La route royale n° 32, le projet d'amélioration de la Baie de la Somme
et les querelles ardentes du maire d'Ault avec l'Océan occupèrent
l'ingénieur Viniès pendant le mois de novembre. Le maire d'Ault
surtout, fermier énergique el sanguin, le força à passer plus d'une
journée en diligence. Viniès le persuada enfin d'ouvrir parmi les
propriétaires une souscription qui permettrait d'élever un mur de
défense: il en établit la courbe ingénieuse qui devait défier et
rejeter les vagues.
Il continuait à habiter le cabaret Pitollet où Clotilde l'entourait de
soins délicats qu'il ne remarquait pas, et à se rendre chaque dimanche
au château d'Epagne.
Il se donnait beaucoup de mal pour y plaire et avait l'impression d'y
avoir assez bien réussi. Son sourire était sans grâce et ses
plaisanteries douloureuses, mais il apportait des idées à ces jeunes
filles fort ignorantes: elles l'écoutaient d'autant plus volontiers
qu'il était joli et, quoique petit, bien fait.
La nuit tombait maintenant très tôt: Catherine et Geneviève mettaient
des manteaux épais et, dans le parc, où la lune à son premier
croissant allongeait les ombres des sapins, Philippe leur parlait des
étoiles et leur disait les noms qu'inventèrent jadis pour elles des
bergers chaldéens et des pasteurs arabes. Pour mieux voir, Catherine
s'appuyait contre lui et parfois il devait prendre la main de Geneviève
pour la pointer vers un coin de ciel.
Il leur prêtait des livres qu'il aimait et auxquels Geneviève
reprochait souvent de manquer de naturel. Ils les discutaient en de
longues promenades sur les bords majestueux de la Somme: les jeunes
filles se tenaient par la taille et prenaient un plaisir, peut-être
ingénûment adroit, à s'embrasser devant Philippe. Il écoutait avec
une joie toujours fraîche la voix claire de Geneviève, tandis qu'il
associait à des désirs plus confus les formes violentes de Catherine
et les parfums légers de sa peau de brune.
Le dernier dimanche de décembre, comme il arrivait sans Bertrand
d'Ouville que la neige avait effrayé, Mademoiselle lui apprit
brusquement de sa voix flûtée que Geneviève faisait ses malles pour
aller passer trois mois à Paris. Elle y avait une tante, qui l'invitait
depuis longtemps et se promettait bien de la marier.
Philippe fut étourdi de surprise: mademoiselle lui parla avec une douce
ténacité des plaisirs que Paris peut offrir aux jeunes filles.
--La danse à la mode est la polka: elle nous vient des paysans de
Bohème. Cellarius l'a introduite à Paris. Elle y fait fureur, bien que
certains salons du faubourg Saint-Germain la jugent peu décente...
Philippe répondait par de courtes phrases assez incohérentes et
écoutait au-dessus de sa tête les pas des jeunes filles. Elles
descendirent enfin.
--Je viens d'apprendre que vous partez, dit-il, tragique, à Geneviève.
--Oui, dit-elle avec un petit air de défi: cela m'ennuie de quitter
Mademoiselle, mais je suis contente de voir enfin le monde.
--Le monde n'est pas Paris, dit Philippe amèrement.
La journée se traîna, interminable et lourde. Les femmes parlaient de
diligences, de bagages, de robes et déploraient que le chemin de fer ne
fût pas terminé. Philippe, silencieux, méditait.
Vers le soir, Catherine et Mademoiselle étant sorties un instant pour
recevoir une paysanne, il s'approcha brusquement de Geneviève qui,
debout près de la fenêtre, regardait le jardin endormi sous la neige.
«Avant que vous ne partiez, dit-il très vite, il y a quelque chose que
je voudrais vous demander: ne croyez-vous pas que nous pourrions être
heureux ensemble?
--Non, monsieur, répondit-elle sèchement, et elle sortit en courant.
Philippe étant allé sans le savoir jusqu'au perron, respira
profondément l'air glacial, et regarda longtemps les masses blanches
des sapins. Dans la blancheur uniforme des choses, les troncs d'arbres
mettaient de larges bandes noires qui supportaient les traits fins et
nets des branches et des rameaux.
«J'ai joué mon bonheur sur une phrase, pensait-il. Quel sot je fais:
il fallait attendre. Je ne suis à ses yeux qu'un petit pédant de
province. Allons, il faut accepter ceci stoïquement: me voici libre de
me sacrifier pour quelque grande cause.»
Mais il revenait malgré lui aux reproches inutiles:
«Si je n'avais rien dit, je restais son ami. Elle reviendra de Paris
dans trois mois: je l'aurais retrouvée. Maintenant, elle ne me parlera
de sa vie.»
