Bonaparte, et que le premier manuscrit porte encore le titre:
_Buonaparte_. Sur ces entrefaites, Beethoven apprit le couronnement de
Napoléon. Il entra en fureur: «Ce n’est donc qu’un homme ordinaire!»
cria-t-il; et dans son indignation, il déchira la dédicace, et écrivit
ce titre vengeur et touchant à la fois: «_Symphonie héroïque... pour
célébrer le souvenir d’un grand Homme._» (_Sinfonia eroica... composta
per festeggiare il sovvenire di un grand Uomo._) Schindler raconte
que dans la suite, il se départit un peu de son mépris pour Napoléon;
il ne vit plus en lui qu’un malheureux digne de compassion, un Icare
précipité du ciel. Quand il apprit la catastrophe de Sainte-Hélène,
en 1821, il dit: «Il y a dix-sept ans que j’ai écrit la musique qui
convient à ce triste événement.» Il se plaisait à reconnaître dans la
_Marche funèbre_ de sa symphonie un pressentiment de la fin tragique du
conquérant.--Il est donc bien probable que la _Symphonie héroïque_, et
surtout son premier morceau, était, dans la pensée de Beethoven, une
sorte de portrait de Bonaparte, très différent du modèle, sans doute,
mais tel qu’il l’imaginait, et tel qu’il l’eût voulu: le génie de la
Révolution. Beethoven reprend d’ailleurs dans le finale de l’_Héroïque_
une des phrases principales de la partition qu’il avait déjà écrite
pour le héros révolutionnaire par excellence, le dieu de la Liberté:
_Prométhée_ (1801).
[23] Robert de Keudell, ancien ambassadeur d’Allemagne à Rome:
_Bismarck et sa famille_, 1901, traduction française de E.-B. Lang.
Robert de Keudell joua cette sonate à Bismarck, sur un mauvais piano,
le 30 octobre 1870, à Versailles. Bismarck disait de la dernière phrase
de l’œuvre: «Ce sont les luttes et les sanglots de toute une vie.»
Il préférait Beethoven à tout autre musicien, et, plus d’une fois,
affirma: «Beethoven convient le mieux à mes nerfs.»
[24] La maison de Beethoven était sise près des fortifications de
Vienne, que Napoléon fit sauter après la prise de la ville. «Quelle vie
sauvage, que de ruines autour de moi!--écrit Beethoven aux éditeurs
Breitkopf et Haertel, le 26 juin 1809;--rien que tambours, trompettes,
misères de toute sorte!»
Un portrait de Beethoven, à cette époque, nous a été laissé par un
Français qui le vit à Vienne, en 1809: le baron de Trémont, auditeur
au Conseil d’État. Il fait une description pittoresque du désordre qui
régnait dans l’appartement de Beethoven. Ils causèrent ensemble de
philosophie, de religion, de politique, «et surtout de Shakespeare,
son idole». Beethoven était assez disposé à suivre Trémont à Paris, où
il savait que le Conservatoire exécutait déjà ses symphonies, et où il
avait des admirateurs enthousiastes.--(Voir, dans le _Mercure musical_
du 1ᵉʳ mai 1906, _Une visite à Beethoven_, par le baron de Trémont;
publié par J. Chantavoine.)
[25] Ou plus exactement, Thérèse Brunsvik. Beethoven avait fait la
connaissance des Brunsvik à Vienne, entre 1796 et 1799. Giulietta
Guicciardi était la cousine de Thérèse. Beethoven semble s’être épris
aussi, pendant un temps, d’une sœur de Thérèse, Joséphine, qui épousa
le comte Deym, puis en secondes noces le baron Stackelberg.--On
trouvera les détails les plus vivants sur la famille Brunsvik dans un
article de M. André de Hevesy: _Beethoven et l’Immortelle Bien-aimée_
(_Revue de Paris_, 1ᵉʳ et 15 mars 1910). M. de Hevesy a utilisé,
pour cette étude, les Mémoires manuscrits et les papiers de Thérèse,
conservés à Mártonvásár, en Hongrie. Tout en montrant l’intimité
affectueuse de Beethoven avec les Brunsvik, il remet en question son
amour pour Thérèse. Mais ses arguments ne semblent pas convaincants; et
je me réserve de les discuter, quelque jour.
