IV

Bertrand d'Ouville vint chercher Philippe Viniès à son bureau pour

l'emmener voir des traces d'une voie romaine dont ils avaient parlé la

veille. Le temps était gris, mais honnête, temps d'Abbeville,

médiocre et sympathique.

Philippe marcha silencieusement pendant deux minutes, puis toussa pour

éclaircir sa voix.

--Qui sont, dit-il, les deux jeunes filles que nous avons vues hier à

Epagne?

--Catherine Bresson est la fille de Bresson, le fabricant de tapis, que

vous connaissez...

--Et elle ne vit pas chez ses parents?

--Si, mais Mademoiselle qui l'a découverte, je ne sais comment, lui

sert de mère spirituelle. Elle passe à Epagne des semaines entières:

c'est une petite fille assez belle qui aura, si je ne me trompe, des

passions exigeantes. Elle a la poitrine bien placée, mais un peu

grasse.

Philippe regarda avec surprise le vieillard qui continua:

--Geneviève de Vaulges est orpheline. Son tuteur l'a retirée du

couvent à seize ans et Mademoiselle qui est sa cousine à la mode de

Picardie s'est chargée de terminer son éducation. Les Vaulges étaient

une des bonnes familles de ce pays-ci, mais le père de Geneviève les a

sottement ruinés.

--Elle est assez jolie, dit Philippe avec détachement.

--Les archives d'Abbeville contiennent une histoire assez curieuse sur

ces Vaulges. Il y a trois cents ans environ, un enfant nouveau-né fut

retiré vivant de l'abreuvoir du Pont aux Poissons. On s'empressa de lui

donner le baptême, puis on décida qu'il serait procédé sans retard

à la visite de toutes les filles de la ville afin de découvrir celle

qui avait donné le jour à un enfant et tenté de s'en défaire par un

crime.

Donc, par devant un magistrat, on leur fit à toutes mettre à nu leurs

mamelles pour atteindre la vérité du cas. Isabelle de Vaulges, ainsi

examinée, fut reconnue coupable. Et comme elle refusa de livrer le nom

de son complice, elle fut condamnée à être brûlée vive et subit sa

peine sur cette place du Pilori que nous allons traverser.

--Quelle horrible histoire, dit Philippe.

C'était alors un événement de bien peu d'importance, dit le

vieillard, mais j'ai toujours pensé que cette vaillante Isabelle avait

les traits précis, les yeux bleu clair et les cheveux pâles de sa

petite nièce qui nous chantait hier si joliment du Couperin.

Philippe regarda longuement la place du Pilori que bordaient des

boutiques inoffensives.

--Mlle de Vaulges est très intelligente, dit-il.

--Croyez-vous? Ce serait surprenant: une jeune fille... Mais elle a le

nez et la bouche les mieux ciselés de la province.

Ils passaient devant l'usine de Bresson: dans les bâtiments anciens, la

machine à vapeur étonnait, comme un bourgeois de Daumier dans un

décor classique.

Philippe parla de la misère des ouvriers et de l'absurdité du régime

de propriété qui faisait riche un Bresson.

--Mon Dieu, dit le vieillard, il est bien certain que la propriété

devra se transformer. Ce n'est pas un droit sacré, mais ce n'est pas un

crime.

Vous semblez considérer notre civilisation comme un ténébreux complot

de riches et de tyrans pour dérober aux peuples je ne sais quelles

richesses naturelles... Non, c'est une solution qui, avec tous ses

défauts, a été adoptée par les hommes après des siècles de

tâtonnement. On peut la retoucher? Eh! comment ne pas le faire? Ces

industriels, ces ouvriers, ces usines, nos redingotes et nos blouses,

disparaîtront aussi certainement que les armures et les arquebuses, que

les barons et les serfs. Mais il y faut du temps. On ne peut pas jeter

la civilisation comme un livre qui a cessé de plaire.

--Qui parle, monsieur, de rejeter la civilisation? Il s'agit seulement

d'en éliminer les incohérences qui choquent douloureusement un esprit

logique. Aux hommes qui devraient être associés pour lutter contre la

misère, vous êtes arrivé à donner des intérêts contradictoires. La

maladie, le froid, les guerres sont agréables et avantageuses à des

classes entières de citoyens. La concurrence gaspille des forces

immenses. Tout cela est fou. Et il n'y a qu'un remède, c'est

l'égalité.

