II

_Philippe Viniès à Lucien Malessart

rédacteur au journal «La Réforme», à Paris._

Abbeville, le 15 Octobre 1844.

Je te recommande bien vivement, mon bon vieux, le brave réfugié

polonais qui te portera cette lettre. Réponds-moi chez le général

Pitollet, rue du Pont-à-Plisson, et ne t'épouvante pas. Ce général

est tout simplement un honnête cabaretier, qui a connu trois mois de

gloire au temps de la Révolution.

Ses camarades qui le trouvaient bel homme l'avaient choisi pour colonel

et comme il ne savait pas lire, il s'était adjoint son curé. Celui-ci

fit preuve aussitôt d'un génie robuste et militaire, et Pitollet, dont

les rapports étonnaient Carnot, venait d'être promu général, quand

par malheur le curé mourut. Le général un peu plus tard demanda

modestement une place de tambour-major; Bonaparte le fit

sous-lieutenant.

C'est aujourd'hui un beau vieillard, droit comme une baïonnette et

sourd comme un tambour. Sa petite-fille Clotilde tient la maison, et

j'occupe chez eux une chambre assez coquette:

Où dans un coin obscur près de la cheminée,

Quatre épingles au mur fixent Napoléon.

Ah! ce Bonaparte, mon cher... Nous imaginions mal ce qu'il est pour ces

provinces. Le soir, autour de la table, où se dessèche une rose

cueillie à Sainte-Hélène, des vieillards épiques évoquent leurs

campagnes; Clotilde, sur un coussin brode le Retour des Cendres;

j'écoute, je rêve, je compare le règne des bourgeois à l'empire des

braves, et moi qui hais la guerre et les soldats, moi qui crois à la

République universelle des peuples, je trouve quelque plaisir à

entendre parler d'actions et d'affaires qui étaient des coups de sabre

et non des coups de bourse.

Pour des républicains avoués, je ne crois pas, hélas, qu'il y en ait

ici. Les jeunes gens qui mangent avec moi chez Pitollet sont des clercs

de notaire, élevés à Paris, assez libéraux, mais fort occupés de

gaudrioles et de calembours et vraiment trop gais pour être vertueux.

Les professeurs du collège sont des commerçants comme les autres qui

vendent trente ans leur rhétorique, puis se retirent des affaires et

meurent en bourgeois. Quant aux ouvriers je fais ce que je puis pour me

rapprocher d'eux, mais on ne sait où les trouver car ils n'ont ni

société, ni chefs. Leur misère est affreuse.

Beaucoup d'entr'eux travaillent chez ce Bresson pour lequel tu m'avais

donné une lettre d'introduction. Il se dit ami de Ledru-Rollin. Entre

nous, je ne l'aime guère: c'est le type du mauvais bourgeois, gras et

important. Deux passions se disputent son cœur médiocre: l'amour du

calme que lui inspire son commerce et le désir du mouvement que nourrit

sa vanité. Il ne pardonne pas au Gouvernement de ne pas lui avoir

donné la croix.

Un seul homme ici m'a fait bon accueil, Bertrand d'Ouville,

l'archéologue. C'est un petit vieillard assez fat, très intelligent,

tout à fait dépourvu de foi, d'enthousiasme et de vertu. Il vendrait

son âme pour une jolie phrase et, je crois bien, pour une jolie femme.

Je le vois cependant assez souvent car il me recherche, je ne sais

pourquoi, et je trouve chez lui une admirable bibliothèque. Demain

dimanche il prétend m'emmener au château d'Epagne, chez une

mystérieuse vieille fille qui, dit-il, a été fort belle et que tout

Abbeville appelle Mademoiselle, avec un grand M. J'irai peut-être, car

il faut tout voir: mais sois bien tranquille, ces châteaux-là ne me

tourneront pas la tête.

Je deviens ici de plus en plus communiste et adversaire enragé de la

civilisation mercantile: croirais-tu, mon vieux, qu'à Abbeville il y a

huit notaires, trois huissiers, cinq ou six chapeliers, vingt papetiers

et un nombre infini de cabaretiers, tout cela pour un peu moins de vingt

mille habitants, qui presque tous passent leur vie à s'attendre les uns

les autres au fond d'une boutique obscure. Cabet a raison: le commerce

est un vice. Les sots et les méchants peuvent rire de son livre, mais

si folle que soit son Icarie, elle l'est moins que ce système-ci.

Adieu, mon bon vieux, écris-moi: salut et fraternité.

Ni ange, ni bête · 第 8 / 40 题