CLAUDE FARRÈRE
CROQUIS
D'EXTRÊME-ORIENT
-1898-
PARIS
SOCIÉTÉ DES TRENTE
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1921
* * * * *
CROQUIS D'EXTRÊME-ORIENT
DU MÊME AUTEUR
_ROMANS ET CONTES:_
Fumée d'opium, contes.
Les Civilisés, roman.
L'Homme qui assassina, roman.
Mademoiselle Dax, jeune fille, roman.
La Bataille, roman.
Les Petites Alliées, roman.
La Maison des hommes vivants, roman.
Thomas l'Agnelet, roman.
Dix-sept histoires de marins, contes.
Quatorze histoires de soldats, contes.
La Dernière Déesse, roman.
Bêtes et Gens qui s'aimèrent, contes.
Les Condamnés à mort, roman.
_THÉÂTRE:_
La Veille d'armes.
La Vieille histoire, comédie.
Roxelane, tragédie.
_EN PRÉPARATION:_
Les Hommes nouveaux, roman.
Le Dernier Dieu, roman.
* * * * *
Claude FARRÈRE
CROQUIS
D'EXTRÊME-ORIENT
-1898-
PARIS
SOCIÉTÉ DES TRENTE
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1921
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:
40 exemplaires sur papier du Japon Impérial et 500 exemplaires sur
papier vergé d'Arches tous numérotés.
* * * * *
[Pg 7]
_AVERTISSEMENT_
_L'année 1898 ne fut pas pour nous de celles dont on garde un bon
souvenir. L'affaire Dreyfus avait divisé la France. L'armée en
restait douloureuse, et notre prestige au dehors amoindri. Nos rivaux
profitaient de ce désarroi. L'Angleterre et l'Allemagne se disputaient
les dépouilles de notre influence ruinée. Un gouvernement faible et
têtu ne résistait pas. L'histoire universelle se déroulait sans nous.
On attaquait brutalement l'Espagne. On rêvait de conquérir la Chine. On
nous infligeait l'affront de Fashoda. Dans nos colonies, nous perdions
peu à peu tous nos droits. Où nous arrêterions-nous? Le XIXe siècle,
ouvert par notre gloire, semblait prêt à se fermer sur notre agonie._
[Pg 8]_A l'intérieur, la lutte des partis aveuglait les meilleurs
citoyens. Il fallait s'éloigner pour prendre conscience du péril qui
nous menaçait. De l'étranger, un Français mesurait mieux les erreurs
de la France. Nos marins surtout en souffrirent cruellement. A chaque
endroit du monde où le service les portait, ils ne se sentaient plus
les soldats d'un pays respecté. Le désir de se dévouer davantage, et
sans espoir peut-être, s'exaltait en eux. La génération se préparait
qui, vingt ans plus tard, courrait au sacrifice. Même en_ 1921, _la
France ne sait pas assez ce qu'elle doit à ses marins._
_Or, aux premiers jours de_ 1898, _un jeune officier de marine se
trouvait en Extrême-Orient. Depuis quelques mois, supportant mal de
ne pas dire haut ce qu'il jugeait nécessaire de dire, il écrivait,
pour un journal de Lyon,_ le Salut Public, _des articles d'une ardeur
et d'une intelligence qu'on apprécia. Dès le_ 29 _septembre_ 1897
_il avait dénoncé les intentions coupables des Etats-Unis d'Amérique
contre l'Espagne. Puis, navré de l'ignorance dangereuse où l'on était
chez nous des choses de la mer, il avait parlé aux lecteurs du_
[Pg 9]Salut Public, _comme on ne le faisait pas à ceux des journaux
parisiens, de_ Guillaume II et la Marine allemande, _de_ la Marine
telle qu'elle est, _des_ Paquebots français et étrangers. _Puis, il
était parti pour l'Extrême-Orient. Là, il découvrit tout de suite les
tristes résultats de notre politique, et il fut assez clairvoyant
pour prédire que la vieille Europe aurait sous peu à compter avec les
peuples jaunes. Pendant toute l'année_ 1898, _il nous envoya d'Asie des
chroniques d'une étonnante et courageuse lucidité sur les principales
questions dont le patriotisme français pouvait s'émouvoir._
_S'il composait cependant des contes, ou s'il travaillait à quelque
roman, il n'en publiait rien. Il était jeune. Il attendait. Quand il
se décida, il rendit célèbre le nom de Claude Farrère. En_ 1898, _il
signait: Pierre Toulven. Il avait à peine vingt-et-un ans._
_C'est un choix de ses articles du_ Salut Public _que nous avons la
bonne fortune d'offrir à ses amis. Ils y retrouveront, déjà toutes
vives, les qualités de franchise et d'allant qui leur plaisent en
Claude Farrère, et ils s'assureront au surplus qu'il est bien vrai que
[Pg 10]les poètes ont le don de prophétie, car rien de ce qu'écrivait
Pierre Toulven en_ 1898, _sur des sujets délicats, n'a été démenti par
le temps et ne saurait être renié par Claude Farrère._
L'ÉDITEUR.
[Pg 11]
I
CROQUIS
D'EXTRÊME-ORIENT
[Pg 12]
[Pg 13]
CROQUIS D'EXTRÊME-ORIENT[1]
(_Singapore_, 22 _janvier_ 1898).
La fin de ce pauvre XIXe siècle, tant vanté et tant décrié tout à
la fois, est marquée par un phénomène géographique à peine sensible
encore, et déjà redoutable pour les races occidentales. C'est l'entrée
dans le monde civilisé des peuples jaunes. Les hommes d'Europe, Saxons,
Latins, Allemands et Slaves, après avoir conquis et peuplé l'Amérique,
conquis et colonisé l'Afrique et l'Océanie, conquis et colonisé les
deux tiers de l'Asie, se heurtent à une masse compacte de cinq cents
millions d'hommes étrangers, différents, hostiles et parfaitement
propres au genre de guerre qui devient chaque jour davantage l'unique
[Pg 14]guerre moderne: la lutte économique pour le pain et par la
famine. Et ces hommes, Mandchoux, Nippons, Tartares, Coréens, Chinois,
sortent en ce moment de leur immobilité quarante fois séculaire et
commencent la bataille.
C'est le moment pour le négociant et l'industriel,--les soldats de la
guerre nouvelle,--d'aller étudier en hâte les positions de l'ennemi,
ses ressources et ses intentions.
C'est le moment pour l'artiste et le curieux d'aller voir ces pays
d'Extrême-Orient, jadis fabuleux, pleins d'étrangeté et de bizarrerie;
d'aller les voir avant que la transformation en train de s'accomplir
n'ait achevé d'en faire des usines modernes, perfectionnées et
puissantes.
