Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans
l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle
sursauta au bruit de ses pas.
--Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule que
tout me bouleverse.
--Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles?
--Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec ce
Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il
aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se
passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes.
Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle
attendit.
--Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu
près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent
obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les
légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République
parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les
extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la
province contre eux... Et voilà: c'est assez confus.
--Et qu'est-ce qu'il va se passer?
Bertrand d'Ouville sourit.
--Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est un
livre divin et l'on ne peut courir au dénouement.
--On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous?
--Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux
arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent
semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon
différente.
Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village
obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une
légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître
du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13
Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et
à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue.
Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps;
nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et
cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de
régions déjà traversées...
Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce
précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.
--Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop de
petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous
puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette
histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en
va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers
l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble
interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut
durer deux mois, deux ans ou vingt ans.
--Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se
passer demain.
--Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment
libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont
trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera
l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri
V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par
son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.
--Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai
conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.
--Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux types
de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me méfie
des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit
l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.
«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un
bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence
est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les
hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal,
Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»
Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle
regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle
secoua brusquement la tête.
--Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes
m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots.
Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons?
Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se
battre?
--N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a
fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux.
Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de
prospérité produisent des crises de mysticisme.
--On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une force
étrange.
Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une
vigueur qui détonna très légèrement:
--Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez arranger
tout cela? Car il faut bien faire quelque chose.
--Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une politique à
longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à courte
vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les
surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour
détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le
masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi
voir mon filleul.