Et, convaincu que Geneviève le méprisait et le haïssait, il venait de
décider de rentrer à Abbeville sans lui dire adieu quand il entendit
par la porte ouverte sa voix claire.
--Mademoiselle, criait-elle, si vous avez besoin de moi, je suis au
salon, je trie ma musique.
Comme Philippe était fort jeune, il ne comprit pas que la phrase
s'adressait à lui, mais comme il était fort amoureux, il se trouva
tout de suite dans le salon.
À sa grande surprise, elle le regarda d'un air assez doux.
--Ah! vous êtes ici, dit-elle, je venais chercher la musique que je
dois emporter.
Mais elle s'assit dans un fauteuil et attendit qu'il parlât.
--J'espère, dit-il, que vous ne m'en voulez pas et que je resterai
votre ami...
--Pourquoi vous en voudrais-je? dit-elle, intéressée et animée. Mais
je ne comprends pas ce qui a pu vous plaire en moi. Vous êtes
passionné, violent, intelligent...
Il fit un geste.
--Oui, vous êtes très intelligent: vous le savez... Moi je suis sotte,
ignorante et petite fille.
--Vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas faite pour devenir une
de ces poupées mondaines. Si vous acceptiez d'être ma femme, je ferais
peut-être de grandes choses: je sens en moi près de vous l'ardeur qui
les inspire...
Elle remarqua assez justement que dans cc grand amour, il était surtout
question de lui.
--Vous êtes très spirituelle, dit-il amèrement.
--Et comment savez-vous, reprit-elle, que je ne suis pas faite pour
être une femme du monde? Que connaissez-vous de mes sentiments vrais?
La danse, les toilettes, les théâtres, l'esprit et le mouvement de
Paris, tout cela me tente plus que vous ne pensez. Il se peut que cela
me retienne.
--Le monde, dit Philippe, intéressera votre esprit, mais ne contentera
pas votre cœur. Si vous épousez un des papillons de parfumerie et
d'ironie facile que l'on y rencontre, je sais que vous ne serez pas
heureuse. Ce que je vous offre est certes plus dangereux. Dans quelques
années, l'an prochain peut-être, ce régime disparaîtra par la mort
du Roi. Alors mes amis et moi, nous essaierons de préparer la France
pour la mission d'affranchissement des peuples qui l'attend. Nous allons
vivre de grandes années.
--Votre idéal est très beau, mais j'en suis indigne. La vie me semble
tellement plus simple que tout cela. L'idée de me sacrifier à des
théories, peut-être fausses, me paraît étrange, presque ridicule.
--Le ridicule ne m'inquiète pas, dit-il, je suis né sérieux et
tendre... Et pourquoi sacrifier? Si le bonheur...
Mademoiselle entra et vit leurs visages animés.
--Geneviève, dit-elle, je vois que vous classez très proprement la
musique. M. Viniès, je regrette de ne pouvoir vous retenir à dîner;
ce départ nous donne trop de travail.
--Adieu, dit-il à Geneviève, et j'espère que vous reviendrez.
--Je reviendrai le premier mars mil huit cent quarante-cinq, répondit
Geneviève, légère et souriante. Déjà mil huit cent quarante-cinq.
Comme cela nous vieillit...
--N'oubliez pas de venir me voir quand cette vieille femme sera partie,
dit Mademoiselle, et elle le conduisit avec fermeté vers la porte.
X
Le roi Louis-Philippe étant venu passer un mois au château d'Eu, le
sous-préfet d'Abbeville reçut l'ordre d'amener dans sa chaise de poste
au premier concert de la Cour M. d'Ouville et M. de Vence. Le Roi aimait
Bertrand d'Ouville qui jugeait comme lui sans romantisme la politique de
son temps; la Reine Marie-Amélie respectait M. de Vence qu'elle savait
fidèle à la branche aînée. Car elle était légitimiste.
Comme l'archéologue suivait à travers les salons du château le petit
sous-préfet solennel, un vieux général l'appela: ses broderies d'or
rouillées et sombres, sa plaque de la Légion d'honneur ébréchée
disaient la gloire de l'Empire. Entassé sur un divan, il suivait des
yeux avec horreur un jeune officier qui évoluait, la taille sanglée
d'une ceinture lie de vin.
«Qu'est-ce que c'est encore que cela, Bertrand? On a des inventions à
présent... des inventions inconcevables...»
Il s'arrêta pour souffler bruyamment, puis grogna contre la campagne
d'Algérie.
«Belle conquête ma foi! Une armée d'occupation qui n'occupe rien...
la soumission des tribus? Cela consiste quand elles ont cinq cents
chevaux à offrir une rosse à Bugeaud... Sur quoi nous pensionnons le
chef... Au premier coup de fusil en Europe, ces pensionnés nous
tireront dessus... Que diable allons-nous faire là-bas?... Tout cela ne
durera pas dix ans.»
