VI

Les sentiments vifs se transforment volontiers en actions: Philippe, au

lendemain de ce dimanche heureux, alla visiter le canal de la Somme et

le port de Saint-Valéry et revint de son voyage armé d'un projet de

travaux qui devaient selon lui bouleverser utilement ce coin de la

Picardie. Deux jours plus tard une visite de M. Lecardonnel, son

ingénieur en chef, lui permit d'exposer ses idées.

Ce qui frappait tout de suite en Lecardonnel était son énorme tête,

entourée de cheveux blancs assez longs et très fins: le visage glabre,

aux traits puissants, faisait penser à un mufle de vieux lion. La tête

était penchée sur l'épaule, et le nez toujours enfoui dans un grand

mouchoir jaune, par précaution contre un rhume éternel. Au-dessus du

mouchoir, deux yeux d'un bleu très clair charmaient dans ce visage de

vieillard comme des bleuets dans une terre crevassée.

Il était vêtu hiver comme été d'un grand pardessus noir taché de

craie, car il passait sa vie au tableau noir. C'était un mathématicien

ingénieux, beaucoup plus occupé de ses travaux personnels que de ceux

de son département qui se faisaient bien tout seuls.

«J'aurai aussi à vous soumettre bientôt, dit Philippe quand ils

eurent terminé l'examen des affaires courantes, un projet

d'amélioration de la Baie de la Somme. J'ai été stupéfait en

arrivant ici de constater le faible trafic de la ligne d'eau

Somme-Amiens-Paris, qui serait pourtant, pour les marchandises venues

d'Angleterre, la voie d'accès la plus naturelle. Je ne comprends pas

par quelle aberration on a pu laisser Saint-Valéry dépourvu d'un port

convenable alors qu'on dépense des millions au Havre qui, d'après

beaucoup de géographes, sera inutilisable dans cinquante ans...

--Hum... dit Lecardonnel dans son mouchoir... chenal de la baie très

mauvais... sables mobiles... les bâtiments s'échouent...

comprenez-vous?

Il parlait avec une extrême rapidité et supprimait la moitié des

mots:

--C'est ce que m'ont dit les pilotes, monsieur, dit Viniès, mais il

semble vraiment facile de fixer le chenal.

--Hum, hum... fit Lecardonnel... si la rivière coulait seule dans les

sables... oui, alors... mais tout est bouleversé par la marée...

Courant de la Somme pratiquement nul par rapport au courant du flot...

comprenez-vous?

--Oui, monsieur, dit Philippe, déployant une carte, mais on pourrait

aisément renforcer le courant de la rivière en rapportant l'écluse

qui la ferme sous la tour de Harold. Dès lors, les eaux ne perdant plus

leur vitesse sur un trajet trop long creuseraient un chenal profond.

Avec deux jetées et quelques bassins, on ferait de Saint-Valéry...

--Mettez ça sur papier, faites-moi un projet... on verra... hum, hum...

mais les sables... les sables... éléments non définis dans la donnée

du problème... comprenez-vous?

Puis le vieux lion inclina la tête davantage et fixant sur Philippe ses

yeux jeunes:

--Ah! j'oubliais... j'ai reçu du préfet un mot me priant de surveiller

votre attitude politique... hum, hum... pour moi, la politique n'existe

pas... éléments non définis, comprenez-vous?... Mais je voulais vous

prévenir.

--Je ne serai pour vous, monsieur, la cause d'aucun ennui, je ne demande

que la liberté de penser.

--Aucun ennui possible ici, prononça son chef; vallée fertile, hommes

paisibles... carte politique de la France suit la carte géologique...

comprenez-vous?... J'ai vu en Italie un village bâti sur deux versants

d'une montagne. Côté du soleil, récoltes superbes, habitants

conservateurs... côté de l'ombre, révolutionnaires... s'injurient les

uns les autres avec beaucoup de conscience.

Puis il emmena Philippe chez Bertrand d'Ouville avec lequel il devait

déjeuner. En route il admira Saint-Vulfran:

«Rien de plus beau que ça, Viniès... Cathédrale gothique... algèbre

de pierre... édifice vraiment spirituel... Remarquez bien: pressions

suivent les nervures et piliers... Armature soutient toute l'église...

murs ne sont que des tentures... comprenez-vous? Êtes-vous croyant?

Moi, oui... rien de plus beau que la théologie, si ce n'est peut-être

l'arithmétique... Mais me suis toujours demandé ce qu'on pourra bien

faire pendant l'éternité... ai commencé une étude des espaces à

plus de trois dimensions en vue de m'occuper là-haut.

Bertrand d'Ouville fît bon accueil à Philippe et l'invita à

déjeuner:

--Eh bien! lui dit-il, vous êtes-vous diverti aux mystères de la Bonne

Déesse?... Lecardonnel, connaissez-vous mes amies d'Epagne: il faudra

que je vous emmène, vous verrez deux jolies filles.

--Hum... hum..., fit le vieux lion... les femmes... éléments non

définis. Êtes-vous marié, Viniès? Non? Tant mieux... La plus grande

intelligence commune de deux êtres inégaux est nécessairement

inférieure à l'intelligence du meilleur des deux.

