VI

M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand

d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet.

--Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens pour

la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous

serons plus de cinq cents... je compte sur vous.

--Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai

peut-être.

--M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais, un

homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces

manifestations scandaleuses.

--J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que je

fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de

dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de

remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a

la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures

raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions

sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les

hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un

régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer.

Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid

tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long

des longues tables, cherchant leur nom.

Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu;

celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans

le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était

pas venu.

Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale.

Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer

la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait

refusé.

--Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien dire.

--Justement, dit l'autre.

À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des

vérités prudhommesques et sentimentales.

À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à

belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches,

Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de

Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas

venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva,

gras et tondu.

«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs»

cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage

universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à

l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les

intérêts du peuple?»

--Vous, vous, répondirent cinq cents voix.

--Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute, j'ai

défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes

ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de

lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les

habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les

quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi

l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir

d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être

jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux

qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que

moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de

dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta

foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point

encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète

religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité!

Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est

proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne

interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et

une espérance!

Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase

exigeait l'accord parfait des acclamations.

Puis, M. Flocon se leva.

--Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je viens

vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards

sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple

leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment,

cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils

ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre

humain.»

Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et

véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte

sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les

libéraux à la France.

--Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh bien

donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa

foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle

veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et

libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du

capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de

cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du

citoyen.

La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et

acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui,

applaudissaient également, mais du bout des doigts.

--Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble que

vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital?

Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre

condamnation: j'admire votre grandeur d'âme.

L'industriel était très jaune et son sourire contraint.

--Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, ce

sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à

renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se

servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité,

il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même

me l'a avoué.

--Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la

société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant

pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une

révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de

faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à

tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du

Préfet de police.

--Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de

longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas

d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et

la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...

Ni ange, ni bête · 第 27 / 40 题