Le salon de Mademoiselle était d'une simplicité voulue et délicate.
Sur les murs tapissés d'un papier gris uni se détachaient nettement
deux crayons de Clouet. Les fauteuils étaient confortables, la lumière
faible et douce. On sentait la chambre accueillante: un peu trop, disait
M. de Vence, son voisin, qui était malveillant.
Mademoiselle se leva: elle était vaste, dans une ample robe de taffetas
noir, et grasse, avec autorité et courage. L'empâtement du visage
laissait encore deviner des traits réguliers et puissants.
«Je vous amène, dit Bertrand d'Ouville, M. Philippe Viniès, notre
nouvel ingénieur, qui est jacobin, et mon ami.»
Les beaux yeux vifs de Mademoiselle se fixèrent sur Philippe avec une
expression d'intelligente sympathie.
--Vous savez, dit-elle, que la politique ne m'intéresse pas et que vos
amis sont bienvenus ici.
La voix était précise et flûtée: Philippe rougit et murmura quelques
mots.
--Ce vieillard est insupportable, pensa-t-il, il me fait faire figure de
sot.
Deux jeunes filles entrèrent; vêtues comme Mademoiselle de robes unies
et amples, elles s'efforçaient évidemment de lui ressembler.
--M. Philippe Viniès... Mes filles: la blonde est Geneviève, la brune
Catherine.
Catherine, aux yeux ardents, aux narines mobiles s'assit dans un
fauteuil sur le bras duquel se posa Geneviève, et toutes deux
regardèrent Philippe avec une franche curiosité. Il trouva aussitôt
des phrases heureuses pour décrire son arrivée et les vieux grognards
de son auberge.
«Je suis loin d'avoir le culte de la force, mais il y a quelque chose
d'admirable dans tout sentiment profond et cette religion populaire
m'émeut, je l'avoue...
--Vous allez vous entendre avec Geneviève, dit Mademoiselle, elle adore
l'Empereur.
--Non, mademoiselle, vous savez bien que non. Je n'aime pas Napoléon:
j'aime le mince général en habit rouge de la gravure de votre
chambre...
--Le Bonaparte auquel est dédié la _Symphonie héroïque_, dit
Philippe.
Elle eut pour lui un regard étonné et assez approbateur.
--Mes enfants, dit Mademoiselle, puisque M. Viniès semble aimer la
musique...
Geneviève, s'accompagnant elle-même, chanta de vieux airs français:
elle avait très peu de voix, mais un style net et beaucoup d'esprit.
Bertrand d'Ouville regardait ses traits fins avec un plaisir évident.
Puis Catherine chanta une romance de Schubert.
Philippe se rapprocha du piano et feuilleta des cahiers: les deux jeunes
filles l'accueillirent, maternelles et protectrices. La forte poitrine
de Catherine se soulevait doucement; Geneviève étudiait cet être
nouveau avec une méfiance un peu moqueuse.
--Cette romance est très belle, dit-il.
--Schubert, dit Geneviève, me fait l'effet de ces bonbons turcs que
rapporte mon cousin; c'est sucré au point d'être écœurant.
--Vous n'aimez pas le sentiment?
--Je ne sais pas: je n'aime pas Schubert.
Cependant Bertrand d'Ouville était allé s'asseoir près du fauteuil de
Mademoiselle.
--Laissons ces jeunes gens parler d'eux-mêmes à l'abri des grands
hommes, dit-il: que pensez-vous de mon petit ingénieur?
--Il est joli, comme un jeune prêtre romantique: je le crois
intelligent.
--Il n'est pas sot mais les formules lui masquent la vie; il se bâtit
un univers de petits systèmes rigides et voudrait que la nature se
soumît aux lois de M. Viniès. Il a une théorie sur la Pologne, une
sur l'amour, une sur le mariage, une sur le suffrage, une sur la
communauté des biens, et pour chacune d'elles, il se dit prêt à
prendre un fusil.
--J'aime assez cela: les hommes tournent toujours au fade assez tôt,
dit Mademoiselle de sa voix flûtée et tranchante.
--Certes, dit Bertrand d'Ouville, s'il y a quelque chose au monde de
plus ridicule qu'un radical en cheveux blancs, c'est un conservateur au
maillot. Il faut peut-être qu'un homme soit anarchiste à vingt ans
pour qu'il lui reste dix ans plus tard assez d'énergie pour faire un
pompier. «Ça va mal: on chante _la Marseillaise_» disait le vieux
Rouget de Lisle aux journées de Juillet.