[1] _Le Salut Public_, 2 mars 1898.
[Pg 15]
1
SINGAPORE
Quand vous irez en Extrême-Orient, trois ou quatre jours après avoir
doublé Ceylan, vous verrez la mer se resserrer entre des côtes
abruptes et boisées; vous entrerez dans une sorte de corridor colossal
au bout duquel votre route sera barrée par un archipel pressé,
laissant entre ses îlots un passage étroit qui est la porte unique de
l'Extrême-Orient. Cela, c'est le canal de Singapore. Singapore est le
vrai seuil des contrées jaunes.
Figurez-vous une espèce de rivière assez, large, sinueuse, bordée de
rives merveilleusement vertes, encombrées d'îlots et de rochers. Sur
la berge, des quais grossièrement bâtis en bois, mais interminables;
[Pg 16]amarrés aux appontements, une flotte de vapeurs de toutes
nations; sur les quais, des montagnes de charbon, des docks, des
dépôts, des amas de marchandises; plus loin, des prés verts et une
route anglaise, large comme une avenue et propre comme une allée. C'est
le port de Singapore. La ville est tout au bout, à plus de deux milles
des premiers navires.
Débarquons. Si c'est le jour, l'activité fébrile du port fait une
profonde impression. Et même de nuit, neuf fois sur dix, se trouvera
pas loin quelque paquebot pressé, chargeant son charbon à la lueur des
torches et des fagots résineux qui brûlent sur le quai; et ce n'est pas
un spectacle d'Europe que ces files d'hommes bruns, écrasés sous des
fardeaux énormes, prenant d'assaut le vapeur en poussant des hurlements
perçants et redescendant sur le quai à la course pour remonter aussitôt
avec de nouvelles charges.
C'est au-delà du canal, côté Orient, qu'est la ville, au bord de
la rade même. Singapore, moitié Chine et moitié Inde, est une des
physionomies de cités les plus étranges du monde. Bâtie du premier
[Pg 17]pavé à la dernière brique par les Anglais, elle abonde en rues
droites et larges, sans montrer la prédilection exagérée des Américains
pour l'angle droit. Beaucoup de squares, force places immenses,
abondantes d'arbres et de pelouses. Voilà le plan.
Là-dessus, dix ou quinze mille maisons à un étage, avec galerie en
retrait, toit surplombant, échoppe profonde et sombre; le tout peint
en bleu, un bleu criard, dur, violent, qui tire les yeux. Sur la
rivière étroite, qui serpente dans la ville, les ponts d'acier, bien
jetés, larges et commodes, mais gardant je ne sais quoi d'oriental
dans le croisement pourtant logique et simple de leurs poutres
métalliques. Sous les ponts, des sampans, ces bateaux-maisons de la
Chine, où des familles vivent toute leur existence, pêle-mêle dans
une vermine puante;--des sampans, tant de sampans que c'est tout
juste si l'on aperçoit l'eau entre les coques noires et grouillantes.
Dans ces rues, une foule bariolée de cent mille individus dont je
vous défie de deviner la race et même le sexe, à première vue. C'est
le plus incohérent amalgame de toutes les peuplades de l'Inde, de
[Pg 18]la Chine et de l'Indo-Chine. Il y a des Indiens encore assez
purs, barbus, drapés dans leurs étoffes flottantes, avec leur haute
stature et leur fier visage intelligent et noble;--des Indiens du
Sud, mâtinés de Cinghalais et de Malais, minces, souples, imberbes;
hommes et femmes se confondent; c'est la même sveltesse de formes, la
même grâce élégante;--des Siamois, des Cambodgiens, des Annamites,
petits, intelligents, avec on ne sait quoi de cruel dans leur visage
clair;--des Chinois enfin, de toutes classes et de tous rangs, depuis
le coolie misérable et craintif, flottant dans son pantalon large et
rapiécé, depuis le petit boutiquier, propre et soigneux, chaussé de
souliers de feutre, jusqu'au banquier millionnaire qui éclabousse
l'Européen du fond de sa victoria à grande livrée. Ceux-là sont tous
les mêmes, à tous les degrés de l'échelle: habiles et rapaces à en
remontrer à nos juifs d'Europe, impassibles et calmes plus que des
mahométans.
A Singapore, nous trouvons déjà la plupart des éléments de population
que nous rencontrerons au cours de notre voyage, mais mêlés
[Pg 19]inextricablement avec un élément indien qui imprime à l'ensemble
un caractère de bariolage étrange.
Sur toute cette foule flotte une odeur indicible, mélange âcre de
poivre, d'encens et de fauves échauffés, avec on ne sait quoi de fécal
et d'étouffant. C'est l'odeur jaune, l'émanation nauséabonde de toute
la race orientale, que nous retrouvons sur toute la côte chinoise, de
Chemulpo et de Port-Arthur à Hong-Haï et jusqu'à Singapore.
Tel est à peu près l'aspect des quartiers indigènes de la porte de
l'Extrême-Orient. Cela, c'est en quelque sorte le revêtement original
et artistique de la maison de commerce anglaise. Car Singapore
n'est pas autre chose qu'un comptoir colossal doublé d'une banque
florissante. Les Anglais ont respecté volontiers le caractère exotique
de la ville et lui ont laissé son cachet oriental intact. Mais ils n'en
ont pas moins édifié à côté de la cité chinoise leur ville à eux, avec
leurs larges maisons aérées, leurs magasins, leurs entrepôts,--et leur
port.
Ce port-là vaut la peine d'être possédé. Il n'est pas besoin d'être
grand clerc pour comprendre qu'un navire allant en Extrême-Orient,
[Pg 20]qu'il vienne d'Europe, d'Afrique ou de l'Inde, ne peut se
dispenser de passer par Singapore. Les Anglais en ont profité pour
créer à Singapore d'immenses approvisionnements de houille. Aussitôt,
Singapore est devenu grand port de transit et d'escale.
Cette prospérité a couru pourtant un danger terrible; c'est une petite
histoire peu connue en France, probablement parce que nous y avons
été les premiers intéressés. Au nord de Singapore, la presqu'île de
Malacca se resserre en un isthme facile à percer, l'isthme de Kra. Un
canal ouvert là abrégeait le chemin de l'Extrême-Orient de deux jours,
et remplaçait Singapore par Saïgon. Des Français ont voulu réaliser ce
rêve-là. C'était une fortune inespérée pour notre Cochinchine, et la
ruine de Singapore, par dessus le marché; double avantage pour nous.
