LIEUTENANCE D'ABBEVILLE _Abbeville, le 4 août 1847._

n° 180

«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin,

le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de

façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères

noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur,

l'inscription séditieuse suivante:

«_Du pain à vingt sous, ou la République!_»

«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le

sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui

leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!

Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de

défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité.

Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait

désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses

travaux.

Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement,

agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots

et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur

Viniès.

*

* *

Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes

absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables

ébranlèrent sa porte.

--Entrez.

Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules

énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il

était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop

large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée

que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.

--Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre de

recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen

Malessart qui est, je crois, de vos amis.

Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné

à plaire ou à jeûner.

Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la

disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but

important de sa mission.

--Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une

légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait

soudain ce gros homme sympathique.

Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des

sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique

par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à

Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par

échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de

Ledru-Rollin.

--Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.

Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du

déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève

qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et

leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal

gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son

fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la

joie de son sourire.

Caussidière loua le vin gris.

--Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire...

Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux

affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans

la politique d'opposition le journal _La Réforme._ Avant la fondation

de _La Réforme_, la presse républicaine se composait du seul

«National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce

Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus

petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le

citoyen Flocon qui dirige _La Réforme_ est vraiment l'homme de nos

idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon,

madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti

républicain est menacé dans l'existence de _La Réforme_; nous avons

deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M.

Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher,

le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres.

M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a

puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception

nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les

souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit

que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles;

je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez

pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.

--Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, mais

acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe vivement.

--Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu

demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...

--Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un mot

là-dessus.

Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève

conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un

grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très

flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui

demander de l'argent.

--Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur

offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à

recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme,

empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la

vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.

Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière,

surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à

laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les

numéros des maisons de Paris.

C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire,

car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et

ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.

Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour

être un grand politique, non pour être un naïf.

Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son

bras.

--Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos

gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort

bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous

savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de

lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie.

Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille

francs en poche ne s'ennuyait pas.

*

* *

Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de Geneviève:

_Monsieur_,

_L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage

à vous exposer une situation difficile._

_Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour

l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me

suis efforcée de respecter._

_Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je

n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de

cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se

plaindre._

_J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la

plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs

admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la

vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de

ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont

achevée._

_Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit ma

couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance

d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce

budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables._

_Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable, son

cœur devrait lui dire qu'elle est futile_...

Ni ange, ni bête · 第 26 / 40 题