M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand
d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet.
--Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens pour
la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous
serons plus de cinq cents... je compte sur vous.
--Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai
peut-être.
--M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais, un
homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces
manifestations scandaleuses.
--J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que je
fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de
dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de
remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a
la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures
raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions
sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les
hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un
régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer.
Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid
tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long
des longues tables, cherchant leur nom.
Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu;
celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans
le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était
pas venu.
Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale.
Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer
la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait
refusé.
--Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien dire.
--Justement, dit l'autre.
À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des
vérités prudhommesques et sentimentales.
À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à
belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches,
Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de
Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas
venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva,
gras et tondu.
«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs»
cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage
universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à
l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les
intérêts du peuple?»
--Vous, vous, répondirent cinq cents voix.
--Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute, j'ai
défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes
ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de
lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les
habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les
quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi
l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir
d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être
jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux
qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que
moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de
dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta
foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point
encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète
religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité!
Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est
proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne
interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et
une espérance!
Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase
exigeait l'accord parfait des acclamations.
Puis, M. Flocon se leva.
--Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je viens
vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards
sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple
leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment,
cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils
ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre
humain.»
Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et
véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte
sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les
libéraux à la France.
--Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh bien
donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa
foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle
veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et
libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du
capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de
cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du
citoyen.
La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et
acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui,
applaudissaient également, mais du bout des doigts.
--Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble que
vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital?
Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre
condamnation: j'admire votre grandeur d'âme.
L'industriel était très jaune et son sourire contraint.
--Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, ce
sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à
renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se
servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité,
il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même
me l'a avoué.
--Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la
société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant
pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une
révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de
faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à
tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du
Préfet de police.
--Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de
longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas
d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et
la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...