POUR MES FRÈRES CARL ET (JOHANN). A LIRE ET A EXÉCUTER APRÈS MA MORT

Heiligenstadt, le 10 octobre 1802.--Ainsi, je prends congé de toi,--et

certes tristement.--Oui, la chère espérance--que j’apportai ici, d’être

guéri, au moins jusqu’à un certain point,--elle doit m’abandonner tout à

fait. Comme les feuilles de l’automne tombent et sont flétries,

ainsi,--ainsi elle aussi s’est desséchée pour moi. A peu près comme je

suis venu,--je m’en vais.--Même le haut courage--qui me soutenait

souvent dans les beaux jours d’été,--il s’est évanoui.--O

Providence,--fais-moi apparaître une fois un pur jour de _joie_!--Il y a

si longtemps que la résonance profonde de la vraie joie m’est

étrangère!--oh! quand--oh! quand, ô Divinité! pourrai-je encore la

sentir dans le Temple de la nature et des hommes?--Jamais?--Non!--Oh! ce

serait trop cruel!

LETTRES

AU PASTEUR AMENDA, EN COURLANDE[90]

Mon cher, mon bon Amenda, mon ami de tout cœur, avec une émotion

profonde, avec un mélange de douleur et de joie j’ai reçu et lu ta

dernière lettre. A quoi puis-je comparer ta fidélité, ton attachement

envers moi! Oh! cela est bien bon, que tu me sois toujours resté si ami.

Oui, j’ai mis ton dévouement à l’épreuve, et je sais faire la

distinction de toi et de tous les autres. Tu n’es pas un ami de Vienne,

non, tu es un de ceux comme le sol de ma patrie a coutume d’en porter!

Combien je te souhaite souvent auprès de moi! car ton Beethoven est

profondément malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même,

mon ouïe, s’est beaucoup affaiblie. Déjà, à l’époque où tu étais près de

moi, j’en sentais les symptômes, et je le cachais; depuis, cela a

toujours été pire. Si cela pourra jamais être guéri, il faut attendre

(pour le savoir); cela doit tenir à mon affection du ventre. Pour

celle-ci, je suis presque tout à fait rétabli; mais pour l’ouïe, se

guérira-t-elle? Naturellement, je l’espère; mais c’est bien difficile,

car de telles maladies sont les plus incurables. Comme je dois vivre

tristement, éviter tout ce qui m’est cher, et cela parmi des hommes si

misérables, si égoïstes!...--Entre tous, je puis dire que l’ami le plus

éprouvé est pour moi Lichnowsky. Depuis l’année passée, il m’a donné 600

florins: cela et la vente fructueuse de mes œuvres me met en état de

vivre sans le souci du pain à gagner. Tout ce que j’écris maintenant, je

puis le vendre aussitôt cinq fois, et être bien payé.--J’ai écrit pas

mal de choses, ces derniers temps; et puisque j’apprends que tu as

commandé des pianos chez..., je veux t’envoyer différentes œuvres dans

l’emballage de l’un d’eux, pour que cela te coûte moins cher.

Maintenant, pour ma consolation, est venu ici un homme, avec qui je puis

jouir du plaisir de la conversation et de l’amitié désintéressée: c’est

un de mes amis de jeunesse[91]. Je lui ai souvent parlé de toi, et je

lui ai dit que, depuis que j’ai quitté ma patrie, tu es un de ceux que

mon cœur a élus.--Lui non plus n’aime pas le...[92]. Il est et reste

trop faible pour l’amitié. Je le regarde, lui et..., comme de purs

instruments, dont je joue, quand il me plaît: mais ils ne peuvent être

jamais de nobles témoins de mon activité, pas plus qu’ils ne peuvent

vraiment participer à ma vie; je les taxe seulement d’après les services

qu’ils me rendent. Oh! comme je serais heureux, si j’avais tout l’usage

de mon ouïe! Je courrais alors vers toi. Mais je dois rester à l’écart

de tout; mes plus belles années s’écouleront sans que j’aie accompli

tout ce que mon talent et ma force m’auraient commandé.--Triste

résignation, où je dois me réfugier! Sans doute, je me suis proposé de

me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela me sera-t-il

possible? Oui, Amenda, si dans six mois mon mal n’est pas guéri, j’exige

de toi que tu laisses tout, et que tu viennes auprès de moi; alors je

voyagerai (mon jeu et ma composition souffrent encore très peu de mon

infirmité; c’est seulement dans la société qu’elle est le plus

sensible); tu seras mon compagnon: je suis convaincu que le bonheur ne

me manquera pas; avec quoi ne pourrais-je pas me mesurer maintenant!

