Huit jours plus tard, cette République avait trop d'amis. Les
légitimistes l'aimaient parce qu'elle avait chassé le roi bourgeois;
les bourgeois, parce qu'elle semblait garantir la propriété; les
ouvriers parce qu'ils en attendaient le bonheur.
L'Église, se rappelant que son royaume n'est pas de ce monde,
bénissait les arbres de la Liberté. L'Armée se déclarait prête à
assurer l'ordre à l'intérieur et la défense nationale.
Le 20 février, il y avait en France cinq mille républicains; le Ier
mars il y en avait vingt-cinq millions.
Ainsi dépourvu d'opposition, le Gouvernement était désuni; c'est sur
des haines communes que se fondent les sociétés humaines. Ces
gouvernants auxquels se ralliaient tous les partis eurent vite fait de
devenir eux-mêmes des partisans.
Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Marrast, voulaient des élections
rapides et honnêtes qu'ils espéraient conservatrices; Ledru-Rollin et
ses amis faisaient de la politique et espéraient bien aussi faire les
élections; Blanqui et les Clubs vaguement soutenus par Louis Blanc,
désiraient une dictature forte et populaire et préparaient la guerre
civile; Lamartine, une fois de plus, siégeait au plafond et faisait
voter des réformes nobles et vagues.
Cependant, Caussidière, à la Préfecture de Police, s'installait
solidement; les aristocrates du Gouvernement Provisoire ne l'aimaient
pas et il le savait; mais avec un bataillon de braves montagnards, il
prétendait bien s'imposer à eux, et quelque jour les remplacer.
Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit
«Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le
rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui
savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle.
Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal
est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons
ce pays, de gré ou de force.»
Lucien l'encouragea vivement.
Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à
mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les
allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y
buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles
dans le Corps de garde des Montagnards.
Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces
choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils
se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut
préféré les kermesses idylliques de Cabet.
Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques,
des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son
caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence.
On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande
républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière,
à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva:
le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un
charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une
fureur terrible.
--«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?»
Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il
le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de
la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait
mettre en sûreté les documents secrets.
On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de
dépouiller.
Comme il ouvrait le troisième paquet, l'écriture le frappa, elle lui
était familière.
«_Monsieur le Préfet, lut-il, j'ai l'honneur de solliciter mon
admission dans l'Administration que vous dirigez._
Il alla à la signature et trouva celle de Lucien. Il demeura stupide.
Indigné, mais aussi passionnément intéressé, il dévora tout le
paquet de ces lettres cyniques, bien écrites, souvent amusantes,
toujours méthodiques et exactes.
Toute la vie des sociétés secrètes, depuis quatre ans, était là
dedans, racontée par un esprit froid et moqueur.
--«Et que vais-je faire? Aller confondre Lucien? Il s'échappera et je
n'ai pas le droit de l'y aider. Prévenir Caussidière? Mais il le fera
fusiller...»
Il passa la nuit dans son bureau à relire les lettres et à chercher
son devoir, répétant sans fin quatre ou cinq phrases autour desquelles
sa raison tournait en vain.
Quand il pensait aux grands conventionnels et aux héros de la
République il se sentait capable d'aller lui-même tuer son ami.
Puis il revoyait cette physionomie assez douce et cet air vif qu'il
avait aimé, et tout son courage tombait.
Le matin était venu; il dépouilla machinalement les autres liasses.
Puis, brusquement, Caussidière entra et lui demanda où il en était.
Toutes les lettres étaient sur la table; Philippe, pris au dépourvu,
dut les montrer.
Caussidière les lut avec attention et, contrairement à ce qu'attendait
Philippe, ne cria pas; au contraire, il se frotta les mains et lui
frappa sur l'épaule avec bonhomie.
«Allons, lui dit-il, allons, voilà qui est drôle; mais où diable
avez-vous passé la nuit? Vous avez une mine de déterré.»
--«Il était mon ami, dit Philippe.
--Et quel ami! dit Caussidière. Il vous traitait bien.
--Qu'allez-vous faire de lui, demanda Philippe anxieux?
L'autre le regarda avec méfiance.
--Ça, dit-il, je n'en sais rien, et cela ne concerne pas que moi. En
tout cas, je vous interdis de lui parler de ceci.
Puis, passant dans le bureau de Lucien, il lui dit nonchalamment;
«Venez donc ce soir au Luxembourg, nous avons à régler plusieurs
questions pour lesquelles vous pourrez m'être utile. N'oubliez pas.
Le soir, à huit heures, une douzaine de patriotes étaient réunis dans
le bureau d'Albert. Caussidière, solennel et goguenard, les pria de
nommer un Président. Il fut naturellement élu. Puis, violemment,
rageusement, il accusa Lucien d'être un traître, mais sans citer
aucune preuve.
Ce dernier, qui croyait ses lettres bien cachées ou détruites, se leva
sans aucun embarras et se défendit ingénieusement. Il parlait bien et
autour de lui on commençait à l'approuver.
Caussidière le regardait avec une ironie satisfaite.
Quand il eut fini:
--Citoyens, dit Caussidière, puisque Malessart est si sûr de son fait,
qu'il ait la bonté de nous expliquer ceci.
Et il tira de sa poche la liasse des lettres.
Lucien accablé se tut.
Des cris de colère, des menaces de mort, lui apprirent ce qui
l'attendait.
Caussidière ne voulait pas d'un procès qui aurait fait connaître les
renseignements exacts et sévères que donnaient les lettres sur son
existence ingénieuse et libre; il se déclara partisan de le fusiller
sur l'heure dans le jardin.
--C'est impossible, dit Albert nettement, nous venons de supprimer la
peine de mort, ce serait un meurtre qui soulèverait une affaire
terrible.
--Alors qu'il se tue lui-même, dit Caussidière, j'ai ici un revolver,
il ne peut vivre, il en sait trop.
Plusieurs voix approuvèrent. La solution leur paraissait honorable' et
prudente.
--C'est inutile, dit soudain Lucien qui écoutait, je ne me tuerai pas.
--Alors il faut le laisser, dit Albert, c'est un lâche.
--Impossible, dit Caussidière, je le tuerai plutôt de mes mains.
Après une longue discussion, on décida enfin de le mettre en lieu
sûr, en prison préventive, et d'attendre des temps plus calmes pour
commencer l'instruction.
Certain maintenant de n'être pas tué, il avait retrouvé son calme,
écoutait d'un air railleur et s'efforçait de se persuader à lui-même
qu'il était non un traître, mais un soldat malheureux d'une autre
cause.
Il était trop intelligent pour y parvenir toujours.