_Lucien Malessart au Préfet de Police._
«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans
l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques
renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi.
«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police
politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le
préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que
toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour
objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes
raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens.
«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation
politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde
m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à
considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite
aujourd'hui.
«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence
assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant
prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la
sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les
adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le
Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile.
«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs
de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut
mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les
surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés
donne, je crois, quelque valeur à cette opinion.
«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de
faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un
complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil
posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de
gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter.
«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de
contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme
moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de
foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne
les découvre.
«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à
Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans
les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer.
«a) _la jeunesse des Écoles_--elle aime le bruit et les événements,
et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir les
théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la
tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités
hors de Londres.
«b) _les impuissants_--avocats sans causes, médecins sans patients,
écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ de
recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce
propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour
tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même
jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que
de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux
dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner
honorablement leur vie.
«c) _les ouvriers des faubourgs_--bien intentionnés, braves gens par
nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils
n'ont rien à perdre.
«d) _les réfugiés politiques_, exilés de pays étrangers et qu'on a
le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre.
«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société
des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était
dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur
le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de
ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de
la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré
comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature
des écrits qui seront ainsi répandus.
«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le
Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai
l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et
républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active
dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce
fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste
qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.»
La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs
jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien
Malessart de leurs idées et projets politiques.