[26] Mariam Tenger: _Beethoven’s unsterbliche Geliebte_, Bonn, 1890.
[27] C’est l’air admirable qui figure dans l’Album de la femme de J.-S.
Bach, Anna Magdalena (1725), sous le titre: _Aria di Giovannini_. On a
discuté son attribution à J.-S. Bach.
[28] Nohl, _Vie de Beethoven_.
[29] Beethoven était myope, en effet. Ignaz von Seyfried dit que sa
faiblesse de vue avait été causée par la petite vérole, et qu’elle
l’obligeait, tout jeune, à porter des lunettes. La myopie devait
contribuer au caractère égaré de ses yeux. Ses lettres de 1823-1824
contiennent des plaintes fréquentes au sujet de ses yeux, qui le font
souffrir.--Voir les articles de Christian Kalischer: _Beethovens Augens
und Augenleiden_ (_Die Musik_, 15 mars-1ᵉʳ avril 1902).
[30] La musique de scène pour l’_Egmont_ de Gœthe fut commencée en
1809.--Beethoven eût voulu écrire aussi la musique de _Guillaume Tell_;
mais on lui préféra Gyrowetz.
[31] Conversation avec Schindler.
[32] Mais écrite, à ce qu’il semble, à Korompa, chez les Brunsvik.
[33] Nohl, _Lettres de Beethoven_, XV.
[34] Ce portrait se trouve encore aujourd’hui dans la maison de
Beethoven, à Bonn. Il est reproduit dans la _Vie de Beethoven_ par
Frimmel, p. 29, et dans le _Musical Times_ du 15 décembre 1892.
[35] A Gleichenstein (Nohl, _Neue Briefe Beethovens_, XXXI).
[36] «Le cœur est le levier de tout ce qu’il y a de grand.» (A
Giannatasio del Rio.--Nohl, CLXXX.)
[37] «Les poésies de Gœthe me rendent heureux», écrit-il à Bettina
Brentano, le 19 février 1811.
Et ailleurs:
«Gœthe et Schiller sont mes poètes préférés, avec Ossian et Homère, que
je ne puis malheureusement lire que dans des traductions.» (A Breitkopf
et Haertel, 8 août 1809.--Nohl, _Neue Briefe_, LIII.)
Il est à remarquer combien, malgré son éducation négligée, le goût
littéraire de Beethoven était sûr. En dehors de Gœthe, dont il a dit
qu’il lui semblait «grand, majestueux, toujours en _ré majeur_»,
et au-dessus de Gœthe, il aimait trois hommes: Homère, Plutarque
et Shakespeare. D’Homère, il préférait l’_Odyssée_. Il lisait
continuellement Shakespeare dans la traduction allemande, et l’on sait
avec quelle grandeur tragique il a traduit en musique _Coriolan_ et
_la Tempête_. Quant à Plutarque, il s’en nourrissait, comme les hommes
de la Révolution. Brutus était son héros, ainsi qu’il fut celui de
Michel Ange; il avait sa statuette dans sa chambre. Il aimait Platon,
et rêvait d’établir sa République dans le monde entier. «Socrate et
Jésus ont été mes modèles», a-t-il dit quelque part. (Conversations de
1819-20.)
[38] A Bettina von Arnim (Nohl, XCI).--L’authenticité des lettres de
Beethoven à Bettina, mise en doute par Schindler, Marx et Deiters, a
été défendue par Moritz Carriere, Nohl et Kalischer. Bettina a dû les
«embellir» un peu; mais le fond paraît exact.
[39] «Beethoven, disait Gœthe à Zelter, est malheureusement une
personnalité tout à fait indomptée; il n’a sans doute pas tort de
trouver le monde détestable; mais ce n’est pas le moyen de le rendre
agréable pour lui et pour les autres. Il faut l’excuser et le plaindre,
car il est sourd.»--Il ne fit rien dans la suite contre Beethoven,
mais il ne fit rien pour lui: silence complet sur son œuvre, et jusque
sur son nom.--Au fond, il admirait, mais redoutait sa musique: elle
le troublait; il craignait qu’elle ne lui fît perdre le calme de
l’âme, qu’il avait conquis au prix de tant de peines.--Une lettre du
jeune Félix Mendelssohn, qui passa par Weimar en 1830, fait pénétrer
innocemment dans les profondeurs de cette âme trouble et passionnée
(_leidenschaftlicher Sturm und Verworrenheit_, comme Gœthe disait
lui-même), qu’une intelligence puissante maîtrisait.
«... D’abord, écrit Mendelssohn, il ne voulait pas entendre parler de
Beethoven; mais il lui fallut en passer par là, et écouter le premier
morceau de la _Symphonie en ut mineur_, qui le remua étrangement. Il
n’en voulut rien laisser paraître, et se contenta de me dire: «Cela ne
touche point, cela ne fait qu’étonner». Au bout d’un certain temps,
il reprit: «C’est grandiose, insensé; on dirait que la maison va
s’écrouler». Survint le dîner, pendant lequel il demeura tout pensif,
jusqu’au moment où, retombant de nouveau sur Beethoven, il se mit à
m’interroger, à m’examiner. Je vis bien que l’effet était produit....»
(Sur les rapports de Gœthe et de Beethoven, voir divers articles de
Frimmel.)
[40] Lettre de Gœthe à Zelter, 2 septembre 1812.--Zelter à Gœthe, 14
septembre 1812: «_Auch ich bewundere ihn mit Schrecken._» «Moi aussi,
je l’admire avec effroi».--Zelter écrit en 1819 à Gœthe: «On dit qu’il
est fou».
[41] C’est, en tout cas, un sujet auquel Beethoven a pensé: car nous le
trouvons dans ses notes, et, particulièrement, dans ses projets d’une
_Dixième Symphonie_.
[42] Contemporaine, et peut-être inspiratrice, parfois, de ces œuvres
est son intimité très tendre avec la jeune cantatrice berlinoise Amalie
Sebald, qu’il connut à Tœplitz, en 1811 et 1812.
[43] Bien différent de lui en ceci, Schubert avait écrit en 1807 une
œuvre de circonstance, «en l’honneur de Napoléon le Grand», et en
dirigea lui-même l’exécution devant l’Empereur.
[44] «Je ne vous dis rien de nos monarques et de leurs monarchies»,
écrit-il à Kauka pendant le Congrès de Vienne. «Pour moi, l’empire
de l’esprit est le plus cher de tous: c’est le premier de tous les
royaumes temporels et spirituels.» (_Mir ist das geistige Reich das
Liebste, und der Oberste aller geistlichen und weltlichen Monarchien._)
[45] «Vienne, n’est-ce point tout dire?--Toute trace du protestantisme
allemand effacée; même l’accent national, perdu, italianisé. L’esprit
allemand, les manières et les mœurs allemandes, expliquées par des
manuels de provenance italienne et espagnole.... Le pays d’une histoire
falsifiée, d’une science falsifiée, d’une religion falsifiée....
Un scepticisme frivole, qui devait ruiner et ensevelir l’amour de
la vérité, et de l’honneur, et de l’indépendance!...» (Wagner,
_Beethoven_, 1870.)
Grillparzer a écrit que c’était un malheur d’être né Autrichien. Les
grands compositeurs allemands de la fin du XIXᵉ siècle,
qui ont vécu à Vienne, ont cruellement souffert de l’esprit de cette
ville livrée au culte pharisien de Brahms. La vie de Bruckner y fut
un long martyre. Hugo Wolf, qui se débattit furieusement, avant de
succomber, a exprimé sur Vienne des jugements implacables.
[46] Le roi Jérôme avait offert à Beethoven un traitement de six
cents ducats d’or, sa vie durant, et une indemnité de voyage de
cent cinquante ducats d’argent, contre l’unique engagement de jouer
quelquefois devant lui, et de diriger ses concerts de musique de
chambre, qui ne devaient être ni longs, ni fréquents. (Nohl, XLIX.)
Beethoven fut tout près de partir.
