PREMIÈRE PARTIE

Pour devenir un parfait

philosophe, il me manquait

surtout une passion, à la

fois profonde et pure, qui

me fit assez apprécier le

côté affectif de l'humanité.

Auguste Comte.

I

Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M.

Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un

matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un

jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le

gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions

républicaines.

--Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent franchi le

pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel ingénieur de

l'arrondissement d'Abbeville?

--Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans

bienveillance ce petit homme à la voix précieuse.

--Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de vous

interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en

rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre

arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville.

Le jeune homme salua et dit sèchement: «Philippe Viniès». La

redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une

méfiance sévère.

--Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant lentement

ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'École?

--Oui, monsieur; Abbeville est mon premier poste.

--J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à

mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à

votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est

pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de

science, ni d'art, ni de politique...

--Je vous remercie, monsieur, dit le jeune homme avec effort, mais je

dois vous dire en toute franchise que mes opinions sont fort avancées.

J'ai dû accepter un poste du gouvernement du Roi: je sais que cela

m'oblige à ne point conspirer, mais cela me laisse le droit de dire ma

pensée, ce qui me fera, je pense, peu d'amis.

Philippe Viniès, après ce petit discours, toussa légèrement et

regarda le vieillard d'un air assez fier.

--Hélas! dit celui-ci avec humilité; il faut avouer que notre bonne

ville n'entend rien aux révolutions. Nos pères y mirent jadis tant de

négligence qu'ils ne guillotinèrent personne, et n'auraient même

jamais arrêté un ci-devant si la Convention, émue de ce scandale,

n'avait envoyé à Abbeville un représentant en mission. Comme il

paraissait brave homme, on consentit, pour lui faire plaisir, à

emprisonner deux nobles et un prêtre. On dut attendre son départ pour

les remettre en liberté, mais pendant les quinze jours que dura leur

détention, le geôlier ne manqua pas un soir de les autoriser à

coucher chez eux.

--Vous admirez cette tiédeur, monsieur? dit Philippe Viniès avec

quelque âpreté. Si vous ne veniez de m'apprendre vous-même qu'il ne

faut pas ici parler de politique...

--Distinguons, monsieur, coupa le vieux provincial de sa voix mesurée

et satisfaite; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne jamais

mettre en danger la sécurité de notre bonne ville. Rien de plus. Soyez

d'ailleurs légitimiste à Londres, républicain à Paris; dites, si

cela vous divertit, du mal de tous les gouvernements, mais qu'Abbeville

sache bien clairement que vous obéirez à tous.

«Si vous le permettez, je vais déjeuner.»

Et M. Bertrand d'Ouville tira d'un panier une aile de poulet, du pain et

du vin blanc: Philippe Viniès développa une grappe de raisin qu'il se

mit à picorer.

--Puis-je vous offrir un peu de poulet, dit le vieillard: ma cuisinière

me charge toujours de vivres comme pour un escadron.

--Je vous remercie, je me nourris presque exclusivement de fruits et de

laitage.

--Par hygiène?

--Non, par principe, par goût et par habitude.

Le vieillard sourit et resta enfin silencieux; les cahots de la patache

endormirent les deux hommes.

*

* *

Quand Philippe se réveilla, il vit que son compagnon mettait de l'ordre

dans son sac.

Sous la brume bleutée qui dessinait au long des coteaux la vallée

marécageuse de la Somme, on devinait maintenant la petite ville, bien

assise au milieu des campagnes vassales. Les pentes des ravins et les

courbes des routes convergeaient vers la masse indécise de ses toits

bleus. Sur le ciel gris pâle et rose du couchant, deux belles églises

se détachaient, spirituelles et vigoureuses.

«Saint-Vulfran, Saint-Gilles, dit l'archéologue avec tendresse. Vous

verrez dans vos tournées que le culte des saints locaux est très

vivant dans ce pays et que leurs reliques y font encore des miracles,

comme il convient en bon pays d'agriculteurs. Le monothéisme est une

religion de bergers nomades qui veulent retrouver partout leur Dieu,

mais chez nous le même arbre a porté successivement les fétiches et

les images sacrées: nos Picards n'aiment pas changer leurs habitudes.»

Ils dépassèrent quelques constructions isolées et neuves qui

jalonnaient un quartier nouveau, puis longèrent une vieille rue

tortueuse aux maisons de bois ventrues. Sur le pas des portes les

marchandes bavardes avaient le nez robuste et les grosses joues des

bonnes femmes sculptées jadis sur les têtes de poutres de leurs

maisons.