Mais Viniès est bien compliqué: il est romantique, et il méprise les
arts; il est matérialiste et il est chrétien. Et surtout il est
inexact. Son esprit transforme les faits comme certains miroirs les
objets. En le traversant, tout devient terrible, énorme, monstrueux. Il
me raconte qu'il a rencontré chez le cabaretier Pitollet des vieillards
épiques. Quand je me renseigne il s'agit de mon chapelier Pillet qui a
fait dix ans pendant les Cent jours, et d'un vieux matelot de péniche
qui était bien à Trafalgar, mais comme cuisinier de l'Amiral et n'y a
vu que les feux de son fourneau. Notez que le lendemain ce même Pillet
sera pour lui un «odieux parasite» parce qu'il vend des casquettes.
--Savez-vous ce qu'est sa famille?
--On m'a dit que ses parents sont des commerçants de Besançon, mais il
n'en parle pas volontiers. Je crois comprendre qu'il s'est trouvé
choqué par l'humilité professionnelle des siens et s'est déclaré
jacobin à ces braves gens consternés... Sous l'Empire, il eût fait un
brave sous-lieutenant.
Mademoiselle regarda le groupe des trois jeunes gens autour du piano.
Philippe parlait vivement. Catherine l'écoutait, palpitante.
Geneviève, les yeux baissés, respirait une fleur.
«Les femmes aimeront ce jeune homme, prononça Mademoiselle avec une
sagesse satisfaite.
--Croyez-vous? Il les comprend bien peu, et les respecte trop pour
essayer de les conquérir.
--Mais nous n'aimons pas les conquérants.
Bertrand d'Ouville, levant la main, sourit modestement.
--Oh! je sais, mon cher, vous avez eu des femmes: le beau mérite. Elles
étaient faciles.
--Cela vous plaît à dire.
--J'en suis certaine: vous êtes beaucoup trop heureux pour qu'une femme
aille perdre son temps à s'occuper de vous. Les cyniques de votre
espèce n'ont nul besoin de tendresse.
«Vous dites que cet enfant ne comprend pas les femmes. Et vous, mon
cher? Et les autres? Vous nous croyez romanesques: nous ne le sommes que
pour vous faire plaisir. Sensuelles? Il y en a, mais moins que vous ne
pensez. Ou alors au troisième amant, s'il est diablement adroit...
M. de Vence entra: il venait chaque dimanche chercher là Bertrand
d'Ouville pour l'emmener au cercle faire une partie de whist. On lui
présenta Philippe: il fut assez froid.
--Toute cette jeunesse semble bien animée, dit-il de sa voix des
lèvres, hautaine et gouailleuse.
--M. Viniès nous parlait de Victor Hugo, dit Geneviève avec une moue
comique.
--Ce Hugo, dit M. de Vence, est le petit-fils d'un menuisier de Nancy:
il se fait appeler vicomte Hugo par la grâce de M. Joseph Bonaparte. Il
change d'opinions politiques chaque fois que la France change de
gouvernement: ce n'est pas peu dire.
--Cela n'empêche pas ses vers d'être bons, dit Mademoiselle.
--Ses vers? Je ne les lis pas, dit M. de Vence, je n'aime pas ces
littératures décadentes... Allons venez au cercle, mon bon, il y a un
membre du comité qui veut nous soumettre une idée.
--Viniès, dit Bertrand d'Ouville, je crois que vous avez raison et que
la Révolution approche. Si le Comité du cercle d'Abbeville se met à
avoir des idées...
--La Révolution, dit M. de Vence, elle est plus près que vous ne
pensez. J'ai beaucoup à me plaindre de mes paysans. Je leur ai donné
un curé que je paie, et une salle de billard pour les empêcher d'aller
au cabaret. Ah! bien, oui: ils escaladent mes murs et volent le poisson
de ma rivière.
Les trois hommes prirent congé. Philippe fut chaleureusement invité à
revenir quand il le voudrait.
Quand ils furent sortis, Mademoiselle s'assit au piano et s'accompagnant
fredonna, d'une voix étonnamment jeune:
Ô mon maître, ô mon seigneur,
Que le Diable vous emporte;
Avec gens de votre sorte
C'est folie que la douceur...
--Geneviève, qu'est-ce que vous pensez de M. Viniès?
--Mademoiselle, dans les dix dernières minutes, il a dit six fois
admirable, trois fois vertueux et quatre fois horrible. J'ai compté.
--Vous êtes une petite sotte: il me plaît beaucoup.
--Bien, mademoiselle, dit Geneviève.
Elle vint tumultueusement embrasser Mademoiselle, plaqua un grand accord
dans les notes aiguës du piano et disparut en dansant.
Mademoiselle regardait avec une autorité amusée Catherine qui, très
affairée, rangeait des cahiers de musique.