«_Bertrand d'Ouville à Philippe Viniès._
«Abbeville, 10 mars 1848.
«Liberté, Égalité, Fraternité! Vous voyez que je me conforme aux
usages du temps: ce fut toujours ma politique. D'ailleurs, mon cher
communiste, vos doctrines gagnent: j'ai dû hier, rue Saint-Gilles,
protéger un gamin de cinq ans qui venait d'annexer un pain d'épices.
À cela près la ville est paisible, et le peuple ne paraît pas se
douter qu'il a fait une révolution. J'ai dû ce matin expliquer aux
ouvriers qui travaillent pour moi qu'ils sont souverains pour le quart
d'heure. Cela n'a d'ailleurs point changé leur belle politesse picarde.
Les gens d'ici restent serviables; c'est qu'ils n'ont jamais été
serviles.
«Cependant M. Ledru-Rollin nous a envoyé un commissaire pour la Somme.
Il est venu chez nous proclamer la République «au nom du peuple
français, à la face du Ciel qui m'entend et qui me répond». Puis il
s'est occupé, à la face du Ciel, de destituer les fonctionnaires. Vous
même, mon cher, avez failli l'être. Vôtre femme vous a sauvé. Seul
le sous-préfet n'a pas été inquiété: le voici républicain de la
veille. Il avait sans doute, à notre insu, divisé sa vie en quatre
parts.
«Il s'occupe, pour montrer son zèle, de nous gouverner à la mode du
temps. Car nous nous tenions aussi mal qu'en 93. Nous n'avions ni clubs,
ni cortèges, ni lampions. C'était scandaleux, et le commissaire nous a
envoyé un professionnel pour y mettre bon ordre, et nous agiter
pacifiquement. Ce délégué est professeur de belles-lettres. Il est
honnête et doux, mais exalté et naïf. Comme personne ne lui parlait,
je lui ai montré mes fossiles. Il m'a fait voir en échange son
télégramme à Ledru-Rollin:
«--Envoyez des Déclarations des Droits de l'Homme: elles sont
nécessaires ici.»
«En effet, on n'y connaît, je crois, que les droits du locataire et du
propriétaire.
«Il a réussi à planter un arbre de la liberté et à organiser un
cortège. Il y avait en tête un sapeur du génie, représentant le
travail et l'intelligence, un élève du collège portant le Contrat
Social couronné d'immortelles, et un ouvrier dont la pioche était
couronnée des mêmes fleurs. Ils sont allés travailler symboliquement
à mes fouilles des fortifications (une attention de mon ami le
délégué), puis se sont embrassés. Le travail symbolique remue peu de
terre: mais quelques âmes sensibles pleuraient de joie.
«Le délégué et le sous-préfet ont persuadé aussi non sans peine
les ouvriers de Bresson de se répandre le soir dans les rues pour
forcer les bourgeois à illuminer. Il y eut donc hier dans ma rue une
procession patriotique qui s'arrêta devant ma maison en criant: «Les
lampions!» Au bout de cinq minutes, je suis venu au balcon et leur ai
dit: «Mes chers concitoyens, si je n'ai pas illuminé, c'est pour deux
raisons: cela fume et cela pue. Cependant, pour vous être agréable, je
vais faire apporter des chandelles. Je vous prie seulement de vouloir
bien désigner fraternellement une douzaine de bons patriotes pour les
tenir et les moucher.» Ce petit discours a eu un succès inattendu et
me voici fort populaire.
«Ces scènes d'émeute ont affolé votre ami Bresson. Il a fait voter
par la Garde Nationale une motion refusant aux ouvriers des fusils que
demandait pour eux le délégué, et il organise avec le maire des
cortèges de protestataires. Mais tout cela est sans danger, car les
deux partis s'entendent pour ne pas manifester le même soir. D'ailleurs
vous connaissez Abbeville et s'il se trouvait ici deux hommes pour se
battre, il s'en trouverait vingt pour les en empêcher.
«À Amiens cependant les choses se sont gâtées par la faute des
commissaires. M. Ledru-Rollin, par erreur sans doute, en avait envoyé
trois qui tous refusaient de s'en aller. Le premier venu, Leclanché, a
trouvé le moyen d'exaspérer nos gens par sa tenue: chapeau à boucle
d'acier, gilet blanc à grands revers, pantalon collant et bottes
molles. Ce spectre de conventionnel a été ramené à la gare un peu
vivement. Les Amiennois acceptent la République, ils l'acceptent même
avec joie, mais ils exigent qu'elle s'habille comme tout le monde. Je ne
les blâme point.
«J'ai vu votre femme qui est bien seule: nos excellentes commères
trouvent naturellement pour votre absence d'effroyables explications.
Seule la sous-préfète lui rend visite assez souvent, n'étant pas
très sûre que vous ne serez point ministre. Je me permets un conseil
de vieil ami: faites-la venir si vous avez un poste. Revenez, si vous
n'en avez pas.
«Je serai, moi aussi, heureux de vous revoir; nous ne penserons de
même sur aucun sujet et discuterons sans fin, mais je vous sais
désintéressé, et je vous aime bien.
V
De tristes lettres de Geneviève et une note pressante de M. Lecardonnel
rappelèrent à Philippe qu'il n'avait pas toujours été le secrétaire
indépendant d'un préfet de police révolutionnaire. Il évoqua sa
femme, le menton appuyé sur la main trop blanche, les yeux clairs
regardant tristement la maison vide et il se décida à rentrer. Il
avait assez d'imagination pour n'être pas méchant quand son orgueil
n'était pas en jeu.
D'ailleurs, depuis la découverte de la trahison de son ami,
Caussidière le traitait mal et il était sensible à cette injustice.
Vingt républicains du lendemain demandaient sa place: il partit sans
regrets.
Geneviève vint le chercher à la gare: il fut heureux de revoir sa
jolie tête, elle contente de pouvoir se suspendre à son bras. Ils
rentrèrent à pied, bavardant avec animation. Il lui raconta tout de
suite l'histoire de Lucien qu'il n'avait pas voulu écrire.
--Quel être odieux, dit-elle; je l'ai toujours détesté.
C'était un mensonge, mais inconscient.
Elle s'inquiéta de Lamartine.
--Je l'ai vu plusieurs fois et n'ai pas changé d'avis sur son compte.
Il est courageux quand il s'agit de sa vie, timoré quand il s'agit de
ses idées. Ce n'est pas l'homme qu'il faudrait au pouvoir.
Elle défendit son héros au masque grave, mais Philippe s'arrêta pour
regarder les corbeaux de Saint-Vulfran. Il retrouvait avec plus de
plaisir qu'il n'eût pensé le vieux et noble décor, et, sur la
Grand'Place, les frontons pointus des hautes maisons de brique rouge
ornées de cordons de pierre.
La maison et le jardin lui semblèrent plus petits que jamais:
Geneviève lui fît voir les changements dont elle était fière, un
rideau qu'elle avait brodé, des fleurs qu'elle avait semées et qui
montraient des pointes vertes, et le bébé qui marchait bravement et
savait quelques mots nouveaux.
Le scribe des Ponts et Chaussées prévenu par elle avait apporté le
matin les lettres officielles: Philippe ouvrit la première et la tendit
à Geneviève, amusé. Elle était du sous-préfet.
Celui-là, dit-il, est comme ces plantes qui restent vertes en toutes
saisons: il se chauffe au soleil de tous les régimes. Vois son entête: