VIII

_Lucien Malessart au Préfet de Police._

«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans

l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques

renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi.

«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police

politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le

préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que

toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour

objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes

raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens.

«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation

politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde

m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à

considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite

aujourd'hui.

«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence

assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant

prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la

sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les

adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le

Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile.

«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs

de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut

mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les

surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés

donne, je crois, quelque valeur à cette opinion.

«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de

faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un

complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil

posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de

gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter.

«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de

contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme

moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de

foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne

les découvre.

«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à

Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans

les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer.

«a) _la jeunesse des Écoles_--elle aime le bruit et les événements,

et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir les

théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la

tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités

hors de Londres.

«b) _les impuissants_--avocats sans causes, médecins sans patients,

écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ de

recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce

propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour

tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même

jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que

de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux

dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner

honorablement leur vie.

«c) _les ouvriers des faubourgs_--bien intentionnés, braves gens par

nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils

n'ont rien à perdre.

«d) _les réfugiés politiques_, exilés de pays étrangers et qu'on a

le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre.

«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société

des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était

dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur

le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de

ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de

la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré

comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature

des écrits qui seront ainsi répandus.

«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le

Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai

l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et

républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active

dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce

fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste

qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.»

La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs

jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien

Malessart de leurs idées et projets politiques.

Ni ange, ni bête · 第 14 / 40 题