Ils suivaient la vallée du Scardon. Le ruisseau étroit et clair

coulait entre les saules aux bras tronqués. Une compagnie de canetons,

derrière une cane prudente et grave, croisaient allègrement d'un bord

à l'autre. Dans la lumière atténuée et douce, les toits rouges d'une

ferme, le brun gras de la terre, l'eau cendrée d'un étang brillaient

d'un éclat solide et mesuré.

--L'égalité? dit Bertrand d'Ouville. Et pourquoi serait-ce un remède?

Pour sauver les hommes de la misère de leur condition, il ne s'agit pas

tant de savoir comment on partagera que d'avoir quelque chose à

partager. Ce qui a fait le succès de la propriété privée, c'est son

évidente puissance de production. Voyez-vous quelque avantage à faire

une société de malheureux, tous égaux dans leur misère?

--Sans même discuter ce point, me permettrez-vous de vous dire,

monsieur, que vous jugez la question d'un point de vue un peu médiocre?

Vous ne pensez qu'au confort matériel...

--C'est beaucoup.

--Mais ce n'est pas tout. L'égalité est un bien en elle-même.

Croyez-vous qu'il soit agréable de naître esclave. Pour moi j'aimerais

mieux crever de faim libre que de souper après mon maître.

Ils étaient arrivés sur un petit pont rustique qui traverse le

Scardon. Devant eux une île boisée divisait la rivière en deux bras.

Un moulin vénérable barrait l'un d'eux.

Bertrand d'Ouville s'appuya à la rampe de sapin et regarda l'eau rapide

et transparente. Un vieux tronc noir à demi immergé créait un remous

en aval duquel une grosse truite immobile attendait les gibiers portés

par le courant.

--Un maître..., dit le vieillard; croyez-vous que le régime communiste

vous l'épargnerait? Vous confondez tous, mon cher, l'argent, qui n'est

qu'un signe, et le pouvoir, qui est réel et désirable. Ce qui vous

offusque chez le riche, ce n'est pas qu'il possède des rondelles de

métal jaune, c'est qu'il est puissant. C'est qu'il a une voiture, des

femmes, des serviteurs.

Mais quel que soit le régime, il vous faudra un chef. Il aura une

voiture parce que les devoirs de sa charge exigeront qu'il se déplace

rapidement, il aura des serviteurs parce qu'il sera trop occupé pour

faire sa cuisine, il aura des femmes parce qu'il sera nouveau. Et il

sera haï parce qu'il sera le maître.

Un petit claquement de l'eau l'interrompit: la truite, montrant pendant

l'éclair d'un instant sa gueule noire, avait happé une mouche.

--Regardez. Cet emplacement de chasse est, pour un poisson, la fortune.

Le moulin, le remous du saule y apportent mille proies faciles. La plus

grosse truite de la rivière l'occupe par droit naturel. Attrapez la,

mon cher, faites-la cuire et revenez demain: vous la retrouverez à la

même place.

--C'est un apologue que les gros poissons racontent volontiers aux

petits, dit Philippe Viniès. Mais nous ne sommes plus, heureusement, au

temps où les fables d'un sénateur bourgeois arrachaient au Mont Sacré

un peuple trop indulgent. Si les truites connaissaient la puissance de

l'association...

Bertrand d'Ouville sourit:

«Ma foi, dit-il, il est bien vrai que toutes les discussions sont

vaines. Ce sont les tempéraments, non les idées, qui s'affrontent;

moi, je ne digère pas la fraternité. Votre estomac semble l'exiger...

Mais voici la Voie Romaine.

Ils étaient maintenant dans la forêt épaisse et humide: devant eux

une légère dépression se creusait nettement dans le sol couvert de

feuilles mortes et, bordée de talus moussus, s'en allait en longue

ligne droite, des deux côtés, à perte de vue.

--Tout le long de cette route, dit l'archéologue, j'ai trouvé de

petits temples, des villas, des corps de garde. N'est-il pas curieux de

penser qu'un ingénieur romain a dessiné ces choses, que des

légionnaires ont défriché ce pays, et que la forêt a repris enfin

pour les conserver ces terres que Rome avait délivrées.

Ah! quand on sait que la Légende dorée a été écrite plus de mille

années après le journal scientifique de votre collègue César, cela

permet en effet de beaux espoirs aux Wisigoths de votre sorte.

