n° 180
«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin,
le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de
façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères
noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur,
l'inscription séditieuse suivante:
«_Du pain à vingt sous, ou la République!_»
«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le
sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui
leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!
Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de
défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité.
Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait
désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses
travaux.
Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement,
agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots
et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur
Viniès.
*
* *
Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes
absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables
ébranlèrent sa porte.
--Entrez.
Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules
énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il
était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop
large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée
que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.
--Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre de
recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen
Malessart qui est, je crois, de vos amis.
Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné
à plaire ou à jeûner.
Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la
disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but
important de sa mission.
--Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une
légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait
soudain ce gros homme sympathique.
Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des
sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique
par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à
Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par
échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de
Ledru-Rollin.
--Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.
Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du
déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève
qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et
leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal
gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son
fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la
joie de son sourire.
Caussidière loua le vin gris.
--Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire...
Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux
affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans
la politique d'opposition le journal _La Réforme._ Avant la fondation
de _La Réforme_, la presse républicaine se composait du seul
«National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce
Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus
petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le
citoyen Flocon qui dirige _La Réforme_ est vraiment l'homme de nos
idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon,
madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti
républicain est menacé dans l'existence de _La Réforme_; nous avons
deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M.
Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher,
le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres.
M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a
puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception
nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les
souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit
que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles;
je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez
pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.
--Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, mais
acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe vivement.
--Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu
demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...
--Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un mot
là-dessus.
Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève
conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un
grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très
flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui
demander de l'argent.
--Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur
offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à
recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme,
empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la
vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.
Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière,
surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à
laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les
numéros des maisons de Paris.
C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire,
car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et
ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.
Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour
être un grand politique, non pour être un naïf.
Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son
bras.
--Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos
gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort
bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous
savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de
lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie.
Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille
francs en poche ne s'ennuyait pas.
*
* *
Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de Geneviève:
_Monsieur_,
_L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage
à vous exposer une situation difficile._
_Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour
l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me
suis efforcée de respecter._
_Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je
n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de
cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se
plaindre._
_J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la
plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs
admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la
vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de
ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont
achevée._
_Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit ma
couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance
d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce
budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables._
_Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable, son
cœur devrait lui dire qu'elle est futile_...