Mais le cabinet de Saint-James a su obtenir d'un ministère français
sainement dédaigneux des affaires coloniales l'abandon de l'isthme; et
maintenant, je vous garantis que l'isthme ne sera pas percé.
[Pg 21]Et Singapore s'accroît toujours, devient d'année en année plus
populeux et plus florissant.
Ce n'est pas seulement une ville de transit, une escale, un dépôt
de charbon. C'est le grand marché de l'Indo-Chine, du Sumatra et de
la Sonde; c'est le port d'exportation du Siam et de la Birmanie. Si
étrange que cela paraisse, tout le commerce siamois, qui devrait se
concentrer à Saïgon, plus proche et plus accessible, préfère aller à
Singapore, parce que le courant s'en va par là, tandis que nous ne
faisons rien pour attirer à nous cette source de richesses. C'en est
arrivé à ce point fabuleux que, sur le commerce total de l'Indo-Chine,
qui dépasse 2 milliards, les Straits-Settlements, c'est-à-dire
Singapore, font plus d'un milliard;--un pays sans industrie, sans
agriculture, presque sans territoire;--alors que des contrées peuplées,
vastes, productrices, mais françaises! l'Annam, le Tonkin, le Laos, le
Cambodge, n'atteignent pas 700 millions!
Les Anglais ont le droit d'être fiers de leur œuvre.
Et pourtant, aujourd'hui, ils sont inquiets et ils ont raison de l'être.
[Pg 22]Il y a, en effet, un principe colonial qu'on ne sait pas en
France et qui est pourtant capital. C'est que celui qui retire tout le
profit d'une colonie, ce n'est pas le propriétaire, c'est le négociant;
ce n'est pas l'administrateur, le fonctionnaire, c'est celui qui
détient les banques, qui accapare les marchés, qui organise les lignes
de paquebots, qui importe son industrie à lui et emporte les produits
et l'or de la colonie. Pendant très longtemps les Anglais ont été à
la fois propriétaires et négociants; ils risquent fort aujourd'hui de
perdre le rôle le plus fructueux.
C'est que là, comme dans beaucoup d'autres points du globe, les
Allemands sont intervenus. Ils se sont attaqués d'abord aux puissances
commerçantes de second ordre; à nous, Français; ils nous ont battus,
supplantés; ils achèvent maintenant notre ruine; voici des chiffres qui
le prouvent, chiffres dus au consul de France à Singapore:
Les Allemands vendent 230.000 piastres de mercerie; nous,
46.000;--229.000 piastres de lainages; nous 18.000;--218.000 de
[Pg 23]quincaillerie; nous, rien. Seules nos soieries tiennent encore
devant la concurrence allemande; mais notre chiffre décroît et le leur
augmente. Ces gens-là font meilleur marché, moins bon et de moins bon
goût que nous: trois qualités indispensables ici, car l'Oriental n'est
pas riche, aime à acheter souvent et, par suite, veut acheter de la
camelote vite usée, et ne prend que des articles criards, aux tons
violents et heurtés. Avis à nos exportateurs lyonnais, s'ils veulent
triompher de nos mortels ennemis en gagnant des fortunes.
En attendant, la concurrence allemande s'attaque au commerce anglais;
sur plusieurs points elle l'a dépassé ou supplanté. Ce n'est pas encore
la lutte active, presque politique, qui s'est engagée au Transvald,
c'est un envahissement patient et sournois, d'autant plus redoutable
à l'Anglais que rien n'est plus opposé à son caractère énergique et
brutal que ces menées tortueuses.
Mais, à Singapore, il y a encore autre chose que des Anglais et que
des Allemands. Et, notre promenade finie, quand nous reviendrons aux
appontements, vers les vapeurs amarrés, chargeant et déchargeant leurs
[Pg 24]marchandises, nous verrons sur beaucoup de ces navires flotter
un pavillon bizarre, blanc, avec un soleil rouge au centre.
Cela, c'est le pavillon japonais, en train de conquérir
l'Extrême-Orient, et qui s'est avancé déjà jusqu'à Singapore.
[Pg 25]
2
DE SAÏGON A HANOÏ[1]
Derrière Singapore, la mer s'ouvre et s'élargit, orientée vers le
nord-est, souvent battue par la mousson d'hiver et périodiquement
bouleversée par de formidables typhons. L'Extrême-Orient commence.
Singapore en est la porte, Saïgon l'antichambre ou le vestibule.
L'Extrême-Orient commence. Jusqu'à ce que soit doublée cette longue
péninsule de Malacca, la Chersonèse antique, nous étions presque en
Occident. L'Arabie touche à l'Espagne par Mahomet et ses cavaliers
blancs; la Perse est presque le berceau de notre race; l'Inde est
toute pleine de la légende de Bacchus et de l'histoire d'Alexandre.
[Pg 26]Mais l'Annam, le Tonkin, la Chine, le Japon ont à peine été
soupçonnés par l'Occident. Et nous entrons dans un monde différent,
personnel, fermé.
De Singapore à Saïgon, il y a deux jours de route, à condition que le
paquebot n'ait pas de démêlés trop violents avec la souveraine mousson
du nord-est, qui a fort mauvais caractère.
Je n'apprendrai à personne que Saïgon, qui prétend au titre de capitale
de l'Indo-Chine française, n'est malheureusement pas bâtie sur la mer,
mais bien sur une rivière assez profonde et large, dont l'embouchure
est à quarante ou cinquante milles en aval de Saïgon. Le résultat,
c'est la nécessité d'une navigation en rivière de quatre ou cinq heures
qui allonge et complique fâcheusement les traversées.
Au Tonkin, Hanoï, qui prétend également au titre de capitale de
l'Indo-Chine française, est exactement dans la même position
défavorable, avec cette circonstance aggravante, que sa rivière est
trois fois plus longue et huit ou dix fois moins profonde. Hanoï ne
sera évidemment jamais un port. Saïgon en est un; assez mauvais,
[Pg 27]mais capable tout de même de devenir florissant, à condition
toutefois que nous ne fassions pas trop d'efforts pour le ruiner au
plus vite et sans rémission.
Pour l'instant, il y a très peu de navires à Saïgon, et ces navires
sont allemands. Jadis, quand le port était franc, il eut son heure
de prospérité et de grandeur. Saïgon a rivalisé avec Singapore.
Aujourd'hui, n'en parlons pas; espérons simplement que la prospérité
défunte revivra, grâce à l'intelligence et à l'effacement bien compris
de l'action gouvernementale, grâce surtout à l'initiative et à
l'énergie des particuliers et des colons.