On annonça le déjeuner: des cabinets italiens aux marquetteries

bigarrées ornaient la salle à manger. La cuisinière de Bertrand

d'Ouville était célèbre dans tout le Ponthieu et Lecardonnel durant

la plus grande partie du repas savoura les plats en silence.

Philippe raconta à l'archéologue une violente discussion qu'il avait

eue la veille avec le sous-préfet au sujet d'un réfugié polonais

auquel sa demande de secours avait été retournée avec cette note:

«Gagne déjà six francs par semaine comme violoniste au théâtre».

--J'avoue, dit Bertrand d'Ouville, que je ne comprends guère moi-même

pourquoi nous devrions pensionner des étrangers.

--La Pologne, dit Philippe est, dans l'Est, le boulevard de la

civilisation: elle y jouera, si nous savons l'y aider, le rôle que joue

la France dans l'Ouest.

--C'est encore de la politique romantique, mon cher, mais l'électeur

français ne se soucie guère d'en faire les frais. Un de mes fermiers,

gros contribuable, se plaignait à moi l'autre jour de ces secours aux

réfugiés: «Je vais, me dit-il, demander au sous-préfet une place de

polonais.»

--Il est électeur? dit Philippe sarcastique. Il l'obtiendra.

Et il dénonça la corruption qui envahissait le pays légal: les

députés disposaient du budget, de bureaux de poste, de débits de

tabacs, de tronçons de chemin de fer.

--Tout cela est malheureusement vrai, dit Bertrand d'Ouville, mais le

moyen de l'éviter?

--Il est fort simple, dit Philippe, c'est le suffrage universel... ce

qui est possible avec un corps électoral réduit deviendra impossible

quand la nation votera toute entière.

--Le suffrage universel! dit l'archéologue avec un peu d'irritation. Ce

serait l'anarchie.

Philippe haussa les épaules: le vieux lion fit entendre des grognements

préparatoires:

«Hum, hum... fit-il... une seule condition pour rendre le suffrage

universel possible... la conscription... Garde nationale légitime le

suffrage restreint.»

Et comme les deux autres le regardaient avec quelque surprise, il

expliqua:

«Hum... Meilleur gouvernement est celui qui dure le plus longtemps...

or pour qu'un gouvernement dure, il faut qu'il y ait équilibre,

c'est-à-dire que la force et le pouvoir coïncident... comprenez-vous?...

Temps primitifs: force musculaire toute puissante... lutteur

ou pugiliste doit régner... Achille, Ulysse... Barons féodaux:

excellent système tant que les cavaliers font peur aux piétons... Mais

poudre à canon fait armées de fantassins et du même coup pouvoir

central... comprenez-vous?... Et si jamais les hommes apprennent à

voler, ou perfectionnent la chimie au point que des individus puissent

lutter contre des armées... hum... verrez lentement, mais sûrement se

recréer une féodalité... Force et pouvoir... hors de là désordre...

comprenez-vous?

--Oui, dit Philippe, c'est ingénieux: mais Napoléon renverse votre

système. Avec lui, l'armée nationale ne sert qu'à soutenir un tyran.

Le vieux lion pencha son mufle plus bas encore sur son épaule et

regarda Philippe avec malice.

--D'abord, dit-il, l'armée de Napoléon était une armée de métier...

ensuite Napoléon n'était pas un tyran.

--Certes non, dit Bertrand d'Ouville: il croyait aussi peu à son droit

divin qu'à celui des peuples. C'était sa force. Jamais homme n'a vu

plus clairement les choses comme elles sont, sans les déformer pour

satisfaire ses désirs ou ses préjugés. Après l'échec du camp de

Boulogne, sans perdre une minute à se lamenter sur tant d'efforts

perdus, il prépare Austerlitz... Et pendant la campagne d'Italie, dès

la première neige: «Allons, dit-il, il faut faire la paix, le

Directoire et les Avocats diront ce qu'ils voudront.» De même la

religion, la noblesse, étaient pour lui des faits dont il n'avait garde

de négliger l'importance. Non, cet homme-là n'était pas un tyran,

c'était un chef.

--Hum... dit Lecardonnel, connaissez-vous l'histoire de Bonaparte

discutant avec Portalis projet de constitution?... Il faut, dit-il,

qu'elle soit courte et...--Courte et claire, dit Portalis.--Oui, dit

Bonaparte, courte et obscure.

--Je trouve cela d'un réalisme admirable, dit l'archéologue, c'est

fort comme du Machiavel.

--Oui, dit Philippe avec feu, mais ce grand réaliste a succombé comme

tous ses pareils pour avoir oublié qu'il y a autre chose chez l'homme

que ces passions et ces intérêts qu'il connaissait si bien. Il y a un

appétit mystique de justice et d'égalité qu'il faut satisfaire; il y

a la bonté, il y a l'amour... Et ces autres grands réalistes, ces

empereurs romains qui ont donné au monde un bonheur peut-être unique

dans son histoire, ont vu leur œuvre s'écrouler devant quelqu'un qui

disait: «Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de

Dieu...

Le vieux Lecardonnel, son large nez plongé dans un verre de remarquable

fine champagne, regarda le jeune apôtre avec sympathie.

«Ah! là, dit-il... Bertrand... Là, il y a quelque chose...

L'idéalisme fait partie de la donnée du problème... Si on le

néglige... solution incomplète.

Ni ange, ni bête · 第 11 / 40 题