[47] Le _Tancrède_ de Rossini suffit à ébranler tout l’édifice de
la musique allemande. Bauernfeld, cité par Ehrhard, note dans son
_Journal_ ce jugement qui circulait dans les salons de Vienne, en 1816:
«Mozart et Beethoven sont de vieux pédants; la bêtise de l’époque
précédente les goûtait; c’est seulement depuis Rossini qu’on sait ce
que c’est que la mélodie. _Fidelio_ est une ordure; on ne comprend pas
qu’on se donne la peine d’aller s’y ennuyer.»
Beethoven donna son dernier concert, comme pianiste, en 1814.
[48] La même année, Beethoven perdit son frère Carl: «Il tenait
beaucoup à la vie, autant que je perdrais volontiers la mienne»,
écrivait-il à Antonia Brentano.
[49] A part sa touchante amitié avec la comtesse Maria von Erdödy,
toujours souffrante comme lui, atteinte d’un mal incurable, et qui
perdit subitement en 1816 son fils unique. Beethoven lui dédia, en
1809, ses deux trios, op. 70, et en 1815-1817, ses deux grandes sonates
pour violoncelle, op. 102.
[50] En dehors de la surdité, sa santé empirait de jour en jour. Depuis
octobre 1816, il était très malade d’un catarrhe inflammatoire. Pendant
l’été de 1817, son médecin lui dit que c’était une maladie de poitrine.
Dans l’hiver 1817-1818, il se tourmenta de cette soi-disant phtisie.
Puis ce furent des rhumatismes aigus en 1820-1821, une jaunisse en
1821, une conjonctivite en 1823.
[51] Remarquer que de cette année date, dans sa musique, un changement
de style, inauguré par la sonate op. 101.
Les cahiers de conversation de Beethoven, formant plus de 11 000 pages
manuscrites, se trouvent réunis aujourd’hui à la Bibliothèque royale de
Berlin.
[52] Schindler, qui devint l’intime de Beethoven, depuis 1819, était
entré en relations avec lui dès 1814; mais Beethoven avait eu la plus
grande peine à lui accorder son amitié; il le traitait d’abord avec une
hauteur méprisante.
[53] Voir les admirables pages de Wagner sur la surdité de Beethoven.
(_Beethoven_, 1870.)
[54] Il aimait les bêtes et avait pitié d’elles. La mère de l’historien
von Frimmel racontait qu’elle avait conservé longtemps une haine
involontaire pour Beethoven, parce que, quand elle était petite fille,
il chassait avec son mouchoir tous les papillons qu’elle voulait
prendre.
[55] Il se trouvait toujours mal logé. En trente-cinq ans, il changea
trente fois d’appartement, à Vienne.
[56] Beethoven s’était adressé personnellement à Cherubini, qui était
«de ses contemporains celui qu’il estimait le plus». (Nohl, _Lettres de
Beethoven_, CCL.) Cherubini ne répondit pas.
[57] «Je ne me venge jamais, écrit-il ailleurs à Mme Streicher. Quand
je suis obligé d’agir contre d’autres hommes, je ne fais que le strict
nécessaire pour me défendre, ou pour les empêcher de faire le mal.»
[58] Nohl, CCCXLIII.
[59] Nohl, CCCXIV.
[60] Nohl, CCCLXX.
[61] Nohl, CCCLXII-LXVII. Une lettre, que vient de retrouver à Berlin
M. Kalischer, montre avec quelle passion Beethoven voulait faire de son
neveu «un citoyen utile à l’État» (1ᵉʳ février 1819).
[62] Schindler, qui le vit alors, dit qu’il devint, subitement, comme
un vieillard de soixante-dix ans, brisé, sans force, sans volonté. Il
serait mort, si Charles était mort.--Il mourut peu de mois après.
[63] Le dilettantisme de notre temps n’a pas manqué de chercher à
réhabiliter ce drôle. Cela ne peut surprendre.
