SYSTÈMES, SYNDICATS ET CHANTAGES

I

«Les jeux de hasard, suivant d’Alembert, sont soumis à une analyse qui

est tout à fait du ressort des mathématiques. Ou la probabilité de

l’événement est égale entre les joueurs, ou, si elle est inégale, elle

peut toujours se compenser par l’inégalité des mises. On peut à chaque

instant demander quelle est la prétention d’un joueur; et comme sa

prétention à la somme des mises est en raison des coups qu’il a pour

lui, le calcul déterminera toujours, ou rigoureusement ou par

approximation, quelle serait la partie de cette somme qui lui

reviendrait si le jeu ne s’instituait pas, ou si, le jeu étant une fois

institué, on voulait l’interrompre.

«Plusieurs auteurs se sont exercés sur l’analyse des jeux; on en a un

traité élémentaire de Huyghens; on en a un plus profond de Moivre; on a

des morceaux très savants de Bernouilli sur cette matière. Il y a une

analyse des jeux de hasard par Montmaur qui n’est pas sans mérite[6].»

[6] Dans le tome II de l’Histoire littéraire du règne de Louis XIV par

l’abbé Lambert (1751) il est question d’un problème de Pascal sur la

roulette:

«Le jeune marquis de l’Hôpital n’avait encore que quinze ans, que se

trouvant un jour chez le duc de Roannez, où M. Arnaud, le docteur,

et d’autres géomètres célèbres parlèrent d’un problème de M. Pascal

sur la roulette, dont la solution ne paraissait pas facile à

imaginer, le jeune mathématicien dit qu’il ne désespérait pas de le

résoudre; et il en vint, en effet, à bout, ayant envoyé peu de jours

après ce même problème résolu.»

Je n’entrerai pas dans les principes fondamentaux de ce que d’Alembert

appelle une science, ni dans son système bien connu de _montante_ et de

_descendante_, je me contenterai de dire que de tous les systèmes basés

sur des calculs de probabilité, aucun n’est infaillible, que beaucoup

même sont bons... à condition qu’on les suive et qu’on sache s’arrêter à

temps. Or, pour les suivre, il faut avoir ce qu’on appelle en argot de

jeu «de l’estomac», c’est-à-dire du sang-froid et de l’aplomb. C’est par

manque d’estomac que presque tous les joueurs perdent, ce qui explique

que lorsqu’on essaie chez soi un système, l’on gagne toujours. Quand il

ne s’agit que de ponter avec des jetons ou des haricots on est plein de

bravoure; on avance sans hésiter les bataillons de réserve. C’est

différent avec des espèces sonnantes, on hésite et on laisse passer le

coup sauveur.

Les systèmes sont innombrables. Il n’est guère de joueur qui n’ait le

sien, martingale ou paroli; il y a ceux qui font martingaler la banque,

c’est-à-dire jouent avec l’argent de la banque après le premier gain et

le retrait de leur mise; ceux qui jouent sur la _dominante_,

c’est-à-dire la couleur ou la douzaine qui vient de sortir plusieurs

fois; la _retardataire_, qui est le contraire; la _maturité des

chances_, qui consiste à jouer sur un numéro resté cent ou deux cents

fois ou même davantage sans sortir, résultat d’au moins une demi-journée

de patience; et l’on a vu des numéros s’obstiner pendant plusieurs jours

à ne pas se montrer.

Pour tous ces systèmes il faut, si l’on ne veut pas s’exposer à sauter

dès les premiers coups, un capital assez considérable.

L’un des plus simples est celui qu’Adolphe Belot, qui fut grand joueur,

désigne sous le nom de la _Montante Blanc_, du nom de son inventeur.

Le tenancier de Monte-Carlo l’aurait donné lui-même à un officier russe

qu’il connaissait particulièrement et qui se désespérait devant lui

d’une grosse perte.

«Donnez-moi votre parole, lui dit-il, de jouer fidèlement, sans jamais

vous en écarter, le jeu que je vais vous indiquer et d’y appliquer une

montante de mon invention dont le prix est de cinquante louis. Je suis

tout disposé à vous les prêter en échange de votre serment, et j’ai dans

l’idée que vous ne tarderez pas à vous refaire, et au delà.»

L’officier jura, bien entendu, et gagna, paraît-il, une somme qui le

remit à flot. C’est un paroli aux chances simples, qui permet, avec une

montante variant de 3 à 500 francs, de jouer onze coups.

Il y a le _quadrangle_ et le _double quadrangle_, la _progression_ sur

les douzaines, sur les colonnes, le _quart du cylindre_, le _coup

sûr_!... de perdre, sans doute, etc., etc.

Si l’on me demandait mon opinion sur tous ces systèmes, je me

contenterais de répéter ce que j’entendis répondre par un vieux croupier

galant à une jeune et jolie dame qui se vantait devant lui d’avoir

découvert une «marche» infaillible.

--Ah! madame, je vous en prie, faites-moi l’amitié de ne pas venir

l’essayer à ma table, vous m’épargnerez le chagrin d’assister à votre

désastre.

Au pays de Cocagne · 第 37 / 65 题