I
Philippe n'arriva à Paris que le 25 à neuf heures du matin; la ligne
était coupée en deux endroits et il avait fallu transborder les
voyageurs. Les employés du chemin de fer lui dirent que la République
était faite: ils en paraissaient surpris et heureux. Philippe décida
d'aller à la «Réforme», rue Jean-Jacques-Rousseau.
Malgré l'heure matinale, les boulevards avaient un air de fête. Le
temps était couvert et gris: devant les magasins fermés des familles
se promenaient admirant les pavés déchaussés et les pierres d'angle
éraflées par la fusillade de la nuit. Il y avait des barricades un peu
partout et les véhicules ne circulaient pas. Cela mettait dans les rues
un silence sur lequel les cris et les chants se détachaient avec une
netteté qui étonnait.
Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant
_la Marseillaise_ et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un
drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs.
La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À
bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur
idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des
spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent
sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire.
Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en
colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait
la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent
militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme
quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs,
quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent
leurs casquettes.
«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution
bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui
regardait comme lui ce spectacle étrange.»
L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout
le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M.
Guizot.
Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme.
On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du
Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière
était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture.
Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante.
Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas
pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de
l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes.
Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la
garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur
l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands
sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition
révolutionnaire.
Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une
redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge
et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et
militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda
bravement.
--Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez avec
moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de
Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture
ne se montre pas, nous sommes foutus! »
Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte,
suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui
s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était
Lucien Malessart.
--Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon
vieux.
--Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici?
--Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a enrôlé...
Il est préfet de police.
--C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en pensera le
Gouvernement provisoire?
--Qui est le Gouvernement provisoire?
--C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme,
nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert...
--Qui est-ce Albert?
--Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande
pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il
m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand _notre_
gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il
a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs
Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient
nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont
invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de
ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt
mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière
lui.»
Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place
de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un
aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands
ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres.
«Que diable est celui-ci, dit Lucien... Eh! mais, c'est Chateaurenaud,
l'acteur, découvrit-il en s'approchant... Chateaurenaud! Quelle
comédie jouez-vous?
--Mon cher, c'est en effet la chose la plus comique du monde... Hier
soir il y a eu du bruit sur le boulevard pendant l'entr'acte: je suis
sorti dans le costume de mon rôle... La foule a crié: «Un
général!» et m'a entraîné en m'acclamant. J'ai passé la nuit dans
un café et, ce matin, comme on a l'air de m'écouter, je fais de
l'ordre.
Mais derrière Caussidière, les deux jeunes gens gravissaient le perron
de l'Hôtel de Ville: des élèves de l'École Polytechnique, fusil en
main, en gardaient l'entrée.
--Quel est votre chef? demanda l'un deux à Philippe.
--Le préfet de police.
--Quelle allure! fit l'autre.
Une foule épaisse encombrait les escaliers et les couloirs; dans les
embrasures des fenêtres, des typographes, en manche de chemise
composaient des décrets. Les mots «Préfet de Police» ouvrirent un
passage. Deux grenadiers de la Garde Nationale vérifièrent l'identité
de Caussidière. Puis, l'un d'eux ouvrit une porte de cuir et une
violente poussée projeta Philippe dans une salle qui, par contraste,
lui sembla étonnamment vide.
Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, le Gouvernement
provisoire siégeait; une litière de papiers déchirés couvrait le sol
jusqu'à près d'un mètre de hauteur; l'air était lourd de fumée et
d'odeurs: dans un coin, deux polytechniciens parlaient à voix basse
comme dans une chambre de malade.
Philippe ne vit d'abord que Lamartine, les vêtements déchirés, le cou
presque nu, les cheveux luisant de sueur; il éclairait vraiment cette
assemblée confuse de la beauté de son visage grave et fin. Il
critiquait un projet de décret sur la formation d'une Garde Nationale
Mobile; suivant une vieille formule, on s'occupait déjà de transformer
les mécontents en soldats.
