VII

Geneviève avait été inquiète, mais quand Philippe la rejoignit dans

le jardin, et lui raconta sa matinée, elle s'amusa comme une mère

indulgente d'une plaisanterie de collégien.

Cependant, la bonne ville était mécontente. «L'Abbevillois» fit un

long article: «Hier des bruits sinistres ont couru en ville;

d'honnêtes ouvriers trompés par des agitateurs dangereux auraient

levé, dit-on, le drapeau rouge de la révolte...

Le sous-préfet adressa au préfet un terrible rapport où la perfidie

de l'ingénieur séditieux contrastait avec le courage de l'héroïque

représentant de l'administration.

Le préfet proposa à l'ingénieur en chef la révocation de M. Viniès.

«_M. Trélat, Ministre des travaux publics, est un homme d'ordre,

adversaire résolu des Ateliers Nationaux, il vous l'accordera

certainement._

«_D'ailleurs, si vous ne jugez pas à propos de transmettre ma plainte,

je demanderai moi-même cette révocation par l'intermédiaire de mon

département._»

Lecardonnel et Bertrand d'Ouville firent ensemble une démarche pour

sauver Philippe; ils parlèrent avec une émotion vraie de sa jeune

femme et de son enfant.

Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand

d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre.

--N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident

à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce

pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès

s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous

vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force

dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central.

Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir

comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un

ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les

rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait

d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres

qui leur devaient tout.

Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu

mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire

et douloureux.

Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres

idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses

ennemis.

Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines

dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait

si longtemps l'Elvire de sa maturité.

Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au

général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils.

La lutte fut brève et les deux côtés héroïques.

De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux

vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un

homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à

mort.

Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac

comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant

tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans

leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants,

s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé.

Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des

Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal

et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur.

Alors, ceux qui avaient eu peur sortirent de leurs abris et

réclamèrent des victimes.

Dans la petite ville même où les vagues de la révolution étaient

venues mourir en rides silencieuses et légères, on demandait

l'arrestation des meneurs, l'ingénieur Philippe Viniès et cet ouvrier

Lecadieu qui avait pris la parole à l'attaque de la sous-préfecture.

Un dimanche soir, Bertrand d'Ouville entra chez les Viniès, fort ému;

il arrivait de Paris et avait vu le ministre.

--Mes enfants, dit-il, il faut partir; là-bas, on parle d'arrêter

Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière; le sous-préfet vous a

dénoncés et l'on s'occupe aussi de vous. Lecardonnel et moi nous

ferons facilement traîner les choses assez longtemps pour vous

embarquer pour l'Angleterre; j'y ai des amis qui vous y emploieront.

--Pourquoi fuir, dit Philippe, je n'ai rien à me reprocher.

Geneviève le supplia d'accepter. Si même il n'y avait pas de danger

immédiat, elle était malheureuse. Leur propriétaire leur avait donné

congé; les commerçants refusaient de la servir; dans la rue, les

hommes tournaient la tête pour ne pas la saluer.

Quand elle voulait fortement, Philippe était faible devant elle.

--Et nous laissera-t-on partir? dit-il.

--Cela, dit Bertrand d'Ouville, j'en fais mon affaire. Le préfet sera

trop heureux d'éviter un procès qui serait ridicule. Je vous embarque

à Boulogne dans trois jours.

--Quels tristes animaux que les hommes, dit Philippe.

--Eh! oui, dit Bertrand d'Ouville, mais on peut aimer les animaux.

Et, pour les distraire, il parla de Paris.

--Tout est de nouveau calme, j'ai été au Cirque! il y avait foule;

tous les beaux, des demoiselles, des représentants... mon coiffeur du

Palais Royal m'a dit: «Nous revoyons des Anglais».

*

* *

Les trois jours qui suivirent furent si remplis que les Viniès n'eurent

guère le temps de penser à la tristesse de l'exil prochain; Geneviève

remplissait des caisses, le bébé maladroit et affairé trottait

derrière elle dans la maison, jetait ses jouets en désordre dans

toutes les malles et se faisant renverser cent fois par jour, poussait

des cris furieux qu'il fallait apaiser.

Philippe transformait en argent liquide la petite somme qui leur

restait, mettait en ordre son bureau et, à ses moments perdus, aidait

Geneviève.

Il était beaucoup plus découragé qu'elle.

--Ne cherche pas à prévoir, lui disait-elle, rien n'est jamais si beau

ni si triste qu'on l'aurait cru; fais comme moi, j'emballe; je ne pense

pas à autre chose.

Cependant, le matin du départ, quand ses bagages furent achevés, elle

faiblit un peu. Avec la petite bonne affolée qui pleurait, elle fit le

tour de sa maison, regarda les murs nus, les armoires ouvertes et vides,

les lits sans draps et sans couvertures et, par les fenêtres sans

rideaux, le petit jardin de curé qu'elle avait cultivé elle-même.

--Ma petite maison... dit-elle; elle n'était pas belle, mais j'avais

fini par m'y attacher.

Mais, trouvant Philippe en bas, elle lui sourit maternellement.

Le bébé, que tout amusait, leur fut utile en chemin de fer. À

Boulogne, Bertrand d'Ouville les attendait, il était là depuis la

veille et avait tout préparé. Sa voiture les emmena jusqu'au bateau.

M. Lecardonnel avait fait le voyage pour leur dire adieu. La tête sur

l'épaule, son mufle de vieux lion enfoui dans le mouchoir jaune, il

serra la main de Philippe.

--Au revoir, Viniès, ne regrettez rien... la vie recommence à chaque

instant... série noire, série blanche... comprenez-vous?

Geneviève, tenant son fils par la main, se sentait enfin calme et

presque heureuse. Le long du quai, le petit paquebot se balançait et la

passerelle de bois craquait suivant un rythme lent.

--C'est curieux, dit-elle à Bertrand d'Ouville, cet inconnu ne

m'effraye pas; je n'ai pas été heureuse ici, nos rares amis viendront

nous voir et puis l'étranger... il me semble commencer une vie

aventureuse.

--Oui, vous verrez qu'il y a une certaine douceur à vivre en

Angleterre, les Français que vous y rencontrerez vous paraîtront si

agréables.

Ni ange, ni bête · 第 38 / 40 题