*

* *

Ils revinrent lentement vers la ville par un chemin à flanc de coteau

d'où l'on percevait plaisamment l'ordre parfait de ce paysage si

simple. Le ciel gris faisait plus vertes les prairies qui épousaient

les croupes des collines picardes comme une robe bien ajustée. Comme

ils arrivaient au faubourg Saint-Gilles, Bertrand d'Ouville, poussant

une lourde porte, fit entrer Philippe dans la cour de l'hôtel de Vence

où l'herbe poussait entre les pavés noirs.

--Regardez ceci, mon cher; est-ce beau? La grâce sobre des lignes,

l'aisance noble du toit, cette fenêtre classique qu'orne à peine un

feuillage léger... Et la couleur de tout ça: cette brique à peine

rose, cette pierre à peine grise... Ah! votre romantisme, mon cher, je

suis loin d'en mépriser les beautés; tout est bon et je ne blâme

personne. Mais le goût qui s'était formé chez nous aux deux derniers

siècles a été une chose charmante. Les artistes, travaillant pour une

élite de deux ou trois mille délicats, s'imposaient une mesure et une

solidité peut-être uniques au monde. Alors on était sensible sans

être sentimental, passionné sans être violent, érudit sans être

pédant. Votre Rousseau gâta tout cela. Cela nous valut bien des

tourments. Le mauvais goût conduisit au désordre et le lyrisme à la

guillotine.

--Vous allez me trouver bien sot, monsieur, dit l'ingénieur, mais je

donnerais volontiers tous les produits de cet art si mesuré, vos

Trianons, vos Watteau, et vos tragédies raisonnables, pour une page des

_Confessions._

Et qu'importe l'art s'il est stérile? Il y a plus de beauté dans la

fête de la Fédération ou dans le Serment du Jeu de Paume que dans

tous vos hôtels élégants et médiocres.

--Peut-être, dit le vieillard, quittant avec regret la vieille cour,

mais la scène, si belle qu'elle soit, meurt si l'art ne la fixe. Votre

Révolution n'a rien laissé de grand. Si d'ailleurs son histoire a

quelque beauté romantique, c'est par le contraste entre sa sauvagerie

et ce qui flottait encore dans l'air des grâces de Trianon. Les

graveurs qui dessinèrent ces haches de licteurs menaçantes étaient

les mêmes qui en d'autres temps avaient entrelacé des rubans, et les

bonnets phrygiens prenaient sous leurs crayons je ne sais quel air noble

et délicat.

Les belles choses, mon ami, sont le produit de ces époques que vous

appelez j'imagine, odieuses et tyranniques et que j'appelle, moi,

constructives. Quel est l'anniversaire favori de vos amis? celui d'une

démolition, tandis que ceci...

Les corbeaux s'échappaient en croassant des tours massives et

gracieuses de l'église de Saint-Vulfran.

«Voyez, milord, fit une voix derrière Philippe, belles tours, deux

cent vingt pieds de haut, mesurées par les Anglais..., beau portail,

belles portes...

--Laisse-nous tranquille, dit l'archéologue, tu vois bien que c'est

moi.

--Yes, milord, dit le vieux soldat, et il salua.

--Il a d'ailleurs raison: ces portes sont très belles... Elles furent

offertes à Saint-Vulfran au XVe siècle par le bourgeois Mourette, de

cette ville, qui fit graver sur chacune d'elles: «Vierge aux humains la

porte d'amour êtes.» Ainsi son nom demeure dans un pieux calembour.

J'ai chez moi le portrait de Mourette et de sa femme dans une «Vierge

au donateur» d'un inconnu plein de talent. C'est un honnête marchand

qui ressemble à mon cordonnier. Je lui envie la violence du sentiment

qui le persuada de dépenser sa fortune de si jolie manière.

--Nous ferons aussi bien, dit Philippe, le jour où quelque grande

passion nous inspirera à notre tour. Imaginez l'ardeur avec laquelle

les artistes sculpteront les portes de ces phalanstères qui seront les

cathédrales du travail et de la fraternité humaine.

Par de petites rues étroites, ils rejoignirent la grand'place: comme

ils passaient devant le cabaret Pitollet, Clotilde leur sourit.

--J'aime bien Clotilde, dit le vieillard, elle a l'air honnête et

réjoui de certains portraits de La Tour. Cela s'explique d'ailleurs: La

Tour était de chez nous.