Croquer en quelques lignes la physionomie de Saïgon, ce n'est pas
chose très facile; et pourtant, Saïgon est cent fois moins bizarre
que Singapore. Saïgon est comparativement européen. Mais toute ville
d'Extrême-Orient est foncièrement différente d'une ville d'Europe, non
seulement par l'architecture et la population, mais même par le plan et
la conception.
Saïgon est double. Le Saïgon français est une ville plus vaste que
grande, largement distribuée, luxueusement plantée d'arbres, riche en
[Pg 28]rues spacieuses et droites, et fertile en angles droits. Les
maisons y sont basses, rustiques d'apparence et d'une architecture
très coloniale: beaucoup de cours, beaucoup de corridors, beaucoup de
galeries et de terrasses, et des passerelles enjambant les cours, et
des jardins intérieurs, et des chambres démesurées, le tout meublé du
strict nécessaire; on possède dans sa chambre une table, deux chaises,
une toilette et une armoire,--et un lit. Mais quel lit! Trois mètres de
long, deux de large, et une moustiquaire immense qui le fait paraître
plus grand encore. Il est évident que la question d'air respirable a
dominé toutes les préoccupations dans les aménagements saïgonnais.
C'est qu'il est bon d'avertir les futurs voyageurs que le thermomètre,
ici, s'il ne monte que rarement au-dessus de quarante-cinq degrés, ne
descend jamais au-dessous de trente, sauf, bien entendu, pendant les
nuits qui sont véritablement exquises.
La toile blanche et le casque de sureau font tous les frais de la
toilette européenne en Cochinchine. Pour faire honte aux tailleurs de
France, disons qu'un «complet sur mesure» et pas trop mal coupé, ma
foi, s'achète huit ou neuf francs et s'exécute en douze heures. Je
[Pg 29]donne ces deux chiffres là, que je certifie, aux méditations de
ceux qui plaisantent les futurs effets de la concurrence industrielle
des races jaunes, quand leurs produits commenceront à se glisser dans
notre pauvre Europe.
A côté du Saïgon français existe le Saïgon exclusivement indigène,
qu'on appelle Cholon, ce qui se prononce Cholenn. Là, nous sommes
en pure ville asiatique, et ville chinoise bien plus qu'annamite.
Dans les rues étroites et sales, mais franchissables quand même à
l'Européen,--ce qui n'est pas le cas de toutes les villes chinoises--,
se presse une foule compacte d'indigènes. Plus d'indiens, peu de
Malais, et tous de sang déjà très mêlés; pas de Japonais, pas non
plus de ces Chinois du Nord qui forment les peuplades les plus nobles
et les plus intelligentes de l'Empire, mais une cohue innombrable de
coolies, le Chinois d'exportation, sorte de créature à peine humaine
qui arrive d'Hong-Kong en troupes de trois ou quatre cents, empilés sur
le paquebot comme du bétail.
Si curieuse que soit Cholon, ce n'est qu'une ville chinoise, moins
digne d'attention que Hong-Kong, Shang-haï, Fout-Chéou, ou Canton.
[Pg 30]Saïgon, au contraire, n'a pas son égal dans l'Extrême-Orient
entier. Ville moins riche et moins architecturale que Hong-Kong, moins
populeuse que la plupart de ses rivales, Saïgon garde le sceptre de
reine du plaisir et de l'élégance de l'Extrême-Orient tout entier.
Saïgon a son théâtre, luxe presque inconnu dans ces mers; Saïgon donne,
dans les salons du palais gouvernemental,--qui est véritablement un
palais,--des fêtes éclatantes; Saïgon a des cafés, ce que n'a ni
Hong-Kong, ni Singapore, ni Shang-haï. C'est au reste une supériorité
dont nous ferons bien de ne pas nous targuer trop haut. Saïgon regorge
d'équipages à livrées, qui chaque soir vont exhiber, sur la select
promenade de l'inspection, des chargements très élégants d'adorables
toilettes. Et Saïgon a des tramways à vapeur, un éclairage électrique,
une cathédrale, un grand pont d'acier, de beaux hôtels, et le plus
magnifique jardin zoologique de l'Asie, tout peuplé de panthères, de
pythons et de tigres auprès desquels nos pauvres petits tigres de
ménagerie feraient tout au plus figure de matous.
[Pg 31]Nous avons le droit d'être fiers de notre Cochinchine, tout en
constatant, hélas! que son commerce tend à passer insensiblement aux
mains des Allemands et des Anglais. Mais la Cochinchine n'est qu'un
très petit morceau de notre empire d'Indo-Chine. C'est au nord, dans
le Tonkin, que se trouve la partie de cet empire la plus populeuse, la
plus riche d'avenir, mais la plus rebelle à notre influence. Et quoi
qu'en aient les Saïgonnais, il est logique de placer à Hanoï le centre
administratif de la colonie.
A Hanoï, nous sommes en plein Tonkin. On a bien calomnié ce pauvre
Tonkin. Au temps où Jules Ferry, violentant simplement le Parlement,
faisait la guerre de 1883 à lui tout seul et se montrait aussi
clairvoyant politique que funeste général, que n'a-t-on pas dit du
Tonkin? Pays peuplé de bandits indomptables, pays sans avenir et sans
utilité; climat funeste, fièvres permanentes; plaines marécageuses,
montagnes impraticables; tigres et pirates. La vérité est que le
Tonkin est une terre riche, très riche; une mine de charbon et de
fer probablement trois fois grande comme la Belgique. Les marais n'y
sont pas malsains, la fièvre y est inconnue, sauf dans d'assez rares
[Pg 32]districts. Les saisons européennes y sont assez distinctes,
sauf que l'été est brûlant et l'hiver très doux. L'agriculture est
développée et peut devenir encore plus prospère; mais pour cela, il
faudra que le gouvernement ne s'obstine plus à écraser les indigènes
d'impôts décourageants.
Hanoï est une capitale convenable pour un empire de douze ou treize
millions de sujets. C'est le plus beau type de ville annamite que je
connaisse. Les quartiers européens sont greffés sur la cité indigène;
ces quartiers sont dessinés et percés, mais pas encore bâtis. Une seule
rue, l'inévitable rue Paul-Bert de toute ville tonkinoise, a déjà des
maisons et des boutiques. Regrettons en passant que les enseignes
exhibent bien souvent des noms trop connus: les Dreyfus, les Meyer
abondent; ces gens-là sont d'ailleurs fidèles à leur caractère national
et nous savons sur eux des histoires peu alléchantes.
