III

Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de

la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva

aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait

pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait

en mouvement des égoïsmes vivants et féroces.

D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les

conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui

communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie

des conjectures de M. l'Ingénieur.

Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la

baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du

Crotoy «étaient nés dans son sein».

Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les

autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école

soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution

des travaux.

Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si

les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait

complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.

Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville

populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le

percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte

communication avec la mer...»

Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé

du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le

proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la

Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres

d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.

--Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à

l'ingénieur en chef.

--Comment, en effet? grogna le vieux lion.

--Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en réponse

à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti

l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.

Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert

Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les

catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des

fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à

l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...

Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés,

était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les

détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de

détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une

vieille phrase de Mademoiselle.

Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme

étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres

de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si

rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou

l'émancipation des nègres.

D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque

temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et

qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême

froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand

elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait

une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal

d'elle en ville».

--Mais quoi?

--Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a

raconté.

--Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre

mythique, rien de plus.

--Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse.

Elle résolut d'aller voir Mme Bresson.

--Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses bras

maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée

vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes

nouvelles.

--Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire

appeler?

--Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous

savez comme moi qu'on exagère toujours.

--Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne sortirai

pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se tiennent

sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien.

Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté

précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson.

--Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs

dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le

monde dit que votre mari est un communiste.

--Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est

d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine.

--Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour de

Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde...

c'est que vous ne pouviez faire autrement.

--Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève

stupéfaite.

--Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit

triomphalement la vieille dame.

--Mais qui a inventé ces sottises?

--On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait prendre un

certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous

avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous

il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez

été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un

homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez

seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense?

--Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela, madame?

Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la

petite vieille jeta mystérieusement.

--Mme Grandin.

Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez

hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les

Abbevillois que dans les comités de bienfaisance.

--Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle

m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me

calomnierait-elle?

--Quelque domestique lui aura...

--Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens

d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir.

Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue.

--Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir.

--Tout cela est bien étrange, dit Geneviève.

Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis

de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester

calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura;

Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand

l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin.

--Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup de

goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on

jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles

femmes.

--Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève.

--C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être:

vous verrez cela... Mais attendons avant de juger.

Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et

Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la

méchanceté humaine se sentirent plus gais.

--J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col de

velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres.

--Racontez vite, dit Geneviève animée.

--J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise. Elle

n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la messe,

vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui était

à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer.

Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la

Bresson, je me précipitai chez celle-ci.

--Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse.

--Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits,

que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son

chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous

citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme

vous dites, ce devint très amusant...

À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme

pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en

suis charmé.

--L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et si

sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota

avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien

fait.

--Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse: n'est-ce

pas assez?

Ni ange, ni bête · 第 20 / 40 题