V

Philippe le dimanche suivant, se retrouva à Epagne avec un vif plaisir.

Les jeunes filles demandèrent la permission d'aller avec lui faire une

courte promenade au bord de la Somme. La rivière, très haute, lisse et

rapide, coulait comme un canal de Versailles, entre deux nobles rangées

de grands arbres.

--Cette rivière, dit Philippe, va me donner bien du tourment.

--Pourquoi? dit Catherine, complaisante.

--Mon devoir d'ingénieur est de l'empêcher de vous inonder: ce n'est

pas facile.

--Comme ce doit être intéressant, dit Catherine.

Il leur expliqua assez longuement le fonctionnement des écluses et le

régime de la Somme sur lequel il avait déjà trouvé le temps de

former des idées originales et définitives.

--Je suis, dit Geneviève, ignorante comme une nonne. Au couvent on nous

apprenait chaque année la géographie des Lieux Saints, mais jamais

celle de la France. Depuis que j'en suis sortie, je lis des romans, je

chante: je suis paresseuse.

Philippe demanda quelles impressions lui avait laissé le couvent.

--Nous étions très heureuses: toutes les élèves rivalisaient de

pratiques et d'exaltation.

--Mais que vous enseignait-on?

--L'histoire religieuse, les papes, les schismes... Puis le dogme: le

cours était fait par un jeune abbé timide qui n'aimait pas mes

questions. Il n'était pourtant pas bête.

Elle sourit à un souvenir.

--Un jour, il avait donné en composition l'immortalité de l'âme. Je

l'avais prouvée en montrant que les méchants doivent être punis quand

ils ont échappé aux châtiments terrestres. «C'est une mauvaise

raison, me dit l'abbé Hamon, elle prouve que l'âme survit au corps

mais on ne voit pas pourquoi ce serait pour l'éternité. Les méchants

seraient aisément punis en quelques années.» C'était juste, ne

trouvez-vous pas?

--Oui, dit Philippe, qui marchait maintenant derrière elle sur le

chemin de halage étroit, mais comment la prouvait-il, lui?

--Je ne sais plus: cela n'a pas grande importance... On nous apprenait

aussi l'histoire romaine, à cause des martyrs. J'avais été vivement

frappée par l'histoire des Carthaginoises coupant leurs cheveux pour en

faire des câbles de vaisseaux; je me représentais mes cheveux tressés

en câble pour quelque grande guerre. C'était un sacrifice agréable...

J'aimais beaucoup Scipion et César.

--Il n'y a rien de plus beau au monde que l'histoire de Rome, dit

Philippe avec exaltation. Toutes nos grandes idées viennent de là. M.

d'Ouville collectionne des débris romains. À quoi bon? Nous sommes

tous des débris romains. Mais je préfère, moi, Brutus à César.

Geneviève qui suivait sa pensée, continua:

--Nous avions un confesseur jésuite qui était bien l'homme le plus fin

que j'aie encore rencontré. Il comprenait nos âmes de petites filles!

C'était merveilleux. D'ailleurs il en voyait tant et nous étions

toutes si pareilles. Nous avions toujours honte de n'avoir aucun péché

à confesser et nous nous en empruntions pour avoir quelque chose à

dire.

--L'idée du péché, dit-il, tout en admirant inconsciemment les

mouvements des hanches de la jeune fille, est bien dangereuse pour des

enfants: il faut se servir de leurs passions et non les combattre.

--La nourriture, dit Geneviève, était mauvaise et l'on ne pouvait y

suppléer par les envois de nos familles, car la Supérieure, par esprit

d'égalité, nous forçait à tout mettre en commun.

--Je sens naître en moi, mademoiselle, une vive estime pour votre

supérieure. Ah! si, au lieu de fonder des couvents d'hommes et des

couvents de femmes, les moines avaient fait des couvents mixtes, le

monde entier vivrait aujourd'hui dans un communisme chrétien et l'idée

de richesse privée paraîtrait si absurde...

--Peut-être, coupa Geneviève, mais c'était fort désagréable pour le

chocolat du dimanche. On mélangeait là-dedans tous nos chocolats de

marques différentes, et même la vanille de celles qui en avaient:

c'était atroce.

--Il faut bien souffrir un peu pour fonder le royaume de Dieu, dit

Philippe: vous apportiez votre pierre.

