III

Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans

l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle

sursauta au bruit de ses pas.

--Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule que

tout me bouleverse.

--Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles?

--Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec ce

Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il

aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se

passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes.

Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle

attendit.

--Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu

près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent

obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les

légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République

parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les

extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la

province contre eux... Et voilà: c'est assez confus.

--Et qu'est-ce qu'il va se passer?

Bertrand d'Ouville sourit.

--Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est un

livre divin et l'on ne peut courir au dénouement.

--On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous?

--Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux

arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent

semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon

différente.

Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village

obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une

légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître

du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13

Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et

à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue.

Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps;

nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et

cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de

régions déjà traversées...

Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce

précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.

--Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop de

petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous

puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette

histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en

va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers

l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble

interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut

durer deux mois, deux ans ou vingt ans.

--Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se

passer demain.

--Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment

libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont

trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera

l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri

V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par

son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.

--Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai

conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.

--Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux types

de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me méfie

des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit

l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.

«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un

bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence

est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les

hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal,

Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»

Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle

regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle

secoua brusquement la tête.

--Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes

m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots.

Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons?

Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se

battre?

--N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a

fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux.

Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de

prospérité produisent des crises de mysticisme.

--On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une force

étrange.

Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une

vigueur qui détonna très légèrement:

--Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez arranger

tout cela? Car il faut bien faire quelque chose.

--Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une politique à

longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à courte

vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les

surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour

détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le

masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi

voir mon filleul.

Ni ange, ni bête · 第 32 / 40 题