DEUXIÈME PARTIE

Je vous en conjure, soyez

bons pour la vie et ne l'assommez

point à coups d'_a

priori._ C'est une pauvre

femme, vieille et sale, qu'il

faut traiter avec sympathie:

elle y répond. Quand tout est

bien fini, la seule maxime qui

demeure est celle de l'héroïne

de Strindberg: «La race des

hommes est grandement à

plaindre.»

Rupert Brooke (_Lettres_).

I

Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers

le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes,

vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants

grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et

lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement.

Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les

mouvements des taches bleu vif des blouses.

Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant

vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante

qu'eût enviée Frédérick Lemaître.

L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer

la _Dame blanche._ Des cercles tracés à la craie sur les pavés

représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre

suivant les mouvements du dialogue.

La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua,

toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de

vaudeville à la mode:

_Que le Beefsteak s'allume sous la treille;

Que chaque fille possède un amoureux;

Buvons, chantons, cette liqueur vermeille;

Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux._

--Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en lançant

quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair, mais

l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on

demander de plus à un poète?

Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre

de la nature:

--Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent, s'agitent et

se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place dans la

société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne

sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien

payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie,

quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de

faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands

inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre,

et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette

belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports

compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction.

Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le

notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le

voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant

pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le

voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier

Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les

six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant

des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre

les autres.

Ni ange, ni bête · 第 17 / 40 题