XI

Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris

et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement;

c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts

obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle

semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au

regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa

famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée

que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son

métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel.

Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas

une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le

rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis.

Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup

de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain

devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent.

--Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand d'Ouville.

Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est d'être

absentes. Elles ne le savent pas assez.

Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que

lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris

et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît

avec une des siennes.

--Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit l'expression

d'un sentiment respectueux et tendre.

--Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai

rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève

vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule

chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous

étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine

Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous

fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans

votre niche et n'en bougez point.

Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous

prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la

Société secrète des Saisons.

Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une

vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de

ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis,

un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent

Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en

s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très

négatif.

«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives

désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande

émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra,

jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant.

Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion

impénétrable, dans une prudence inflexible.

--Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.

--C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui présenta

l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à barbe

rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux

hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit

Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était

le préfet de police.

Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute

silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à

regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le

sien.

Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et

vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit

avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées;

l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte;

le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait

d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à

ceinture bleue, rose ou lilas.

Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était

maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et

des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes

sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui

prononçaient haut et dru:

--Elle est fort bien, mais un peu maigre.

Une d'elle avait ajouté:

--Et point de gorge.

Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces

douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche

comme un excellent mari pour une fille pauvre.

--Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de

sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à

l'Église.

«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée

d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici.

Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus

qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des

livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à

l'âme haute... »

Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors

à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite

fille sensible d'un héros.

Ni ange, ni bête · 第 16 / 40 题