III

Outre les tentatives généralement avortées des syndicats, les

représailles d’ailleurs peu dangereuses des décavés, la banque subit les

assauts multiples et variés des maîtres-chanteurs.

Brochures, pamphlets, journaux éphémères surgissent périodiquement avec

leurs pages ou leurs colonnes remplies de dramatiques récits sur les

suicides, les ruines amoncelées autour du tapis vert.

Quelques billets de mille, d’ordinaire, faisaient taire les cris

d’indignation de ces assoiffés de morale.

La brochure était retirée des devantures de libraires, le journal

cessait quelques semaines d’_horrifier_ ses lecteurs; mais bientôt

pamphlets et feuilles de choux reparaissaient sous un autre titre, avec

d’autres noms de rédacteurs, et de nouveau le Casino _casquait_. Aussi

finit-il par se lasser et laisser déclamer les moralistes!

Mais une des plus curieuses et des plus audacieuses tentatives de ce

genre fut dirigée, il y a quelque dix ans, contre le prince de Monaco.

Elle consistait en une série de gigantesques toiles étalées à Nice juste

en face de la gare, et destinées à frapper d’horreur l’œil des

arrivants.

* * * * *

C’était d’abord la maison de jeu, où se pressait une foule élégante;

puis une prison devant laquelle se tenait une femme éplorée et vêtue de

noir. Elle la montre à ses enfants, tandis que l’aîné, un petit garçon

d’une dizaine d’années, tend un poing menaçant vers le Casino, dont la

silhouette se dresse dans le lointain. A côté une autre toile

représentait un pendu accroché à un réverbère de la plage de La

Condamine, près du cadavre d’un second joueur qui tient encore dans sa

main crispée le revolver instrument du suicide. Sur la quatrième toile

des laquais chamarrés portent au palais des Grimaldi d’énormes sacs

remplis de l’or des décavés, que dans le tableau suivant ils versent aux

pieds du prince et de la princesse de Monaco, assis sur leur trône.

Cette série à la manière d’Hogarth, moins le talent de l’humoriste

anglais, portait, à mesure que s’achevait une toile, comme dans les

romans-feuilletons, la mention significative: A _suivre_.

Il ne tenait qu’au Casino ou au prince de l’arrêter!

Mais cette menace directe n’eut aucun effet; sans être troublé, le

barbouilleur put continuer son œuvre, bien qu’on ne demandât pour

l’interrompre que la modique somme de soixante mille francs. Le Casino

fit l’aveugle et le sourd. Il ne voulut ni rien voir des toiles à effet,

ni rien entendre des propositions. Il alla plus loin même: il refusa les

offres, d’ailleurs absolument modestes, d’individus qui ne demandaient

que cinq louis pour lacérer, par les nuits obscures, ces œuvres de

chantage et d’art d’Épinal!

* * * * *

Enfin un inconnu, quelque artiste affligé des couleurs outrageantes de

ces toiles de baraques foraines, ou quelque personne sensible trop

impressionnée de leurs sujets, lança des paquets de goudron sur la

dernière.

Je vis le peintre monté sur son estrade et occupé consciencieusement à

faire disparaître ces souillures; mais quelques jours après on en

relança d’autres en plus grande quantité. Le maître-chanteur renonça à

continuer son œuvre; il se contenta de faire écrire en gros caractères,

à côté de ses toiles: «La boue qu’ils font lancer leur retombe au

visage». Après tout, c’était peut-être le peintre lui-même qui salissait

ainsi son œuvre, afin d’attirer davantage l’attention, comme fit,

dit-on, jadis, le sculpteur Carpeaux, à l’égard de son fameux groupe de

la Danse.

Au pays de Cocagne · 第 39 / 65 题