--Kouang-Cho-Van............................................ 47
II.--TABLEAUX DE LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE................. 57
1.--La bataille navale de Monilo-Cavite....................... 59
2.--Impressions de siège...................................... 68
III.--APRÈS FASHODA.--Un peu de vérité........................ 77
* * * * *
_ACHEVÉ D'IMPRIMER_
le vingt juillet mil neuf cent vingt-et-un
POUR LA
_SOCIÉTÉ DES TRENTE_
PAR
BUSSIÈRE
A SAINT-AMAND (CHER)
SOCIÉTÉ DES TRENTE
Publier trente volumes du même format, avec des caractères classiques,
une justification agréable, un papier solide, ne publier que des
ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs et sur des
sujets intéressants, sans se soucier des modes littéraires et des
habitudes d'un jour, en un mot contribuer au relèvement de l'édition et
de la librairie, tel est le but de la Société des Trente, formée par
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imprimer de beaux livres à un prix relativement peu élevé.
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collection en cinq ans, à raison de six par an.
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seront jamais réimprimés.
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ÉMILE BERNARD.--_Souvenirs sur Paul Cézanne_ (épuisé).
HENRY MARTINEAU.--_L'Itinéraire de Stendhal_.
ANDRÉ SALMON.--_La Jeune peinture Française_ (épuisé).
RÉMY DE GOURMONT.--_Le Chat de Misère_ (épuisé).
LUCILE DE CHATEAUBRIAND.--_Œuvres_. Étude de L. THOMAS.
MAURICE BARRÈS.--_Autour des Eglises de Village_.
LAURENT TAILHADE.--_Quelques Fantômes de Jadis_ (épuisé).
ALFRED CAPUS.--_Boulevard et Coulisses_.
A. SÉRIEYX.--_Vincent d'Indy_.
CHATEAUBRIAND & ***--_Journal d'un Conclave_.
JULES DESTRÉE.--_Wallonie_.
CHARLES MORICE.--_Quelques Maîtres Modernes_.
MARCEL BOULENGER.--_Apologie du Duel_.
RÉMY DE GOURMONT.--_Trois Légendes da Moyen Age_ (épuisé).
ANDRÉ SALMON.--_La Jeune Sculpture Française_ (épuisé).
ÉMILE BERNARD.--_Tintoret-Greco-Magnasco-Manet_.
DIDEROT.--_Historiettes_. Recueillies par Suzy LEPARC.
X.X.X.--_Apologie des Nouveaux Riches_.
CHARLES DU BOS.--_Notes sur Mérimée_.
FRANÇOIS FOSCA.--_Degas_.
CLAUDE FARRÈRE.--_Croquis d'Extrême-Orient_.
NOZIÈRE.--_Un spectacle sur un Divan_.
LOUIS THOMAS.--_Sur un Gratte Ciel_.
JACQUES BOULENGER.--_Histoires Vraies_.
LOUIS LALOY.--_Contes Magiques_.
End of Project Gutenberg's Croquis d'Extrême-Orient, 1898, by Claude Farrère