«Ici, dit Bertrand d'Ouville, les bourgeois sont plus nobles que les

nobles. Certains commerces ont été exercés par la même famille

depuis le douzième siècle. Vous serez certainement frappé par la

dignité de nos boutiquiers. Ils sont polis, mais nullement obséquieux.

Si vous désirez un objet qu'ils n'ont point, ne leur demandez pas de le

faire venir de Paris, ils vous diront de l'aller chercher vous-même.

S'ils le possèdent, c'est à vous de le découvrir dans le magasin.

«Leur commerce est un culte familial qu'ils se transmettent de père en

fils; il est juste qu'ils s'étonnent lorsqu'un étranger prétend se

mêler à ces jeux sacrés.»

La diligence tourna brusquement à droite et s'arrêta sur une place

bordée de hautes demeures aux lignes simples et solennelles.

--Nous voici arrivés, dit le vieillard, vous trouverez ma maison dans

la rue des Minimes. Je compte que vous viendrez me voir: je suis grand

marcheur et toujours prêt à vous accompagner. Adieu.

Philippe Viniès murmura quelques mots polis et, resté seul, chercha

des yeux le bureau des messageries pour s'enquérir d'un hôtel.

Devant une épicerie une vieille femme, appuyée sur une canne,

regardait ce personnage nouveau et, le voyant hésiter, s'approcha,

curieuse et empressée.

--Vous cherchez quelqu'un, dit-elle.

--Je cherche un hôtel.

--Ah! c'est vrai, dit-elle avec un sourire satisfait, vous êtes le

nouvel ingénieur.

--Diable, pensa Philippe, quelle police.

--L'hôtel de la Tête de Bœuf est rue Saint-Gilles: c'est à deux pas,

dit-elle, mais puisque vous êtes pour rester, il vaudrait mieux prendre

une chambre en ville. Cela vous coûtera moins cher et vous serez mieux.

Il y en a une chez le Général, libre d'hier... Là vous serez bien.

--Chez le Général? dit Philippe inquiet. Ah! non, certainement; j'aime

mieux l'hôtel.

--À votre aise, dit l'épicière vexée: en ce cas, Jalabert va vous y

conduire... Jalabert!

Philippe vit arriver au pas de course un vieil homme à cheveux gris qui

debout au milieu de la place depuis l'arrivée de la diligence avait

suivi la scène avec intérêt. En arrivant devant l'ingénieur, il fit

claquer ses talons, salua militairement avec vigueur et s'empara de la

valise.

--Jalabert, conduis monsieur à la Tête de Bœuf... Faites pas

attention à ce qu'il dit, ajouta-t-elle, il est un peu fou. Mais il

connaît bien la ville: c'est lui qui la montre aux Anglais.

Philippe Viniès suivit son guide au long des vieilles rues. Quelques

passants s'en allaient d'un pas très lent, le nez au vent, les mains

dans les poches.

--Belle place, Milord, dit le vieux soldat, belles maisons, bâties par

les Anglais...

--Comment, par les Anglais? dit Philippe surpris.

--Yes milord..., à droite, l'Hôtel de Ville, belles tours, belles

statues, sculptées par les Anglais... Ici belle fontaine, bonne eau

pour l'estomac, et devant vous, milord, bel hôtel, belles chambres,

construit pour les Anglais... Yes Milord.

Philippe, découvrant en effet l'enseigne de la Tête de Bœuf congédia

généreusement son porteur qui recula de trois pas, fit le salut

militaire et cria:

--Merci, Milord... Et vive le 106e! Vive le Colonel Achard! Vive la

Duchesse de Berry!

--Ah! fit la patronne de l'hôtel qui, comme tout le monde, était

devant sa porte, Jalabert vous a découvert. C'est un vieux malin. Il

connaît bien les Anglais, allez.

--Mais je ne suis pas Anglais, dit Philippe.

--Ah! mais, c'est vrai, dit-elle, vous êtes le nouvel ingénieur. Et

pourquoi voulez-vous descendre dans mon hôtel? Vous qui êtes pour

rester, prenez une chambre en ville, cela vous coûtera moins cher et

vous serez mieux... Tenez, allez donc chez le Général. Il en a une

libre d'hier.

Et cette hôtelière vraiment Abbevilloise fit accompagner par son

garçon d'écurie cet étranger qui avait prétendu occuper, pour de

l'argent, une des chambres à l'entrée desquelles elle veillait avec un

soin religieux et jaloux.

Ni ange, ni bête · 第 7 / 40 题