Je suis informé par le commissaire de police que vous avez hier soir
invité une réunion assez nombreuse d'ouvriers sans travail à se
rendre à Paris pour s'y embaucher aux Ateliers nationaux.
Vous ignorez certainement la circulaire du Citoyen ministre de
l'Intérieur en date du 11 avril dernier, qui fait connaître qu'il
importe de prendre des mesures pour mettre fin aux départs de ce genre.
Des ordres formels sont donnés aux gares, diligences, gendarmeries,
pour que les ouvriers sans ouvrage soient empêchés de se rendre à
Paris et pour que ceux qui se trouvent à Abbeville soient renvoyés
dans leurs communes respectives, au besoin avec un secours de route.
Je ne doute pas qu'il ne vous suffise de connaître les intentions de
l'administration pour vous employer avec zèle à agir dans ce sens de
toute votre influence. Si cependant vous persistiez dans votre présente
attitude, je me verrais obligé de soumettre votre cas au citoyen
ingénieur en chef et au citoyen commissaire du Gouvernement pour le
département de la Somme.
Salut et Fraternité.
Philippe était déjà de fort méchante humeur: il revenait d'Ault où
les dernières marées avaient triomphé de son mur. Il avait longtemps
regardé les énormes vagues verdâtres qui arrivaient lentement du
large, et s'abattaient avec une force terrifiante sur les débris de
l'ouvrage qu'elles roulaient dans les champs inondés. Des blocs de
maçonnerie à demi enfouis dans les sables prenaient déjà l'aspect de
rochers anciens. La courbe du mur était parfaite, mais les galets
avaient traîtreusement miné les fondations insuffisantes.
Il quitta son bureau pour rentrer déjeuner, la tête basse et l'âme
sombre; sur la place il remarqua un groupe d'ouvriers qui discutaient et
s'approcha. L'un d'eux le connaissait et lui dit, en chuintant, leur
colère:
--Nous avons été à ch'gare pour aller n's'embaucher à Paris:
ch't'agent du bureau nous a refusé ch'billets... C'est les ordres de
ch'sous préfet... Enfin est-on en République?
--N'accusez que vous-même, dit Philippe exaspéré, vous acceptez tout.
Il y a trois mois, on vous adulait: vous vous laissez faire, et l'on
vous insulte. Si vous ne les défendez pas, demain les Ateliers
nationaux seront fermés... Et par qui? Par des ministres qui sont vos
commis et qui doivent exécuter vos ordres. Le sous-préfet vous défend
d'aller à Paris? Belle audace en vérité! Mais qui l'a fait
sous-préfet, sinon vous? Allez donc le lui demander.
--Yes milord, dit une voix connue, et il y eut des rires.
--Allons-y, dirent quelques jeunes, piqués.
--Venez avec nous, dit un vieux, et nous irons.
Il tombait une pluie fine et serrée: Philippe hésita, regarda l'heure,
haussa les épaules, et dit:
--Soit.
Trois par trois, se donnant le bras, ils se formèrent en cortège:
quelques citoyens prudents disparurent au tournant de la Grande-Rue
Notre-Dame. Il était midi et les ouvrières de Bresson, allant vers le
faubourg, traversaient la place. Quelques jolies filles intriguées par
ce bataillon de blouses, obliquèrent pour se renseigner. Quand elles
comprirent qu'on manifestait elles se mirent bravement autour de
Philippe. L'une d'elles prit son bras: cela l'agaça. Une autre qui
avait un tablier rouge l'enleva pour l'agiter au-dessus de sa tête. Il
y eut des murmures.
--Enlevez ch'drapeau, dirent des voix dans la colonne.
Mme Urbain qui les vit passer poussa un cri:
--Jésus, mon doux Seigneur, c'est la Révolution!
Et elle se précipita chez M. Pillet: ce vieux soldat la défendrait
peut-être.
Cependant la petite troupe de Philippe était arrivée devant la
sous-préfecture et s'était rangée autour du porche. La porte de bois
sculpté était fermée. Philippe avait retrouvé son sang-froid et se
trouvait ridicule: «Mais qu'importe, pensait-il, ces braves gens ont
confiance en moi.» En effet les ouvriers étaient vaguement inquiets et
seule la présence de ce fonctionnaire les rassurait un peu.
--Je vous recommande, leur dit-il, le silence et l'ordre: il faut qu'un
de vous parle au nom de tous.