[64] Lettre de Fischenich à Charlotte Schiller (janvier 1793). L’ode
de Schiller avait été écrite en 1785.--Le thème actuel apparaît en
1808, dans la _Fantaisie pour piano, orchestre et chœur_, op. 80, et en
1810, dans le _Lied_, sur des paroles de Gœthe: _Kleine Blumen, kleine
Blætter_.--J’ai vu dans un cahier de notes de 1812, appartenant au Dʳ
Erich Prieger, à Bonn, entre les esquisses de la _Septième Symphonie_
et un projet d’_ouverture de Macbeth_, un essai d’adaptation des
paroles de Schiller au thème qu’il utilisa plus tard dans l’ouverture
op. 115 (_Namensfeier_).--Quelques-uns des motifs instrumentaux de
la _Neuvième Symphonie_ se montrent avant 1815. Enfin, le thème
définitif de la Joie est noté en 1822, ainsi que tous les autres airs
de la Symphonie, sauf le _trio_, qui vient peu après, puis l’_andante
moderato_, et enfin l’_adagio_, qui paraît le dernier.
Sur le poème de Schiller, et sur la fausse interprétation qu’on en a
voulu donner, de notre temps, en substituant au mot _Freude_ (Joie) le
mot _Freiheit_ (Liberté), voir un article de Charles Andler dans _Pages
Libres_ (8 juillet 1905).
[65] Bibliothèque de Berlin.
[66] _Also ganz so als ständen Worte darunter._ («Tout à fait comme
s’il y avait des paroles dessous.»)
[67] La _Messe en ré_, op. 123.
[68] Beethoven, harassé par les tracas domestiques, la misère, les
soucis de tout genre, n’écrivit en cinq ans, de 1816 à 1821, que trois
œuvres pour piano (op. 101, 102, 106). Ses ennemis le disaient épuisé.
Il se remit au travail en 1821.
[69] Février 1824. Signèrent: prince C. Lichnowski, comte Maurice
Lichnowski, comte Maurice de Fries, comte M. de Dietrichstein, comte
F. de Palfy, comte Czernin, Ignace Edler de Mosel, Charles Czerny,
abbé Stadler, A. Diabelli, Artaria et C., Steiner et C., A. Streicher,
Zmeskall, Kiesewetter, etc.
[70] «Mon caractère moral est reconnu publiquement»,--dit fièrement
Beethoven à la municipalité de Vienne, le 1ᵉʳ février 1819, pour
revendiquer son droit de tutelle sur son neveu. «Même des écrivains
distingués, comme Weissenbach, ont jugé qu’il valait la peine de lui
consacrer des écrits.»
[71] En août 1824, il était hanté de la crainte de mourir brusquement
d’une attaque, «comme mon cher grand-père, avec qui j’ai tant de
ressemblance», écrit-il, le 16 août 1824, au docteur Bach.
Il souffrait beaucoup de l’estomac. Il fut très mal pendant l’hiver
de 1824-1825. En mai 1825, il eut des crachements de sang, et des
saignements de nez. Le 9 juin 1825, il écrit à son neveu: «Ma faiblesse
touche souvent à l’extrême.... L’homme à la faux ne tardera pas à
venir.»
[72] La _Neuvième Symphonie_ fut exécutée pour la première fois, en
Allemagne, à Francfort, le 1ᵉʳ avril 1825; à Londres, dès le 25 mars
1825; à Paris, au Conservatoire, le 27 mars 1831. Mendelssohn, âgé de
dix-sept ans, en donna une audition sur le piano, à la Jaegerhalle de
Berlin, le 14 novembre 1826. Wagner, étudiant à Leipzig, la recopia
tout entière de sa main; et, dans une lettre du 6 octobre 1830 à
l’éditeur Schott, il lui offre une réduction de la symphonie, pour
piano à deux mains. On peut dire que la _Neuvième Symphonie_ décida de
la vie de Wagner.
[73] «Apollon et les Muses ne voudront pas me livrer déjà à la mort;
car je leur dois tant encore! Il faut qu’avant mon départ pour les
Champs-Élysées, je laisse après moi ce que l’Esprit m’inspire et me dit
d’achever. Il me semble que j’ai à peine écrit quelques notes.» (Aux
frères Schott, 17 septembre 1824.--Nohl, _Neue Briefe_, CCLXXII.)