Un aide de camp s'approcha, sémillant, couvert de rubans, et fit signe
à Bertrand d'Ouville qui voulut se lever. La lourde main du général
l'arrêta:
«Attendez donc, mon cher, on ne se lève pas pour ces gens-là.»
Cependant le Roi congédiait aimablement M. le Maire, M. le juge de paix
et M. le notaire de Gamaches: ils venaient de lui présenter un
honorable industriel anglais qui fondait une usine dans le pays.
«Nous désirons vous avoir à dîner au château, conclut-il: à
demain.»
Il répéta l'invitation en anglais, et à Bertrand d'Ouville, introduit
après la députation, il expliqua que pour faire de bonne politique, il
faut des Français qui sachent l'anglais et des Anglais qui sachent le
français. Puis il blâma l'Empereur de Russie qui s'était sottement
rendu à Londres la veille du bal des Polonais:
«À quoi bon aller chercher une avanie? Monsieur d'Ouville, Monsieur
d'Ouville, les princes intelligents sont rares. Écoutez ceci et
retenez-le: le secret de maintenir la paix est de prendre toutes choses
par le bon côté, aucune par le mauvais...»
Il parlait avec une verve robuste et saine, sans jamais attendre les
réponses. Ayant remercié l'archéologue pour une collection d'armes
antiques offerte au Musée d'Artillerie, il l'interrogea sur l'esprit
des populations que le Préfet de la Somme prétendait mauvais.
--Que veulent-ils encore? Je déteste la guerre; je n'aime ni le jeu, ni
la chasse... M. Guizot me compromet; il a le courage de l'impopularité
parmi ses adversaires; il ne l'a pas parmi ses amis.
L'aide de camp vint dire que le concert allait commencer.
L'orchestre attaqua l'Aria de Stradella. Bertrand d'Ouville, apercevant
au fond d'un salon M. de Vence et le sous-préfet se dirigea vers eux.
--Le père de cet Ouville, dit M. de Vence en le voyant venir, était
marchand de cuirs et se nommait Bertrand tout court, mais ayant fait
fortune sous l'Empire en vendant des gibernes à Bonaparte, il a jugé
bon à la Restauration de se faire noble, comme tout le monde... Quelle
cour! ajouta-t-il. On n'y connaît personne. Des bourgeois vaniteux qui
font les rodomonts. Si ce n'était pour mon fils qui voudra bientôt une
ambassade, du diable si l'on m'y verrait.
--Monsieur de Vence, dit le sous-préfet, faites attention, on pourrait
vous entendre.
--Je m'en moque bien, dit M. de Vence, je n'aime pas ces gens-là.
Et il murmura de sa voix de gavroche de bonne maison:
--Il y avait une fois un roi et une reine...
--Vous êtes injuste, dit Bertrand d'Ouville, le Roi est l'esprit le
plus précis du royaume et a cette nuance de machiavélisme sans
laquelle il n'est pas d'homme d'État.
--Sa Majesté est très bienveillante, dit le Sous-Préfet; l'an
dernier, ici même, un domestique qui servait le souper, fut tenté par
un perdreau froid et le mit dans la poche de son habit. Le Roi, qui seul
l'avait vu, s'approcha et lui dit à voix basse: «Faites attention; les
pattes passent.»
--C'est un brave homme, reprit Bertrand d'Ouville, qui a le malheur
d'être prudent dans un pays exalté. Entre la Banque et la Garde
nationale il manque de poésie. C'est une faute. La France peut vivre
sans pain et sans liberté: sans gloire et sans émotions, elle souffre
comme une femme ardente qu'exaspère un mari trop sage.
--M. d'Ouville, dit le sous-préfet, parlez plus bas: on pourrait vous
entendre. Il est certain malheureusement que l'esprit est mauvais. On
m'avertit ce matin que l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Philippe
Viniès, est à surveiller: un fonctionnaire! C'est déplorable.
L'orchestre joua le _Désert_ de Félicien David.
--Quelle symphonie brillante et colorée, dit le sous-préfet; l'auteur
est un saint simonien, mais il a du talent: les journaux l'appellent le
Beethoven français.
--Vous aimez la musique? dit M. de Vence surpris.
--M. de Vence, dit le sous-préfet, j'ai divisé ma vie en trois parts.
J'ai consacré la première au Roi, la seconde à l'amour et la
troisième à l'art.
--Ce sous-préfet est bête comme une grenouille, dit M. de Vence à
Bertrand d'Ouville quand les deux hommes se retrouvèrent seuls sur les
pavés pointus de la Ville d'Eu, mais sa femme est une caillette assez
grasse. Elle a divisé sa vie en trois parts; elle en consacre une au
sous-préfet, la seconde au préfet et la troisième au maire: ce n'est
pas maladroit.