Depuis que tu es parti, j’ai écrit de tout, jusqu’à des opéras et de la

musique d’église. Oui, tu ne refuseras pas; tu aideras ton ami à porter

son mal, ses soucis. J’ai aussi beaucoup perfectionné mon jeu de

pianiste, et j’espère que ce voyage pourra aussi te faire plaisir.

Après, tu resteras éternellement auprès de moi.--J’ai reçu exactement

toutes tes lettres; si peu que j’y aie répondu, tu m’as toujours été

présent, et mon cœur bat pour toi avec la même tendresse.--Ce que je

t’ai dit de mon ouïe, je te prie de le garder comme un grand secret, et

de ne le confier à personne, quel qu’il soit.--Écris-moi très souvent.

Tes lettres, même quand elles sont si courtes, me consolent et me font

du bien. J’en attends bientôt une autre de toi, mon bien cher.--Je ne

t’ai pas envoyé ton quatuor[93] parce que je l’ai tout à fait remanié,

depuis que je commence à savoir écrire convenablement des quatuors: ce

que tu verras, quand tu les recevras.--Maintenant, adieu, cher bon! Si

tu crois que je puisse faire pour toi quelque chose qui te soit

agréable, il va de soi que tu dois le dire à ton fidèle L. v. Beethoven,

qui t’aime sincèrement.

AU DOCTEUR FRANZ GERHARD WEGELER

Vienne, 29 juin (1801).

Mon bon cher Wegeler, combien je te remercie de ton souvenir! Je l’ai si

peu mérité, si peu cherché à le mériter; et pourtant tu es si bon, tu ne

te laisses rebuter par rien, même par mon impardonnable négligence; tu

restes toujours le fidèle, bon, loyal ami.--Que je puisse t’oublier,

vous oublier, vous tous qui m’avez été si chers et si précieux, non, ne

le crois pas! Il y a des moments où je soupire après vous, où je

voudrais passer quelque temps auprès de vous.--Ma patrie, la belle

contrée où je vis la lumière du monde, m’est toujours aussi clairement

et nettement présente que lorsque je vous ai quittés. Ce sera un des

plus heureux instants de ma vie, que celui où je pourrai vous revoir et

saluer notre père le Rhin.--Quand cela sera, je ne puis encore te le

dire avec exactitude.--Du moins, je veux vous dire que vous me

retrouverez plus grand: je ne parle pas de l’artiste, mais aussi de

l’homme, qui vous semblera meilleur, plus accompli; et si le bien-être

n’a pas un peu augmenté dans notre patrie, mon art doit se consacrer à

l’amélioration du sort des pauvres....

Tu veux savoir quelque chose de ma situation: eh bien, cela ne va pas

trop mal. Depuis l’an passé, Lichnowski, qui (si incroyable que cela

puisse te paraître, même quand je te le dis) a toujours été et est resté

mon ami le plus chaud--(il y a bien eu de petites mésintelligences entre

nous; mais elles ont affermi notre amitié),--Lichnowski m’a versé une

pension de 600 florins, que je dois toucher, aussi longtemps que je ne

trouverai pas de position qui me convienne. Mes compositions me

rapportent beaucoup, et je puis dire que j’ai plus de commandes que je

n’y puis satisfaire. Pour chaque chose, j’ai six, sept éditeurs, et

encore plus, si je veux m’en donner la peine. On ne discute plus avec

moi: je fixe un prix, et on le paie. Tu vois comme c’est charmant. Par

exemple, je vois un ami dans le besoin, et ma bourse ne me permet pas de

lui venir en aide: je n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en

peu de temps, je l’ai tiré d’affaire.--Je suis aussi plus économe

qu’autrefois....

