Tout cela est admirable.»

Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant

aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il

eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour

six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui

faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il

s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils

s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne

s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré

et les invita à dîner.

Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait

l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases

familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche

charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique.

Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour

où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de

briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son

domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de

fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve.

Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade,

la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les

servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle

trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête

un article de _la Réforme_ et Geneviève au piano chantant les _Deux

Grenadiers._

Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève

la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre

aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était

plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles

anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait

de salon et de salle à manger.

--Et vous ne vous ennuyez jamais?

--Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans ses

tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute

voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques.

--Pourquoi faire, mon Dieu?

--Mais cela m'amuse.

--Voyez-vous souvent Mademoiselle?

--Un peu, oui: mais il est assez difficile d'aller à Epagne... Philippe

travaille toute la semaine, le dimanche il aime rester ici. Et puis

très franchement, le monde nous ennuie.

--Ne le dites pas trop: le monde est sévère pour ceux qui le

méprisent.

--On ne peut pourtant lui sacrifier son bonheur, dit-elle, s'il fallait

obéir à des règles absurdes et à des conventions inutiles, la vie

deviendrait odieuse.

«Absurde... odieuse... » pensa-t-il. Ah! que mon rhéteur a vite

gâté mon amazone.

Et le lendemain il alla à Epagne, pour la première fois depuis le

mariage de Geneviève. Il trouva Mademoiselle assez souffrante; elle

vieillissait.

--Je crois, lui dit-elle, qu'il me faudra passer désormais l'hiver dans

le sud: je ne supporte plus les brouillards de la Somme... D'ailleurs je

suis très seule: Catherine n'est plus jamais ici: sa mère le lui

défend, je ne sais pourquoi. Vous-même devenez bien rare.

Geneviève...

--Je l'ai vue deux fois, elle me paraît avoir subi l'influence de son

mari plus que je ne l'aurais imaginé. Elle m'a parlé de Guizot, de la

Pologne, du fouriérisme et du monde dans le meilleur style Viniès.

Mademoiselle retrouva pour répondre sa voix flûtée et nette.

--Eh, mon cher! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux

qu'elles aiment, ce n'est pas nouveau, et ce n'est pas de moi... Ce qui

m'étonne toujours, c'est que les hommes s'y laissent prendre et

recherchent ce qu'ils appellent «les femmes intelligentes». C'est une

dépravation.

--Un vieil Anglais que j'aime, dit à peu près: Il en est d'une femme

qui parle politique comme d'un chien qui marche sur ses pattes de

derrière: c'est mal fait, mais surprenant.»

--Je ne crois pas, continua-t-elle, que Geneviève souffre longtemps de

cette maladie: elle est trop femme. Mais elle joue un jeu dangereux: je

lui avais conseillé de conserver quelque mystère. «Je dis tout à

Philippe», m'a-t-elle répondu fièrement. Elle lui a sans doute dit

mes conseils: depuis il me tient à l'écart. Je ne me plains pas: j'ai

voulu les joies de la maternité, je les ai.

Mais ces enfants sont des sots. Viniès croit qu'il a épousé une sorte

de nymphe immortelle qui se nourrira d'ambroisie, l'escortera dans ses

voyages et trouvera toujours son bonheur à l'entendre discourir sur la

réforme et la vertu. Ah! bien oui! Sa nymphe est avant tout un corps,

et un corps de femme, fragile, exigeant, obsédant. Elle aura des

enfants, et ça n'est pas drôle, mon cher, quoique nous autres vieux

garçons puissions en penser. Bientôt les promenades la fatigueront, la

politique l'ennuiera et elle commencera à se demander à qui elle a

consacré ce besoin éperdu de dévouement qui la tourmentera toute sa

vie. Alors leur mariage commencera, mon cher, et il peut très bien

tourner, mais encore faut-il que tous deux se donnent la peine d'y

aider...

Les erreurs des adolescents sont agréables au cœur des vieillards et

Bertrand d'Ouville amusé par la véhémence de la vieille dame, pensait

sans trop de tristesse aux jours difficiles qui attendaient peut-être

ses jeunes amis.

--Je n'ai jamais très bien compris, dit-il, pourquoi vous sembliez

tenir à ce que ce mariage se fît. Si vous n'aviez encouragé

Geneviève, elle n'aurait pas trouvé la force nécessaire pour vaincre

l'opposition des Vaulges de Paris, qu'elle aimait assez. Certes Viniès

est un honnête homme, mais elle le vaut cent fois. Et ils sont pauvres.

Qu'avait-elle? Deux mille livres de rente, lui son traitement. Dans son

jardin d'ouvrière, elle m'a fait l'effet d'une reine en exil.

--Je ne regrette rien, dit-elle. Viniès est un des très rares hommes

qui peuvent faire de bons maris: mieux vaut une vie difficile avec l'un

d'eux...

--Viniès? un bon mari? mais pourquoi?

--Cherchez, mon cher, si je vous disais tout... Et il ne faut pas trahir

son sexe.

Le long de la route qui le ramenait à Abbeville, il admira les collines

arrondies comme de belles épaules et les creux d'ombre de leurs

aisselles. Quand il entra en ville, les cloches infatigables de

Saint-Vulfran sonnaient quelque office mystérieux et les corbeaux,

heureux, tournoyaient autour du clocher sonore.

Ni ange, ni bête · 第 18 / 40 题