II

Monte-Carlo, cela va de soi, a maintes fois excité les convoitises des

chevaliers d’aventures et surexcité les fureurs et les désirs de

représailles de nombreux décavés. Des syndicats, on l’a vu, s’organisent

de temps en temps pour faire sauter la banque, quelquefois non sans

succès. Mais inutile d’ajouter que les défaites dépassent de beaucoup

les victoires.

* * * * *

On se rappelle peut-être le bruit que fit, il y a quelques années,

l’arrestation de deux systémiers qui, de leur logement de la rue

d’Assas, répandirent à des milliers d’exemplaires une petite brochure où

ils expliquaient comment, avec un capital de quatre mille francs, ils se

faisaient fort de gagner un million en quelques soirées de roulette. La

brochure, habilement lancée dans toute l’Europe, procura à nos

inventeurs en un temps fort court une soixantaine de mille francs.

C’était plus qu’il n’en fallait; aussi coururent-ils à Monaco à la

conquête du million.

Le début ne fut pas heureux. Dès la première séance ils perdaient 24.000

francs, juste le capital déclaré suffisant pour faire sauter la banque.

Cette première expérience ayant suffi pour leur enlever la foi, ils se

dirent qu’un _tiens_ vaut mieux que deux _tu l’auras_, et tenant les

36.000 francs restants, ils regagnèrent la rue d’Assas où la police

ramassa le tout.

* * * * *

Au mois de mars 1887 s’opéra à une table de trente-et-quarante une

audacieuse volerie avec la complicité du «tailleur».

Comme on venait de crier: «Faites vos jeux, messieurs», l’attention du

chef de partie et des croupiers fut détournée par divers incidents

habilement amenés.

Un Anglais demanda le change d’une banknote de cent livres, et au même

moment un compère laissa tomber à terre une poignée de louis. Pendant

qu’un garçon de salle accourait ramasser les pièces, écartant les

pontes, un troisième larron éleva une dispute au sujet d’une mise, et

l’on entendit des éclats de voix partir de tous les points de la table à

la fois.

--Vôlez-vous payer la banknote de souite à moâ?

--J’ai laissé tomber au moins dix louis!

--Ma mise était de quatre louis; je vous dis que j’ai mis quatre louis.

--Faites donc attention, ne bousculez pas comme cela, garçon!

--Je veux de souite mes cent livres sterling.

--Messieurs, je vous en prie, un moment! criait le chef de partie ahuri.

Profitant de ce fracas, un quatrième compagnon, dissimulant sous un

billet de mille francs un paquet de cartes préparées, le glissait

adroitement sur le tas des six paquets disposés pour le jeu.

Enfin, l’ordre se rétablit.

On commence, et des _maxima_ pontés aux deux bouts de la table gagnent à

tout coup.

La banque saute trois fois. Grand émoi dans la salle. On accourt de

toutes les tables assister au triomphe des joueurs. Mais ceux-ci, leurs

cartes épuisées, s’éclipsent. Cependant, les perdants ont des soupçons;

le chef de partie, interpellé, fait compter les paquets, qui se

trouvèrent grossis de cinq ou six douzaines de cartes supplémentaires.

Le «tailleur» l’échappa belle; sans le personnel qui l’arracha aux

ongles féroces des joueurs, ils l’eussent mis en morceaux. Il en fut

quitte pour quelques écorchures, ses vêtements en lambeaux et trois ans

de prison, bon marché pour ses cent mille francs de prime. Quant aux

quatre grecs, ils jouissent sans doute en paix du demi-million qu’ils

emportèrent, entourés de respect et de considération.

* * * * *

Une autre tentative, plus hardie peut-être, mais infructueuse, eut lieu

je ne sais trop à quelle époque; mais c’est depuis ce temps que l’on

remplaça dans les salons le gaz par des lampes à l’huile. Vers onze

heures du soir, quelques minutes avant la fermeture, une explosion

retentit dans une des salles, le gaz s’éteignit, et des voix crièrent:

«Le Casino va sauter! Sauve qui peut!»

Vous jugez de la déroute. C’est à qui ramasserait rapidement ses mises

et se précipiterait vers la porte. Profitant de la panique les «grecs»

se lancèrent à la curée. Mais ils avaient compté sans les croupiers,

qui, on doit leur rendre cette justice, restèrent fidèles à leur poste,

comme des grenadiers de la Vieille Garde, et couvrirent de leurs bras

les caisses à cette heure gonflées. Les mains voleuses qui tâtonnaient

et essayaient de barbotter dans l’ombre ne rencontrèrent que des doigts

honnêtes crispés sur les tas de billets et de pièces. Il ne resta aux

filous que le maigre profit de quelques enjeux laissés sur le tapis par

des pontes pris de frousse.

On ralluma les becs de gaz, et les parties continuèrent:

_Messieurs, faites vos jeux!_

Au pays de Cocagne · 第 38 / 65 题