II

Geneviève, assise un dimanche matin sur l'unique banc de son jardin de

curé, regardait Philippe qui lisait ses journaux et ses lettres; elle

l'examinait avec tendresse et avec un peu d'anxiété.

«Si proche... pensait-elle... si proche... et pourtant si lointain.»

Philippe, sentant qu'elle le regardait, leva les yeux un instant et lui

sourit: elle lui renvoya son sourire, et rassuré, il retourna à ses

lettres.

«Quand, toute petite, je désirais jouer avec mon père, il me souriait

de cette façon pour me faire prendre patience... Mais ce n'est pas ça,

Philippe: ...Tu aimes une Geneviève de ta création, je veux que tu

aimes la véritable.»

Elle réfléchit tout en suivant des yeux deux papillons qui se

poursuivaient.

«La véritable? Je ne la connais peut-être pas bien moi-même... Mais

si, car j'en ai dit assez, j'en ai dit mille fois davantage à

Mademoiselle et même à Catherine... mais c'étaient des femmes...

À ce moment Philippe, agitant brusquement une lettre qu'il venait

d'ouvrir cria:

--Geneviève, Lucien accepte de venir passer ici quinze jours.

--Tu es content? dit-elle.

Elle avait quelque peine à partager son enthousiasme: la solitude est

une habitude dangereuse et douce, et le souci de son étroit budget lui

faisait mesurer le prix de l'hospitalité.

Mais elle se reprocha tout de suite cet égoïsme. Pour Philippe l'idée

qu'un homme allait venir, avec lequel il pourrait échanger, des

pensées d'homme en style d'homme, semblait le ravir comme un jeune

chien qui en voit arriver un autre dans une maison jusque-là morose. Et

quant aux soucis d'argent, il les méprisait assez pour les laisser à

sa femme.

*

* *

Il expliqua longuement Lucien à Geneviève: il semblait craindre qu'il

ne lui plût pas.

--Il est assez froid et tranchant et se divertit souvent à jouer le

vieux politique prudent et grave. Mais, au fond, ses sentiments sont les

nôtres. Nos amis de Paris l'estiment beaucoup: M. Dourille lui-même me

l'a dit...

Ainsi préparée, elle le trouva plus agréable qu'elle ne l'avait

imaginé: une calvitie commençante, un visage extrêmement maigre mais

fin, un teint d'ivoire chinois et de longues mains. Il s'habillait

presque en dandy, et disait d'une voix lente des anecdotes souvent

amusantes sur les grands hommes du parti.

La beauté de Geneviève et son esprit l'étonnèrent:

--Ta femme est délicieuse, dit-il à Philippe dès qu'ils furent seuls,

éclatante de fraîcheur et d'intelligence.

Des jours heureux commencèrent. Lucien occupait sous le toit une petite

chambre d'une simplicité antique mais il y avait au mur un Debucourt

aux tons charmants que Bertrand d'Ouville avait donné à Geneviève, et

des fleurs étaient toujours fraîches dans un vase rustique et

républicain à souhait.

Le matin tous trois déjeunaient ensemble. Puis Philippe allait à son

bureau et Lucien remontait travailler ou lire dans sa chambre tandis que

Geneviève et la petite bonne faisaient le ménage. Les repas

demeuraient de fruits et de fromage, selon le cœur de Philippe.

L'après-midi, Lucien devait, d'après le programme, accompagner

Philippe dans ses tournées, mais au bout de deux jours il offrit de se

promener avec Geneviève que Philippe fit accepter.

Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers:

puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe

faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement,

liberté, et l'on se couchait très tard.

*

* *

Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie

de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et

par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait

cette sécheresse un peu glacée.

Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse

ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était

entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se

voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à

l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef

de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature

singulière.

Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits

écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre

d'apprentissage du fonctionnaire»:

«_Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est

difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et

non pas un moyen._

_Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les talents._

_Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon

vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est

devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton

égal_...

--Assez protesta Geneviève.

--C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà

assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...»

Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner

cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa

politique ne l'eût approuvé.

Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et

d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus

d'indulgence amusée que Philippe.

Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte

Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien

écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire

et magnifique, le Bâtard de Duguesclin.

--À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes,

représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la

vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas

oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans.

«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce

plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce

vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de

Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose.

--Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant, est-ce

bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes...

--Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même

parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité

deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits

sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait

naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et

je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien

ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise

de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand

Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop

tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage,

c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs.

Il la regarda hardiment.

--Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que vous

le vouliez ou non...

Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin

et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec

leurs hommes d'armes le vaudeville final:

_Que le beefsteak s'allume sous la treille

Que chaque fille possède un amoureux,

Buvons, chantons, cette liqueur vermeille

Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux!_

*

* *

--Qu'allons nous faire maintenant, dit-elle? Voulez-vous aller voir le

cloître de l'Hôtel-Dieu? C'est le seul coin, que vous ne connaissiez

pas encore.

--Très volontiers, je suis d'humeur à tout trouver charmant.

Elle était à la fois un peu effrayée et très heureuse.

Les arcades grêles et gracieuses du petit cloître encadraient une

pelouse maigre: ils tournèrent lentement sur ces dalles si anciennes

qui étaient les pierres tombales de moines et de seigneurs oubliés.

--J'aime cette promenade mesurée, dit-elle avec animation: on y sent

ses pensées limitées comme ses pas. Est-ce parce que j'ai été

élevée au couvent? Mais la vie monastique m'attire, comme une sorte de

suicide inoffensif et doux.

--Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre et

l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis

du monde, des jouissances intellectuelles effrénées... Mais aussi on

ne vit qu'une fois et je suis certain que les âmes qui dorment sous ces

dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir

qu'elles ont laissé échapper sur terre...

*

* *

Le soir, Philippe remarqua que Geneviève était sombre et traitait avec

sécheresse et ironie Lucien qui demeurait très gai et conservait son

ton sarcastique.

Comme il avait risqué sur la petite bonne et ses terreurs une

plaisanterie qui amusa Philippe:

--Je ne trouve pas cela drôle, dit Geneviève, glaciale.

Quand ils furent seuls dans leur chambre, Philippe s'assit sur le lit et

conserva un silence lourd.

--Qu'est-ce que tu as, dit enfin Geneviève qui se déshabillait

lentement.

--Je trouve, dit-il, que tu as été ce soir hautaine et dure.

Elle secoua les épaules avec impatience.

--Je ne sais pas ce que tu veux dire.

Son corps nu et charmant se montra un court instant sans qu'il y prît

garde; elle se mit au lit. Philippe restait assis dans une attitude

accablée.

--Qu'as-tu? dit-elle encore avec douceur et lassitude.

--Je ne veux pas que tu traites mes amis avec ce mépris. Et ceci

surtout quand il s'agit d'hommes comme Lucien qui est non seulement un

camarade d'école, mais un camarade de lutte... Je ne prétends

t'imposer aucune contrainte, continua-t-il avec plus de bonne grâce,

mais vois toi-même: comment pouvons-nous espérer fonder un état de

choses fraternel si nous ne sommes pas capables de vivre en paix les uns

avec les autres.

--Allons dit-elle, avec un sourire un peu triste: c'est toi qui le

veux... Tu tiens à savoir pourquoi je méprise ton Lucien: c'est parce

qu'il est méprisable.

Il eut un geste d'impatience.

--Écoute: depuis que j'ai accepté, sur tes instances, de me promener

avec lui, il n'a cessé de m'accabler de compliments sur ma beauté, mon

charme, mon esprit... Puis il a insinué que ton intelligence et la

mienne étaient de qualités bien différentes, que tes enthousiasmes

politiques étaient bien puérils...

--Lucien? fît-il, atterré.

--Attends... Ayant, je pense, jugé qu'il avait ainsi fort bien

préparé son terrain, il a fini par m'expliquer ce matin, au milieu du

cloître de l'Hôtel-Dieu que l'on ne vit qu'une fois, qu'il ne faut pas

négliger aucun plaisir, que d'ailleurs il m'aimait...

--Lucien, répétait-il, Lucien!...

--J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot... je

l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te

prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours,

j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos.

--Tu as eu tort.

--Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris.

Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments

de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour

inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et

l'atteinte à son idéal politique.

--Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit

cela? Quels étaient ses mots exacts?

Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de

l'humanité.

Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe

pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le

pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait

mieux: Philippe était un sot.

Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un

glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux

hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec

curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit,

souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade.

--Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin

Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon

être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout

confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux

pas te condamner sans t'entendre.

--Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela est

aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce

que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis

de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les

hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu

me la fais promener par un printemps divin.

Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu

que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta

confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas

trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que

tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une

idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion

est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre

certes plus que toi...

Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la

dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur

dialogue un peu théâtral.

Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des

phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son

esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des

personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée,

ils errèrent par les routes détrempées.

Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement

naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même.

Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de

projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de

la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les

éléments.

Quand il monta faire ses malles:

--Eh bien? dit Geneviève ardente.

--Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère.

--Expliqué? Et comment?

--Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la facilité

de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas

toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement,

pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son

ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à

travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments

humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes

enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il

était pâle, abattu et repentant.

Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de

penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la

voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni.

Ni ange, ni bête · 第 19 / 40 题