Les rues annamites, rue de la Soie, des Cuivres, de la Saumure, des
Riz, des Cantonnais, des Volailles, que sais-je, sont assez larges,
très tortueuses, presque propres, et abondent en façades pittoresques,
[Pg 33]en dragons étranges de pierre ou de porcelaine. Les échoppes
annamites sont innombrables et riches en productions indigènes fort
artistiques: incrustations de nacre à reflets nuancés, cuivreries aux
formes étranges, et broderies sur soie d'une finesse extraordinaire.
L'Annamite a modifié sa manière primitive en s'inspirant de l'art
chinois et plus récemment de l'art nippon, et la fréquentation des
Français commence à épurer son goût; il est vrai que, par contre, il
risque d'y perdre son originalité.
Si près de la Chine, il est tout simple que nous trouvions au Tonkin
plus qu'en Cochinchine l'influence dominante de l'architecture
chinoise, avec ses lignes horizontales démesurées et ses toits
recourbés. Le type le mieux caractéristique est la fameuse Pagode
d'Hanoï, à côté du jardin botanique, au bord d'un gentil lac et dans
un site charmant. Figurez-vous une dizaine de petits pavillons à toits
énormes, mal rangés autour d'une grande pagode, assez basse. Dedans,
toute une troupe d'autels et de dieux environnant un immense Bouddha
de bronze vêtu d'une robe de soie jaune, la couleur divine que les
[Pg 34]empereurs ont usurpée, depuis qu'un roi impie de la IIe dynastie
osa s'en revêtir.
Ces légendes chinoises sont d'ailleurs déjà familières aux Annamites;
il ne faut pas oublier que d'Hanoï on est à deux journées seulement de
la frontière et qu'un touriste sérieux se doit d'aller rendre visite à
la célèbre porte de Chine, aux confins de la colonie.
Tandis que la Cochinchine est en plein rendement,--la seule possession
française qui rapporte quelque chose à la mère patrie!--le Tonkin,
lui, ne se suffit pas encore. Cependant, le Tonkin, pays houiller,
propice aux essais industriels, est appelé à un autre avenir que la
Cochinchine, région agricole, riche en riz, mais seulement en riz.
Les mines tonkinoises, celles de Hong-Haï, de Port-Balue, de Kebao,
sont pour ainsi dire inépuisables et ne redoutent pas la concurrence
japonaise, car leur charbon est à la fois meilleur et beaucoup plus
économique. En outre, le Tonkin cultive aussi du riz et exploite les
importantes forêts du nord. Mines, cultures, industrie, tout ici se
développe; mais le développement est lent, et, il faut l'avouer, nous
[Pg 35]réussissons mal à nous concilier l'affection des indigènes,
dans laquelle toute œuvre coloniale est fatalement vouée aux révoltes
d'abord, et aux séparations ensuite.
Pour finir cette trop longue étude sur une note moins fâcheuse,
disons que notre Indo-Chine est encore aujourd'hui le pays rêvé pour
les Tartarins tueurs de fauves. Les tigres y sont certainement plus
nombreux que les lions ne le furent jamais dans l'Atlas. Ces honnêtes
félins, qu'un bon Annamite n'appellera jamais que Hong, Monseigneur,
passé le coucher du soleil, sont d'ailleurs très redoutables, et d'une
audace invraisemblable. Un Français, établi au Tonkin depuis plusieurs
années, et que je n'ai aucune raison de croire Marseillais, m'a fait le
récit suivant, dont j'endosse bravement la responsabilité: Dans je ne
sais quel village voisin de Lan-Son, au fond d'une maison, tout au long
d'un long corridor, un brave cuisinier tonkinois cuisait son riz et ses
volailles. Un tigre en quête de souper pénétra dans le village et entra
tout simplement dans la cuisine, attiré probablement par l'odeur du
repas, ou peut-être même par l'odeur du cuisinier. Le pauvre homme eut
[Pg 36]une telle frayeur qu'il renversa du coup toutes ses casseroles.
Le tigre effrayé du tapage s'enfuit. Mais le cuisinier garda de
l'aventure une si forte nervosité, que, très souvent, au beau milieu
de ses apprêts culinaires, il prend des crises d'épilepsie. Sans doute
qu'il voit alors autant de tigres dans sa cuisine que Tartarin croyait
en voir dans les champs d'artichauts de la banlieue d'Alger.
[1] _Le Salut Public_, 20 avril 1898.
[Pg 37]
3
HONG-KONG[1]
Il y a un peu plus de quarante ans, tout au sud de la Chine, à
l'embouchure d'un fleuve, tout près de villes déjà vieilles et
florissantes, se trouvait un îlot aride et dénudé, montagneux et
désert. Les Chinois appelaient cela Hong-Kong, c'est-à-dire «l'arroyau
parfumé».
Les Anglais ont pris Hong-Kong. Avec le rocher dénudé, ils ont fait
une espèce de paradis terrestre, où foisonnent tous les arbres et
toutes les plantes de la flore orientale; avec l'îlot désert, ils ont
fait une ville peuplée de deux cent mille âmes, bien bâtie, largement
percée; avec le coin de terre ignoré qu'écrasait le voisinage de Canton
[Pg 38]et de Macao, ils ont fait le premier port de l'Extrême-Orient,
un prodige d'activité commerciale, qui supplée Canton et qui a ruiné
Macao. Quand on admire une pareille création, un si magnifique coup de
baguette, je vous jure qu'on trouve qu'en matière de colonisation, nous
Français, nous sommes bien petits!
Je ne voudrais pourtant pas fatiguer le lecteur de ce parallèle
pénible entre nos rivaux et nous; et, si j'y reviens souvent, c'est
que, pour tous ceux qui voyagent, ce parallèle s'impose, autrement
douloureux, je vous prie de le croire, pour le Français perdu, isolé
au milieu d'étrangers souvent hostiles, toujours insolents dans leur
triomphe politique et colonial. Et pourtant, le voyageur se doit d'être
impartial et de juger avec équité l'œuvre même de nos ennemis. Et
Hong-Kong est beau.
Quand on remonte en paquebot la mer de Chine, de Saïgon à Hong-Kong,
surtout si l'on fait cette traversée pendant les mois d'hiver, à
l'époque où la mousson de N.-E. rend la mer dure aux navires et
fatigante aux passagers, c'est un vrai soulagement que cette entrée
[Pg 39]dans la baie de Hong-Kong, si verte, si boisée. Et sitôt le
navire mouillé, c'est un émerveillement que cette foule de vapeurs et
de voiliers, que ce fourmillement de chaloupes à vapeur, de jonques,
de sampans qui tournent perpétuellement autour des navires à l'ancre.