Et il décrivit la cuisine, les modes et les arts de l'état qu'il

fonderait quelque jour avec ses amis. Il s'efforçait de mêler quelque

gaieté à son enthousiasme, mais se prenait trop au sérieux pour se

railler bien volontiers.

Ils retrouvèrent à l'entrée du jardin Mademoiselle et Bertrand

d'Ouville qui étaient venus à leur rencontre.

--De quoi parliez-vous, mes enfants? dit Mademoiselle enrôlant par ce

seul mot Philippe dans sa maternité d'adoption.

--M. Viniès, dit Geneviève, enlevant son chapeau et le faisant tourner

par les brides autour de son poignet, nous expliquait que dans sa cité

future, Catherine et moi devrons porter les mêmes robes bien que

Catherine engraisse et que je maigrisse.

--C'est vrai, dit Mademoiselle souriante, M. Viniès est communiste, ou

socialiste, je crois que c'est le nouveau mot.

--Vous êtes extraordinaires, vous autres, femmes, dit Bertrand

d'Ouville avec un peu d'humeur: un jeune fou vous expose un système

dangereux qui vous supprimerait toute liberté, où il faudra une loi

pour obtenir un nouveau meuble, où le menu de votre déjeuner sera

arrêté par une commission de savants nommés au suffrage universel,

où les théâtres joueront des féeries patriotiques édifiantes

auxquelles vous serez forcées d'assister une fois par semaine, et vous

traitez toutes ces folies comme une manie inoffensive.

--Toutes les idées des hommes sont des manies inoffensives, dit

Mademoiselle, mais quelques sottises que vous fassiez, tout s'arrange

tôt ou tard parce que nous les femmes conservons toujours les trois

sciences essentielles...

--C'est-à-dire? demanda Philippe surpris.

--La cuisine, la couture et l'élevage des enfants.

Bertrand d'Ouville soupira:

«Si les femmes et les Saint-Simoniens s'entendent pour nous civiliser,

dit-il, les délicats comme moi n'ont plus qu'à chercher une île

déserte où, de vivre en barbare, on ait la liberté.

La voiture de M. de Vence s'arrêta devant la porte: il venait chercher

Bertrand d'Ouville pour faire au cercle son whist dominical.

--M. Viniès, dit Mademoiselle, je suis sûre que vous ne jouez pas au

whist: voulez-vous rester et dîner avec nous?

--Vous aurez à rentrer à Abbeville à pied, Viniès, dit Bertrand

d'Ouville, avec une nuance de menace.

--Mais j'aime beaucoup marcher: j'accepte avec plaisir.

--À votre aise, dit le vieillard.

«Qu'est-ce qu'il a? dit Philippe en remontant l'allée seul avec

Mademoiselle. Il a l'air mécontent.

--Eh! mon petit il a quelque raison de l'être. Avant qu'il ne vous eût

amené, Geneviève et Catherine chaque dimanche écoutaient ses

histoires qui sont d'ailleurs souvent spirituelles. Vous venez, vous

êtes jeune, on s'occupe de vous, mes enfants vous promènent. Lui

souffre, c'est tout naturel.

--Mais, dit Philippe, il a plus de soixante ans.

--Et vous croyez que les passions s'apaisent lorsqu'on vieillit? Oh! que

vous avez encore à apprendre!... Sachez que les hommes, jusqu'à leur

mort, sont petits, petits, petits.

Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé cet arrêt de sa voix flutée,

releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de

pierre avec une vivacité inattendue disparut aux yeux de Philippe

étonné et alla commander son dîner.

Le jeune ingénieur eut ce soir-là quelques-unes des meilleures heures

de sa vie. Mademoiselle semblait le traiter en initié d'une sorte de

mystérieuse franc-maçonnerie féminine; Catherine offrait ses narines

palpitantes, sa lourde poitrine et son parfum léger de vierge ardente;

Geneviève fut spirituelle, parodia fort agréablement la voix

tortillée de M. de Vence, s'intéressa très poliment aux explications

que Philippe lui prodigua sur toutes choses, et, pour une phrase banale

qu'ils avaient prononcée ensemble lui envoya un beau regard

d'intelligence fraternelle qui le fit frissonner de plaisir.

Il rentra à pied par une pleine lune qui mettait aux coins des villages

des ombres romantiques et dures; il était parfaitement heureux et le

chemin lui parut trop court.

Ni ange, ni bête · 第 10 / 40 题