[74] Beethoven écrit à Moscheles, le 18 mars 1827: «Une Symphonie
entièrement esquissée est dans mon pupitre, avec une nouvelle
ouverture.» Cette esquisse n’a jamais été retrouvée.--On lit seulement
dans ses notes:
«Adagio cantique.--Chant religieux pour une symphonie dans les
anciens modes (_Herr Gott dich loben wir.--Alleluja_), soit d’une
façon indépendante, soit comme introduction à une fugue. Cette
symphonie pourrait être caractérisée par l’entrée des voix, soit
dans le _finale_, soit dès l’_adagio_. Les violons de l’orchestre,
etc., décuplés pour les derniers mouvements. Faire entrer les voix
une à une; ou répéter en quelque sorte l’_adagio_, dans les derniers
mouvements. Pour texte de l’_adagio_, un mythe grec, [ou] un cantique
ecclésiastique, dans l’_allegro_, fête à Bacchus.» (1818)
Comme on voit, la conclusion chorale était alors réservée pour la
_Dixième_ et non pour la _Neuvième Symphonie_.
Plus tard, il dit qu’il veut accomplir dans sa _Dixième Symphonie_ «la
réconciliation du monde moderne avec le monde antique, ce que Gœthe
avait tenté dans son _Second Faust_».
[75] Le sujet est la légende d’un chevalier, qui est amoureux et
captif d’une fée, et qui souffre de la nostalgie de la liberté. Il y
a des analogies entre le poème et celui de _Tannhaeuser_. Beethoven y
travailla de 1823 à 1826. (Voir A. Ehrhard, _Franz Grillparzer_, 1900.)
[76] Beethoven avait, depuis 1808, le dessein d’écrire la musique de
_Faust_. (La première partie du _Faust_ venait de paraître, sous le
titre de Tragédie, en automne 1807.) C’était là son projet le plus
cher. («_Was mir und der Kunst das Hœchste ist._»)
[77] «Le Sud de la France! c’est là! c’est là!» (_Südliches Frankreich,
dahin! dahin!_) (carnet de la bibliothèque de Berlin).--«... Partir
d’ici. A cette seule condition, tu pourras de nouveau t’élever dans
les hautes régions de ton art.... Une symphonie, puis partir, partir,
partir.... L’été, travailler pour le voyage.... Parcourir l’Italie, la
Sicile avec quelque autre artiste.» (_Id._)
[78] En 1819, il faillit être poursuivi par la police, pour avoir dit
trop haut «qu’après tout, le Christ n’était qu’un Juif crucifié». Il
écrivait alors la _Messe en ré_. C’est assez dire la liberté de ses
inspirations religieuses. (Voir, pour les opinions religieuses de
Beethoven, Théodor von Frimmel: _Beethoven_, 3ᵉ éd. Verlag Harmonie;
et _Beethoveniana_, éd. Georg Müller, vol. II, chap. Blöchinger.)--Non
moins libre en politique, Beethoven attaquait hardiment les vices
de son gouvernement. Il lui reprochait, entre autres choses:
l’organisation de la justice, arbitraire et servile, entravée par une
longue procédure;--les vexations policières;--la bureaucratie baroque
et inerte, qui tuait toute initiative individuelle et paralysait
l’action;--les privilèges d’une aristocratie dégénérée, tenace à
s’arroger les plus hautes charges de l’État.--Ses sympathies politiques
semblaient être alors pour l’Angleterre.
[79] Le suicide de son neveu.
[80] Voir sur _la Dernière maladie et la mort de Beethoven_ un article
du Dʳ Klotz-Forest, dans la _Chronique médicale_ du 1ᵉʳ et du 15
avril 1906.--On a des renseignements assez précis par les _Cahiers
de conversation_, où sont inscrites les questions du docteur, et par
le récit du docteur lui-même (Dʳ Wawruch), paru, sous le titre de:
_Aerztlicher Rückblick auf L. V. B. letzte Lebenstage_ dans la _Wiener
Zeitschrift_ en 1842 (daté du 20 mai 1827).
Il y eut deux phases dans la maladie: 1º des accidents pulmonaires, qui
semblèrent arrêtés après six jours. «Le septième jour, il se sentit
assez bien pour se lever, marcher, lire et écrire»;--2º des troubles
digestifs, compliqués de troubles de circulation. «Le huitième jour, je
le trouvai défait, le corps tout jaune. Un violent accès de diarrhée,
compliquée de vomissements, avait failli le tuer dans la nuit.» A
partir de ce moment, l’hydropisie se développa.