Hong-Kong est un des ports les plus bariolés du monde, moins par
les nationalités multiples des navires que par leurs innombrables
destinations. On y trouve des Scandinaves, des Portugais, des
Japonais, des Yankees, des Chinois, des Allemands, et par dessus tout
des Anglais. Cela va en Europe, dans l'Inde, à Saïgon, à Singapore,
à Shang-haï, au Japon, en Corée, en Amérique, en Australie, aux
Philippines.
C'est de Hong-Kong que part la malle américaine qui s'en va à
San-Francisco en touchant à Shang-haï et à Yokohama: c'est de Hong-Kong
que part le service postal de Vancouver, la fameuse ligne des paquebots
_Empress_, qui permettent depuis quelques années au citoyen Anglais de
faire le tour du monde sans quitter le territoire britannique; enfin,
nos Messageries Maritimes relâchent à Hong-Kong; ils y prennent la soie
[Pg 40]dont tous les Lyonnais connaissent le nom, la fameuse soie de
Canton. Ils y importent, pour Canton et la Chine, des tissus de coton
anglais, des objets de ménage et d'alimentation anglais et allemands;
pas grand'chose de français, hélas! Hong-Kong, d'ailleurs, n'est pas
un port d'importation et d'exportation. Le grand courant commercial
de la Chine prend naturellement la route du Yang-Tsé et aboutit à
Shang-haï. Hong-Kong est le grand dépôt, le port de passage, l'escale
indispensable où s'arrête tout navire allant en Extrême-Orient. Et
c'est la victoire du génie britannique que d'avoir attiré ce mouvement
immense dans son port et dans sa ville.
Les Anglais ont bien fait les choses. Aujourd'hui, Hong-Kong est le
grand entrepôt de charbon de l'Extrême-Orient. On y trouve même du
charbon français, notre charbon tonkinois, qui est assurément le
meilleur. On ne peut guère lui reprocher que de n'être jamais en
quantité suffisante pour satisfaire immédiatement aux demandes de la
consommation. On y trouve des vivres frais de toutes sortes,--un trésor
dont tous les marins connaissent la valeur;--on y trouve une rade
[Pg 41]immense à deux entrées également praticables à tous les navires;
on y trouve toutes les agences, toutes les facilités de commerce,
tout ce qui permet de conclure promptement les affaires, de hâter les
marchés, de contenter pleinement le «Time is money» des Yankees.
Comme civilisation, malgré son extérieur asiatique et son enseigne
chinoise, Hong-Kong vaut n'importe quelle ville d'Europe. Hong-Kong
possède une douzaine de banques, dont plusieurs émettent un papier qui
a cours sur tout le littoral, jusqu'à Shang-haï. Hong-Kong imprime
chaque jour trois journaux, certainement supérieurs à la moitié des
journaux de province française: _China Mail, Hong-Kong Daily Press,
Hong-Kong Telegraph_. Hong-Kong possède ses librairies et ses éditeurs,
Hong-Kong donne des fêtes, organise des régates, fait courir sur
un très beau champ de courses les petits chevaux de la Chine et de
l'Indo-Chine et aussi les grands australiens à longue encolure fine.
Hong-Kong réunit, en hiver, dans des clubs somptueux, ses banquiers,
ses négociants, et les officiers pleins de morgue de son superbe
[Pg 42]régiment de cipayes hindous; il réunit aussi, dans les salons
qu'envieraient nos préfectures françaises, toute la colonie féminine
de la cité: des Anglaises que le tennis conserve fraîches malgré le
climat; des Allemandes nouvelles arrivées, déjà nombreuses; et trois
Françaises en tout, si je ne me trompe,--tout cela déshabillé à
souhait dans des toilettes qu'on portait à Paris, il y a au moins deux
mois. Voilà ces villes d'Extrême-Orient que tout bon Français décrète
barbares du coin du feu, en se disant avec conviction: «Ça ne vaut pas
mon Landerneau!»
Et ce qu'il faut admirer ici, c'est la large manière dont les
colonisateurs ont su respecter la nature, en greffant sur elle leur
civilisation. A Hong-Kong, les Anglais ont planté un rocher nu, mais
ils l'ont planté d'arbres chinois; ils ont percé de larges rues, parce
qu'il leur fallait de la propreté et de l'air, mais ils ont bordé ces
rues de maisons chinoises, que des artisans chinois se sont empressés
d'habiter. C'est un des plus vifs charmes de Hong-Kong, pour le
[Pg 43]touriste, que ces rues mi-asiatiques, assez aérées pour qu'on
puisse s'y promener sans trop se boucher les narines, et pittoresques
extrêmement avec leurs échoppes étranges, sombres, avec au fond un
escalier mystérieux de bois doré, sur la porte deux Chinois actifs et
silencieux, devant l'entrée, balancées au vent, une longue enseigne
couverte de caractères bizarres et deux énormes lanternes d'osier, mal
diaphanes. Dans les rues, entre les trottoirs encombrés de Chinois
à queue, vêtus de bleu, coiffés de grands chapeaux de jonc, et
parmi lesquels on voit de temps à autre la figure bronzée, aiguë et
sympathique, d'un Malais, ou la gigantesque figure d'un cipaye moulé
dans son uniforme cachou; sur la chaussée large et propre, entretenue
avec un soin britannique, courent les pousse-pousse, les djin-rickshô,
comme on les nomme dans tout l'Extrême-Orient, qui sont exactement la
même chose que les Kourouma japonais, de minuscules voitures à deux
roues, montées sur ressorts et que traîne d'un trot infatigable un
Chinois jaune, que vous payez sept ou huit sous par heure. Parfois,
c'est un palanquin qui s'en va vers le haut de la ville, par des
[Pg 44]escaliers raides inaccessibles au simple djin. Cela, c'est le
véhicule de luxe, réservé, sauf nécessité, aux fonctionnaires pas
trop pressés, aux ladies en visite, aux _Américaines_ aussi, qui sont
à Hong-Hong l'équivalent des demoiselles au Café Anglais, la partie
européenne et haut cotée des bataillons demi-mondains d'Extrême-Orient.
(Le mot d'Américaines, la chose ne manque pas de piquant, a cessé de
désigner ici une nationalité pour étiqueter une profession).
Palanquins, djin-rickshô, il n'y a pas autre chose ici: ni tramways, ni
voitures. Mais, la nuit venue, chaque véhicule allume ses lanternes,
très semblables à celles de n'importe quel fiacre parisien, lyonnais.
