Geneviève avait été inquiète, mais quand Philippe la rejoignit dans
le jardin, et lui raconta sa matinée, elle s'amusa comme une mère
indulgente d'une plaisanterie de collégien.
Cependant, la bonne ville était mécontente. «L'Abbevillois» fit un
long article: «Hier des bruits sinistres ont couru en ville;
d'honnêtes ouvriers trompés par des agitateurs dangereux auraient
levé, dit-on, le drapeau rouge de la révolte...
Le sous-préfet adressa au préfet un terrible rapport où la perfidie
de l'ingénieur séditieux contrastait avec le courage de l'héroïque
représentant de l'administration.
Le préfet proposa à l'ingénieur en chef la révocation de M. Viniès.
«_M. Trélat, Ministre des travaux publics, est un homme d'ordre,
adversaire résolu des Ateliers Nationaux, il vous l'accordera
certainement._
«_D'ailleurs, si vous ne jugez pas à propos de transmettre ma plainte,
je demanderai moi-même cette révocation par l'intermédiaire de mon
département._»
Lecardonnel et Bertrand d'Ouville firent ensemble une démarche pour
sauver Philippe; ils parlèrent avec une émotion vraie de sa jeune
femme et de son enfant.
Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand
d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre.
--N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident
à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce
pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès
s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous
vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force
dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central.
Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir
comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un
ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les
rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait
d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres
qui leur devaient tout.
Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu
mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire
et douloureux.
Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres
idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses
ennemis.
Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines
dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait
si longtemps l'Elvire de sa maturité.
Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au
général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils.
La lutte fut brève et les deux côtés héroïques.
De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux
vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un
homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à
mort.
Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac
comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant
tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans
leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants,
s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé.
Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des
Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal
et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur.
Alors, ceux qui avaient eu peur sortirent de leurs abris et
réclamèrent des victimes.
Dans la petite ville même où les vagues de la révolution étaient
venues mourir en rides silencieuses et légères, on demandait
l'arrestation des meneurs, l'ingénieur Philippe Viniès et cet ouvrier
Lecadieu qui avait pris la parole à l'attaque de la sous-préfecture.
Un dimanche soir, Bertrand d'Ouville entra chez les Viniès, fort ému;
il arrivait de Paris et avait vu le ministre.
--Mes enfants, dit-il, il faut partir; là-bas, on parle d'arrêter
Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière; le sous-préfet vous a
dénoncés et l'on s'occupe aussi de vous. Lecardonnel et moi nous
ferons facilement traîner les choses assez longtemps pour vous
embarquer pour l'Angleterre; j'y ai des amis qui vous y emploieront.
--Pourquoi fuir, dit Philippe, je n'ai rien à me reprocher.
Geneviève le supplia d'accepter. Si même il n'y avait pas de danger
immédiat, elle était malheureuse. Leur propriétaire leur avait donné
congé; les commerçants refusaient de la servir; dans la rue, les
hommes tournaient la tête pour ne pas la saluer.
Quand elle voulait fortement, Philippe était faible devant elle.
--Et nous laissera-t-on partir? dit-il.
--Cela, dit Bertrand d'Ouville, j'en fais mon affaire. Le préfet sera
trop heureux d'éviter un procès qui serait ridicule. Je vous embarque
à Boulogne dans trois jours.
--Quels tristes animaux que les hommes, dit Philippe.
--Eh! oui, dit Bertrand d'Ouville, mais on peut aimer les animaux.
Et, pour les distraire, il parla de Paris.
--Tout est de nouveau calme, j'ai été au Cirque! il y avait foule;
tous les beaux, des demoiselles, des représentants... mon coiffeur du
Palais Royal m'a dit: «Nous revoyons des Anglais».
*
* *
Les trois jours qui suivirent furent si remplis que les Viniès n'eurent
guère le temps de penser à la tristesse de l'exil prochain; Geneviève
remplissait des caisses, le bébé maladroit et affairé trottait
derrière elle dans la maison, jetait ses jouets en désordre dans
toutes les malles et se faisant renverser cent fois par jour, poussait
des cris furieux qu'il fallait apaiser.
Philippe transformait en argent liquide la petite somme qui leur
restait, mettait en ordre son bureau et, à ses moments perdus, aidait
Geneviève.
Il était beaucoup plus découragé qu'elle.
--Ne cherche pas à prévoir, lui disait-elle, rien n'est jamais si beau
ni si triste qu'on l'aurait cru; fais comme moi, j'emballe; je ne pense
pas à autre chose.
Cependant, le matin du départ, quand ses bagages furent achevés, elle
faiblit un peu. Avec la petite bonne affolée qui pleurait, elle fit le
tour de sa maison, regarda les murs nus, les armoires ouvertes et vides,
les lits sans draps et sans couvertures et, par les fenêtres sans
rideaux, le petit jardin de curé qu'elle avait cultivé elle-même.
--Ma petite maison... dit-elle; elle n'était pas belle, mais j'avais
fini par m'y attacher.
Mais, trouvant Philippe en bas, elle lui sourit maternellement.
Le bébé, que tout amusait, leur fut utile en chemin de fer. À
Boulogne, Bertrand d'Ouville les attendait, il était là depuis la
veille et avait tout préparé. Sa voiture les emmena jusqu'au bateau.
M. Lecardonnel avait fait le voyage pour leur dire adieu. La tête sur
l'épaule, son mufle de vieux lion enfoui dans le mouchoir jaune, il
serra la main de Philippe.
--Au revoir, Viniès, ne regrettez rien... la vie recommence à chaque
instant... série noire, série blanche... comprenez-vous?
Geneviève, tenant son fils par la main, se sentait enfin calme et
presque heureuse. Le long du quai, le petit paquebot se balançait et la
passerelle de bois craquait suivant un rythme lent.
--C'est curieux, dit-elle à Bertrand d'Ouville, cet inconnu ne
m'effraye pas; je n'ai pas été heureuse ici, nos rares amis viendront
nous voir et puis l'étranger... il me semble commencer une vie
aventureuse.
--Oui, vous verrez qu'il y a une certaine douceur à vivre en
Angleterre, les Français que vous y rencontrerez vous paraîtront si
agréables.