Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris
et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement;
c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts
obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle
semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au
regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa
famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée
que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son
métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel.
Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas
une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le
rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis.
Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup
de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain
devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent.
--Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand d'Ouville.
Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est d'être
absentes. Elles ne le savent pas assez.
Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que
lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris
et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît
avec une des siennes.
--Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit l'expression
d'un sentiment respectueux et tendre.
--Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai
rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève
vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule
chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous
étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine
Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous
fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans
votre niche et n'en bougez point.
Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous
prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la
Société secrète des Saisons.
Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une
vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de
ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis,
un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent
Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en
s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très
négatif.
«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives
désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande
émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra,
jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant.
Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion
impénétrable, dans une prudence inflexible.
--Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.
--C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui présenta
l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à barbe
rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux
hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit
Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était
le préfet de police.
Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute
silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à
regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le
sien.
Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et
vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit
avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées;
l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte;
le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait
d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à
ceinture bleue, rose ou lilas.
Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était
maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et
des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes
sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui
prononçaient haut et dru:
--Elle est fort bien, mais un peu maigre.
Une d'elle avait ajouté:
--Et point de gorge.
Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces
douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche
comme un excellent mari pour une fille pauvre.
--Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de
sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à
l'Église.
«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée
d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici.
Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus
qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des
livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à
l'âme haute... »
Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors
à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite
fille sensible d'un héros.