Et, dans la rue houleuse de foule, sur laquelle les arcs électriques
jettent de loin en loin leur lueur blanche, devant les boutiques dont
le bataclan exotique prend dans la pénombre des aspects plus exotiques
encore, c'est infiniment, prodigieusement étrange que la course de ces
fiacres minuscules, silencieux et pressés, qui trottinent moins vite
derrière leur Chinois gêné par l'encombrement, par les flâneurs, par
les porteurs de fardeaux équilibrant sur leur épaule le grand bambou
[Pg 45]aux bouts duquel ils suspendent la charge par moitié, par les
marchands de bonbons, de riz et de poisson séchés...
Terminons par un peu de choses sérieuses. Au hasard de votre arrivée à
Hong-Kong, vous y trouverez au moins trente vapeurs et une quinzaine
de voiliers. Les premiers jaugeront environ cinquante mille tonnes,
et les seconds vingt mille à peu près. De ce tonnage journalier
de 70.000 tonnes, les navires anglais, presque tous des vapeurs,
détiennent plus de la moitié. Les allemands, vapeurs aussi pour la
plupart, interviennent pour 15.000 tonnes. Les Américains font presque
autant, mais presque exclusivement avec des voiliers. Il reste huit
ou neuf mille tonnes à répartir entre les Norvégiens, les Japonais,
les Chinois, les Italiens, les Hollandais, les Portugais, que sais-je?
Nous, si, deux fois par mois, le courrier français n'amenait pas en
rade de Hong-Kong sa longue coque noire, notre pavillon y serait aussi
inconnu que peuvent l'être le pavillon monégasque ou les couleurs du
sultan.
Et pourtant, c'est à côté de Hong-Kong que se trouvent Saïgon, Hanoï,
[Pg 46]le Tonkin, la Cochinchine, toute une région peuplée, immense,
fertile, que nous avons conquise au prix de beaucoup de sang et de
haines, pour le plus grand profit de messieurs les Anglais et des
Allemands!
[1] _Le Salut Public_, 26 avril 1898.
[Pg 47]
4
KOUANG-CHO-VAN[1]
En toute humilité, j'avoue qu'il y a six mois, au moment où je
bâtissais les plans de ce grand voyage en Extrême-Orient que je
poursuis aujourd'hui, le nom de Kouang-Cho-Van m'était totalement
inconnu. Et, plus récemment, quand on m'annonça que notre pavillon
allait flotter sur cette terre ignorée jusque-là, il me fallut trois
bons quarts d'heure pour trouver sur ma carte de Chine où gisait notre
nouvelle colonie.
J'étais alors à Hong-Kong. Ceux qui ont suivi mes étapes savent qu'il
y a peu, très peu de Français à Hong-Kong. De tous mes compatriotes,
[Pg 48]pas un n'avait notion de Kouang-Cho-Van. Je retournai, sur ces
entrefaites, au Tonkin. Là, j'obtins tous les renseignements existants.
--Kouang-Cho-Van.--Baie mal connue, dont aucune carte précise n'a été
publiée.--Située entre Haï-Phong et Hong-Kong, à peu près à moitié
chemin, sur la face orientale de la presqu'île de Leï-Tchéou.--Aucun
bâtiment n'y relâche jamais.
C'est tout ce que je pus apprendre. Personne, que je sache, n'était
jamais allé là. Et moi, décidé à savoir à quoi m'en tenir, j'ai pris le
parti le plus simple, et je suis allé à Kouang-Cho-Van. Je crois bien
que je suis le premier Français qui ait mis le pied sur la nouvelle
terre française,--après les gens officiels, fonctionnaires, soldats ou
marins, s'entend. Et pour attrayant que puisse sembler ce voyage, je ne
le conseillerai à personne, car ce n'est pas précisément une partie de
plaisir.
J'ai fait une véritable odyssée. Je me suis embarqué à Haï-Phong sur
un charbonnier qui allait à Hong-Kong et qui m'a déposé en route à
[Pg 49]Hoï-Hao, sur la côte d'Haï-Non. Là, j'ai dû fréter une jonque,
qui, après quatre jours de mer, m'a enfin amené devant Kouang-Cho.
Inutile de dire que la navigation chinoise, sur une jonque, par mer
pénible, sans abri, sur le pont, ce qui ne vous épargne aucunement les
relents ignobles des Chinois et de leur cuisine, n'a rien qui puisse
séduire l'Européen le plus endurci.
A Hoï-Hao, j'avais trouvé une ville sérieuse, peuplée d'une
quarantaine de mille Célestes, suffisamment commerçante, habituée à
l'étranger,--autant que peut l'être une petite cité chinoise. Bref, un
pays possible. On y fabrique même des bibelots à l'usage des étrangers,
de drôles de petites tasses en coco sculpté, doublé d'étain poli.
Devant cette civilisation avancée, et sachant Kouang-Cho éloignée d'à
peine cent milles, j'augurais déjà à merveille de notre acquisition.
Je ne fus pas long à en revenir. Rien qu'à fréter ma jonque, j'eus
des difficultés inimaginables. Mon patron chinois, au seul nom de
Kouang-Cho, simulait la plus vive terreur et m'expliquait, à grand
renfort de gestes, qu'à pareille équipée nous risquerions tous notre
[Pg 50]tête. Il consentit pourtant, moyennant la somme respectable de
quatre-vingts piastres. Et j'ai vu Kouang-Cho-Van.
La rade de Kouang-Cho est une étendue d'eau très vaste, mal délimitée,
entourée de marécages qui se découvrent à marée basse, et semée de
brisants un peu partout. Entre les dangers existe un passage profond,
large d'un mille à trois, assez semblable au chenal de l'embouchure
d'un fleuve et auquel on accède en franchissant une véritable barre
qui constitue le plus grand défaut du nouveau port. Cette barre là
n'est franchissable par un gros navire qu'à marée haute et par temps
calme. Il sera, paraît-il, impossible de l'améliorer. Le fait m'a été
postérieurement affirmé par un des marins du _Duguay-Trouin_ qui a
passé plusieurs mois au mouillage de Kouang-Cho.
La barre franchie, on pénètre dans le chenal dont j'ai parlé et qui
traverse toute la baie. Au nord-ouest, une sorte de bras de mer
s'enfonce dans le continent, séparant la terre de Quang-Cho, à l'est,
de la terre de Leï-Tchéou, à l'ouest. Rivière? Golfe? La marée s'y fait
sentir assez régulièrement. L'eau est toujours profonde, le chemin
[Pg 51]facile. A cinq ou six milles de l'embouchure de ce fleuve
supposé, j'ai aperçu notre _Duguay-Trouin_, dont la mâture faisait un
effet bizarre au-dessus des prairies et des bouquets d'arbres. En face
du croiseur, sur la rive droite, un petit port de construction chinoise
montrait ses créneaux entre une rizière et, un champ de pommes de
terre. Et le pavillon tricolore y flottait.