L'entrée de Caussidière interrompit la discussion. Albert vint à lui,
Flocon lui fit fête, Lamartine et Marrast qui ne l'aimaient pas et qui
le craignaient se levèrent et l'emmenèrent vers la fenêtre pour
essayer de le convaincre d'abandonner la Préfecture. Le gros Tartare
regardait ces aristocrates de ses petits yeux malins, bien décidé à
ne pas se laisser faire.
Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa.
--Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et, comme
il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais se
souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il
griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers
l'ingénieur.
--Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me rendre
un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien et
rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce
matin, ajouta-t-il en manière d'excuse.
Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait
une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des
travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils
est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...»
Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi
Garnier Pagès était travailleur.
Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par
Lamartine; il portait simplement: _À Madame de Lamartine, 82, rue de
l'Université: Envoie-moi du chocolat._
*
* *
Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit
fort longtemps à remplir sa mission.
Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge
qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le
matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un
morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait
toujours vers l'Hôtel de Ville.
Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus
sombres, les chants plus sourds.
Une étonnante floraison de rouge le surprit; les brassards, les
cravates, les cocardes, tout était rouge. Dans le lointain, à travers
les arbres ouatés de brume du terre-plein du Pont Neuf, on devinait un
immense drapeau rouge flottant aux bras de Henri IV.
Philippe se mêla à une colonne et arriva sur la place: un immense cri
la remplissait: «le drapeau rouge, le drapeau rouge».
Aux fenêtres de l'Hôtel de Ville apparaissaient des silhouettes que la
distance l'empêcha de reconnaître. Quelqu'un parla, dans le vent, dans
le bruit, interrompu par des cris plus forts: «Le drapeau rouge.»
Puis, derrière Philippe, un murmure courut et, tournant la tête, il
vit, à côté de lui, deux hommes, aux yeux hagards, portant sur une
civière un cadavre de femme: les cheveux dénoués couvraient à demi
le visage tuméfié et, dans cette foule rouge, le sang coagulé mettait
un rouge plus sombre.
Un immense silence effleura la place.
Penché hors du balcon de l'Hôtel-de-Ville, planant sur cette masse
mouvante, Lamartine parlait.
Philippe n'entendit pas ses phrases, mais vit les drapeaux rouges
s'abaisser lentement dans une longue vague qui s'en alla mourir sur les
quais noirs.
Un peu plus tard, comme tout redevenait calme, un polytechnicien
consentit à se charger de transmettre son paquet; on refusait de le
laisser pénétrer lui-même dans l'Hôtel de Ville. Il était si
fatigué qu'il renonça à retourner à la Préfecture avant le
lendemain.
La marée descendait maintenant vers les faubourgs; le long de la Seine,
dans la lumière légère et cendrée, parmi le décor lourd d'histoire,
il gagna les Champs-Élysées.
Là, c'était le silence et la solitude; on devinait très loin, vers la
ville, une rumeur paisible et musicale; parfois dans un bosquet
retentissait l'«Aux armes, citoyens» d'une _Marseillaise_ égarée: le
soleil couchant de février frangeait d'or très pâle l'Arc de
Triomphe.
Le soir, comme il avait trouvé une chambre dans un hôtel misérable de
la rue Coquillière et qu'il s'était jeté tout habillé sur un lit
fermé, il vit un ciel rouge et une place bordée d'arbres dans lesquels
des oiseaux chantaient. Des hommes à visage farouche poussaient devant
eux à coups de crosse des femmes épouvantées. Ils les lièrent aux
arbres et Philippe vit alors qu'elles avaient la poitrine nue. Elles
étaient jeunes et belles. La dernière était Geneviève: ses cheveux
pâles retombaient sur ses seins petits et parfaits.
Philippe terrifié vit les hommes de l'escorte pointer soigneusement un
canon sur la première des femmes: elle disparut dans un nuage rouge.
Philippe voulut courir pour délier Geneviève, mais Lucien qui était
à côté de lui le retint par le bras. Le canon tonna de nouveau.--Ce
canon ne s'arrêtera donc jamais, dit-il.--Mais non, répondit Lucien en
ricanant, c'est un canon automatique.
Alors Philippe se réveilla, couvert de sueur, sur un lit bouleversé:
le vent faisait claquer bruyamment les volets mal accrochés.