Cette rechute eut des causes morales, qui sont mal connues. «Une
violente colère, une souffrance profonde, causée par l’ingratitude dont
il avait souffert, et une injure imméritée, avaient occasionné cette
explosion, dit le Dʳ Wawruch. Tremblant et frissonnant, il était courbé
par la douleur qui déchirait ses entrailles.»
Résumant ces diverses observations, le Dʳ Klotz-Forest diagnostique,
après une attaque de congestion pulmonaire, la cirrhose atrophique
de Laënnec (maladie de foie), avec ascite, et œdème des membres
inférieurs. Il croit que l’usage immodéré des boissons spiritueuses y
contribua. C’était déjà l’avis du Dʳ Malfatti: «_Sedebat et bibebat_».
[81] Les Souvenirs du chanteur Ludwig Cramolini, qui viennent d’être
publiés, racontent une émouvante visite à Beethoven, pendant sa
dernière maladie, où Beethoven se montra d’une sérénité et d’une bonté
touchantes. (Voir la _Frankfurter Zeitung_ du 29 septembre 1907.)
[82] Les opérations eurent lieu le 20 décembre, le 8 janvier, le 2
février, et le 27 février.--Le pauvre homme, sur son lit de mort, était
rongé par les punaises. (Lettre de Gerhard von Breuning.)
[83] Le jeune musicien Anselm Hüttenbrenner.
«Dieu soit loué!» écrit Breuning. «Remercions-le d’avoir mis fin à ce
long et douloureux martyre.»
Tous les manuscrits, livres et meubles de Beethoven furent vendus
aux enchères pour 1 575 florins. Le catalogue comprenait 252 numéros
de manuscrits et de livres musicaux, qui ne dépassèrent pas la
somme de 982 florins 37 kreutzer. Les _Cahiers de conversation_ et
les _Tagebücher_ furent vendus 1 florin 20 kreutzer.--Parmi ses
livres, Beethoven possédait: Kant, _Naturgeschichte und Theorie
des Himmels_;--Bode, _Anleitung zur Kenntnis des gestirnten
Himmels_;--Thomas von Kempis, _Nachfolge Christi_.--La censure mit la
main sur: Seume, _Spaziergang nach Syrakus_;--Kotzebue, _Ueber den
Adel_;--Fessler, _Ansichten von Religion und Kirchentum_.
[84] «Je suis heureux toutes les fois que je surmonte quelque chose.»
(Lettre à l’Immortelle Aimée.)--«Je voudrais vivre mille fois la
vie.... Je ne suis pas fait pour une vie tranquille.» (A Wegeler, 16
novembre 1801.)
[85] «Beethoven m’enseigna la science de la nature, et me dirigea
dans cette étude comme dans celle de la musique. Ce n’étaient pas les
lois de la nature, mais sa puissance élémentaire qui l’enchantait.»
(Schindler.)
[86] «Oh! si belle est la vie; mais la mienne est pour toujours
_empoisonnée_» (_vergiftet_). (Lettre du 2 mai 1810, à Wegeler.)
[87] Heiligenstadt est un faubourg de Vienne. Beethoven y était en
séjour.
[88] Le nom a été oublié sur le manuscrit.
_N. B._--Les mots en italiques sont soulignés dans le texte.
[89] Je voudrais, à propos de cette douloureuse plainte, exprimer une
remarque, qui, je crois, n’a jamais été faite.--On sait qu’à la fin du
second morceau de la _Symphonie pastorale_, l’orchestre fait entendre
le chant du rossignol, du coucou, et de la caille; et on peut dire
d’ailleurs que la Symphonie presque tout entière est tissée de chants
et de murmures de la Nature. Les esthéticiens ont beaucoup disserté
sur la question de savoir si l’on devait ou non approuver ces essais
de musique imitative. Aucun n’a remarqué que Beethoven n’imitait rien,
puisqu’il n’entendait rien: il recréait dans son esprit un monde qui
était mort pour lui. C’est ce qui rend si touchante cette évocation des
oiseaux. Le seul moyen qui lui restât de les entendre, était de les
faire chanter en lui.
[90] Probablement écrit en 1801.
[91] Stephan von Breuning.