De ville, de village, pas de trace. La campagne plate des côtes
chinoises s'étend à perte de vue sur les deux rives. Le sol est cultivé
soigneusement. Les champs se succèdent, bien entretenus, tirés au
cordeau et séparés par des haies vives.
Çà et là, un bouquet d'arbres, un petit bois, à l'abri duquel se
dissimule inévitablement un hameau chinois, cinq ou six cases
soigneusement cachées au redoutable soleil, le terrier des cultivateurs
des champs d'à côté. Ces rizières d'un vert merveilleux, ces bois aux
arbres variés et gracieux, tout cela fait un paysage de parc à grandes
pelouses jalousement gardées. On prend envie de s'y promener. De près,
cela change un peu. La rizière est un marécage où les buffles enfoncent
[Pg 52]jusqu'au cou; le bois est obscurci de moustiques; seul est
praticable le minuscule sentier qui court en digue le long des champs.
Très peuplé, malgré son apparence déserte, le pays est d'une pauvreté
sur laquelle il serait naïf de se faire illusion. Les champs
nourrissent à grand'peine les habitants, et pas un pouce de terre n'est
perdu. La pêche est pratiquée et peu fructueuse, malgré l'habileté
extraordinaire des pêcheurs chinois. La chasse est presque impossible
dans un pays aussi cultivé.
Quant aux ressources minières, elles ne doivent pas être importantes
sur ce terrain plat et inondé. Cependant, j'ai vu quelques morceaux de
charbon provenant d'un gisement reconnu récemment par un missionnaire
français, le Père Cellard. Ce charbon ressemblait fort à notre charbon
tonkinois, dont l'exploitation, des plus faciles, est loin d'être en
pleine activité.
Et, à propos des missionnaires, il n'est pas mauvais de rendre, en
passant, justice à l'admirable patriotisme des deux prêtres français
qui ont aidé de toutes leurs forces à notre influence, sous la menace,
grandissante chaque jour, d'un martyre, hélas! probable.
[Pg 53]Le Père Cellard et le Père Zimmermann ont fait à Kouang-Cho-Van
beaucoup plus que leur devoir. Ils ont été, avec un zèle infatigable,
guides, interprètes, diplomates, architectes même, et conducteurs de
travaux.--Interprètes d'autant plus précieux que le dialecte parle par
les indigènes n'est pas le chinois usuel du Sud, le cantonais, mais une
langue spéciale dite ouolo, que comprennent fort mal les interprètes
ordinaires.
Au physique, tel est Kouang-Cho-Van: un grand champ bien cultivé, trop
peuplé, bordant un mouillage parfaitement sûr et abrité, mais à peu
près inaccessible aux grands navires, et que les bâtiments de six ou
sept mètres de tirant d'eau n'atteindront pas sans difficulté.
Au moral, c'est un pays chinois, c'est-à-dire absolument hostile aux
étrangers; j'ai été à terre menacé et insulté, et je n'ai pu pénétrer
dans le moindre hameau. Toutes mes excursions se sont bornées à de
courtes promenades dans le rayon de vue de ma jonque, que mon patron
a refusé fort nettement d'échouer au rivage. Pas une fois je n'ai
[Pg 54]rencontré de marins français à terre, hors du fort, ce qui m'a
fait supposer que notre zone d'influence était certainement inférieure
à la portée de nos fusils. Quant à quoi que ce soit qui ressemblât
à une délimitation ou à une frontière, pas le moindre poteau. La
reconnaissance géographique était même fort peu avancée. J'imagine que
les choses se sont fort embellies depuis mon départ.
Je lis bien, dans un journal tonkinois qu'on vient de m'apporter,
que dimanche dernier, 19 juin, un combat horrible se serait livré à
Kouang-Cho. Je présume même que la nouvelle va semer la stupeur et la
colère en France. Mais je suis à cet égard parfaitement tranquille.
Je ne crois pas à la bataille en question. Tout au plus quelques
marins auront-ils fusillé quelques pirates. Il n'y a pas là de quoi
fouetter un chat, et la répression d'une révolte quelconque est trop
facile pour qu'on s'en effraie. N'allons pas assimiler l'occupation de
Kouang-Cho-Van à la conquête d'un Tonkin ou d'une Madagascar. C'est
bien assez d'être forcé de convenir que cette occupation est inutile
et un peu ridicule; qu'elle n'ajoute rien à notre puissance maritime
[Pg 55]ou coloniale; qu'elle n'offre à notre commerce aucune chance
d'accroissement, et qu'enfin elle ne représente rien d'équivalent aux
acquisitions inestimables qu'ont faites nos ennemis ou nos alliés à
Kia-Cho, à Talien Van, à Port-Arthur et à Weï-a-Weï.
[1] _Le Salut Public_, 10 août 1898.
[Pg 56]
[Pg 57]
II
TABLEAUX DE LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE
[Pg 58]
[Pg 59]
1
LA BATAILLE NAVALE DE MONILO-CAVITE[1]
(_Hong-Kong_, 25 _mai_ 1898).
Le public français a appris la destruction de la division espagnole des
Philippines, le lendemain même de la bataille. Si j'envoie si tard ces
quelques détails sur le combat, ce n'est pas à titre de spectateur,
car je n'étais pas à Manille à cette date sanglante du 1er mai. Mais
à Hong-Kong, où les Américains vinrent apporter eux-mêmes la nouvelle
de leur victoire, j'ai eu l'occasion d'en faire parler plusieurs
officiers; et ce que je voudrais, c'est faire comprendre aux gens
[Pg 60]étrangers à ces choses comment il se fait que les Espagnols,
braves, bons marins, et disciplinés, ont pu subir un désastre total
sans même avoir endommagé leurs adversaires.
Autant qu'il m'en souvient, la dépêche Havas du 2 mai donnait très
exactement, à quelques détails près, le résultat de la bataille:
«L'escadre américaine a réduit les forts espagnols et coulé ou incendié
tous les bâtiments sans exception. Les Espagnols ont eu trois cents
tués et quatre cents blessés.»
La nouvelle a dû, en France, paraître invraisemblable. A Hong-Kong,
elle n'a surpris personne. On s'y attendait, dans le monde militaire
surtout.