Ils eurent beaucoup de mal à trouver un orateur.
Un honnête garçon qui se nommait Lecadieu et auquel Philippe avait
souvent prêté des livres accepta enfin de parler: «Ça me coûtera ma
place, dit-il tristement, mais, ma foi, autant moi qu'un autre.»
Une des jeunes filles sonna, il y eut un long silence. Puis on entendit
des pas sur les pavés de la cour. Une domestique montra sa tête et,
voyant cette foule, se rentra vivement et dit: «Seigneur.»
Philippe s'avança: «Ces citoyens, dit-il, désirent voir le
sous-préfet.»
--Mais monsieur est à table.
--Il aura l'obligeance d'interrompre son déjeuner.
Elle courut vers la maison. Une minute après, le sous-préfet arrivait
achevant une bouchée rebelle et essuyant sa moustache.
L'orateur s'avança et dit la requête des ouvriers avec beaucoup de
calme et de bon sens.
Le sous-préfet, pris au dépourvu, cherchait des phrases.
--Citoyens, mes amis... vous connaissez mes sentiments... Travailleur
moi-même... les ordres du ministre... les ouvriers le comprendront sans
peine... bon sens et patriotisme intelligents dont ils ont toujours fait
preuve.
Découvrant Philippe, il lui lança un regard furieux; puis, il eut une
inspiration.
--Avant tout, citoyens, laissez-moi relire les ordres du ministre qui
permettent peut-être de vous donner satisfaction.
Il battit vivement en retraite et, tout de suite, par la petite porte du
jardin, envoya un messager au colonel de la Garde nationale pour le
mettre au courant de la situation.
Les ouvriers patients attendaient.
Philippe regardait l'heure, pensant à l'inquiétude de Geneviève; au
bout de dix minutes, il proposa de sonner à nouveau. Comme il venait de
le faire, on entendit dans le lointain un tambour battant à coups
rapides.
--Le rappel, pensa-t-il, ce petit drôle s'est moqué de nous.
Sa troupe dressa l'oreille, il conseilla le calme et la fermeté;
quelqu'un lança une pierre dans la porte, puis deux officiers de la
Garde nationale arrivèrent à moitié habillés, achevant de boutonner
leur uniforme; le sous-préfet enhardi reparut à leurs côtés.
--Citoyens, dit-il, retirez-vous. Dans dix minutes la force armée sera
ici; les ordres du ministre sont formels. Quant à vous, monsieur,
lança-t-il à Philippe, si vous n'employez votre influence à faire
cesser ce scandale...
--Il n'y a aucun scandale, tout le monde ici est fort calme, sauf vous.
D'autres officiers arrivèrent; quant aux Gardes nationaux, prudents,
ils attendaient des nouvelles rassurantes pour sortir de leurs maisons.
La pluie tombait plus fort.
--Moi, je m'en vas à m'maison, dit un manifestant fatigué. Beaucoup le
suivirent et il ne resta plus autour de Philippe qu'une poignée de
braves.
En face d'eux, ne sachant trop que faire, le sous-préfet et
l'état-major de la Garde nationale discutaient à voix basse.
Soudain, une voix éraillée tomba du ciel.
--Et nous y voici... belle porte. Milord..., beau point de vue... beaux
officiers... nommés par les Anglais.
C'était Jalabert qui ayant vu se former une troupe et se préparer une
bataille avait, en vieux soldat, marché au canon et qui, commençant à
s'ennuyer, avait escaladé par une gouttière un des piliers du porche.
--Toi, mon bonhomme, dit le sous-préfet, furieux, je vais te faire
arrêter.
--Yes, Milord, répondit le bonhomme, si la paille est fraîche,
allons-y gaiement.
Le rire rapprocha aussitôt les hommes de Philippe et les Gardes
nationaux. Devant cette vieille plaisanterie abbevilloise, ils ne furent
plus que des gens d'une même ville qui se rencontrent chaque jour dans
les rues et s'amusent des mêmes fantoches.
Bourgeois et ouvriers unis au fond dans leur mépris du fonctionnaire se
divertirent à entendre le sous-préfet discuter avec l'ivrogne.
Philippe, voyant l'affaire terminée, salua et s'éloigna lentement. Du
bout de la rue, il entendait crier: «Vive le 106e! Vive le colonel
Achard! Vive la duchesse de Berry!»
Il pensait aux belles foules nerveuses de Paris.