VII

Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil

d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre

la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de

gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et

chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille

folies et s'habilla pour sortir.

Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la

ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de

glace bleue.

--Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit, elle

m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau!

En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux

autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme

Urbain son épicière.

--Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du nouveau.

--Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi?

--Eh! mais à Paris, madame... Paraît qu'on dit à Amiens que le

Gouvernement devra s'en aller.

--Mais pourquoi?

--Moi, n'est-ce pas, madame, ce que j'en dis, fit l'épicière, tout de

suite inquiète, je l'ai entendu de la cuisinière de M. de Vence qui le

tenait de son maître. Mais pour moi, c'est tout des histoires.

Geneviève se décida à aller jusqu'au bureau pour apprendre ce que

savait Philippe. Devant les cafés, les rassemblements grossissaient.

Des mots flottaient dans l'air: «Régence... Thiers... Garde

Nationale... Guizot.»

Les gens buvaient ferme pour s'occuper.

Philippe avait lu dans le journal local les émeutes au sujet du Banquet

réformiste, mais il les croyait réprimées.

--Je voudrais que cette démission du ministère fût vraie: mais je n'y

crois pas.

Il quitta cependant ses scribes pour aller aux nouvelles avec elle. Ils

rencontrèrent Bresson: il avait des renseignements officiels et en

était si fier qu'il oublia la querelle de sa femme avec les Viniès et

s'arrêta.

--Le courrier n'est pas arrivé, dit-il, et les journaux manquent, mais

le sous-préfet a eu des nouvelles par Amiens. Tout va bien: la Réforme

électorale est accordée. La Reine a demandé le départ de Guizot:

Thiers et Molé sont ministres... C'est parfait, parfait...

Il se frotta les mains.

--Mais non, dit Philippe, c'est absurde: si nous sommes vainqueurs, nous

voulons la république...

--Mon cher, dit Bresson très grave, il faut être raisonnable. Prenons

ce que nous obtenons: si le peuple s'obstine, il sera vaincu... Tout est

prévu: le roi dispose de forces considérables. La troupe et la Garde

Nationale prennent Paris comme dans un étau... Ici même on prépare un

train pour emmener la garnison.

Geneviève battait la semelle à quelques pas de distance. Philippe la

rejoignit.

--Celui-là me rendrait violente, dit-elle: c'est un mauvais homme.

Quand ils revinrent à la place du Bourdois, le Maire, sur les marches

de la justice de paix, haranguait un groupe.

«Soyons calmes et résolus... Quelles que soient les institutions que

la France décide de se donner, nous maintiendrons l'ordre à

Abbeville...»

La foule, composée de fermiers et de commerçants approuvait cette

vigoureuse fermeté dans l'indifférence.

--J'ai bien envie de dire quelques mots, dit Philippe.

--Rentrons, dit Geneviève, et prenant son bras d'un geste caressant

elle l'entraîna.

Il était silencieux et sombre.

--Quel beau temps, dit-elle; si tu t'accordes un après-midi de liberté

en l'honneur de Paris, nous irons glisser sur l'étang.

Il ne répondit pas. Après le déjeuner Bertrand d'Ouville vint les

voir: il était inquiet. On disait maintenant que le Roi était à

Fontainebleau et que la garde nationale révoltée se battait contre la

troupe de ligne. Une dame qui avait pu arriver de Paris avec un train

militaire prétendait que le prince de Joinville était régent. Elle

avait traversé quatorze barricades pour parvenir à l'embarcadère. En

arrivant à Enghien elle avait vu de grandes flammes sur Paris.

--Geneviève, dit brusquement Philippe, il faut que j'aille à Paris ce

soir.

--Toi, Philippe? et pourquoi?

--Mais ne vois-tu pas ce qui se passe? dit-il. La révolution est

triomphante et on essaie de l'escamoter. C'est le devoir de ceux qui

voient clair de s'y opposer. Il faut que chacun soit à son poste: le

mien est près de mes amis.

--Philippe, tu ne voudrais pas me laisser seule... S'il t'arrive quelque

chose, je suis seule au monde...

--Geneviève, je t'en prie, dit-il avec tristesse... Vois plus grand,

plus large que cela... L'avenir de la France, du monde peut-être,

dépend de quelques jours de lutte et tu ne penses qu'à nous.

--L'avenir du monde, dit Bertrand d'Ouville... Vous voilà parti pour la

guerre de Cent Ans.

Mais Geneviève ne lutta plus.

*

* *

Quand elle revint de la gare, le soleil déjà très bas allongeait sur

le sol brillant de froid les ombres pointues des maisons. La rivière

coulait rapide entre les masures bâties à pic sur ses bords. Le vent

devenait aigre et vif. Devant Saint-Vulfran sa pensée confuse

s'accrocha aux portes de bois où des figures aux visages grotesques

prenaient sur les colonnettes des poses pénibles et touchantes.

--Vierge aux humains la porte d'amour êtes.. Vierge aux humains... Ô

ma belle journée, pensa-t-elle.

Les corbeaux s'échappaient avec de grands mouvements d'ailes des hautes

tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants

couvraient la musique éternelle des cloches.

--Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de

l'église.

Ni ange, ni bête · 第 28 / 40 题