Malheureusement, un démon jaloux, ma mauvaise santé, est venu se jeter à

la traverse. Depuis trois ans, mon ouïe est toujours devenue plus

faible. Cela doit avoir été causé par mon affection du ventre, dont je

souffrais déjà autrefois, comme tu sais, mais qui a beaucoup empiré; car

je suis continuellement affligé de diarrhée, et, par suite, d’une

extraordinaire faiblesse. Frank voulait me tonifier avec des

reconstituants, et traiter mon ouïe par l’huile d’amandes. Mais

_prosit_! cela n’a servi à rien; mon ouïe a toujours été plus mal, et

mon ventre est resté dans le même état. Cela a duré ainsi jusqu’à

l’automne dernier, où j’ai été souvent au désespoir. Un âne de médecin

me conseilla des bains froids; un autre, plus avisé, des bains tièdes du

Danube: cela fit merveille; mon ventre s’améliora, mais mon ouïe resta

de même, ou devint encore plus malade. Cet hiver, mon état fut vraiment

déplorable: j’avais d’effroyables coliques et je fis une rechute

complète. Je restai ainsi jusqu’au mois dernier, où j’allai voir Vering;

car je pensai que mon mal réclamait plutôt un chirurgien, et, du reste,

j’ai toujours eu confiance en lui. Il réussit à couper presque

complètement cette violente diarrhée; il m’ordonna des bains tièdes du

Danube, dans lesquels il me faisait verser une fiole de liqueurs

fortifiantes; il ne me donna aucune médecine, sauf, depuis quatre jours

environ, des pilules pour l’estomac et une sorte de thé pour les

oreilles. Je m’en trouve mieux et plus fort; il n’y a que mes oreilles

qui bruissent et mugissent (_sausen und brausen_) nuit et jour. Je puis

dire que je mène une vie misérable. Depuis presque deux ans, j’évite

toute société, parce que je ne puis pas dire aux gens: «Je suis sourd».

Si j’avais quelque autre métier, cela serait encore possible; mais dans

le mien, c’est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis,

dont le nombre n’est pas petit!

Pour te donner une idée de cette étrange surdité, je te dirai qu’au

théâtre je dois me mettre tout près de l’orchestre pour comprendre les

acteurs. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix,

si je me place un peu loin. Dans la conversation, il est surprenant

qu’il y ait des gens qui ne l’aient jamais remarqué. Comme j’ai beaucoup

de distractions, on met tout sur leur compte. Quand on parle doucement,

j’entends à peine; oui, j’entends bien les sons, mais pas les mots; et

d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable. Ce qui en

adviendra, le ciel le sait. Vering dit que cela s’améliorera

certainement, si cela ne guérit pas tout à fait.--Bien souvent, j’ai

maudit mon existence et le Créateur[94]. Plutarque m’a conduit à la

résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon

destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable

créature de Dieu.--Je te supplie de ne rien dire de mon état à personne,

même pas à Lorchen[95]; je te le confie sous le sceau du secret. Il me

serait agréable que tu écrives à ce sujet à Vering. Si mon état doit

durer, je viendrai, le printemps prochain, auprès de toi; tu me loueras,

dans quelque beau pays, une maison de campagne, et je veux me refaire

paysan pour six mois. Peut-être cela me fera-t-il du bien. Résignation!

quel triste refuge! et pourtant, c’est le seul qui me reste!--Tu me

pardonnes de t’apporter encore ce souci d’amitié au milieu de tous tes

ennuis.

Steffen Breuning est maintenant ici, et nous sommes presque tous les

jours ensemble. Cela me fait tant de bien d’évoquer les sentiments

passés! Il est devenu vraiment un bon et excellent jeune homme, qui sait

quelque chose, et qui a (comme nous tous plus ou moins) le cœur à la

bonne place....

Je veux écrire aussi à la bonne Lorchen. Jamais je n’ai oublié un seul

de vous, chers bons, même si je ne vous donne aucun signe de vie; mais

écrire, tu le sais, n’a jamais été mon fort; mes meilleurs amis sont

restés des années sans recevoir une lettre de moi. Je ne vis que dans

mes notes; à peine une œuvre est terminée, qu’une autre est déjà

commencée. A la façon dont je travaille maintenant, je fais souvent

trois ou quatre choses à la fois.--Écris-moi plus souvent; je veux

tâcher de trouver le temps de te répondre. Salue tout le monde de ma

part....

Adieu, bon, fidèle Wegeler! Sois assuré de l’affection et de l’amitié de

ton Beethoven.

A WEGELER

Vienne, 16 novembre 1801.

Mon bon Wegeler! je te remercie pour ta nouvelle marque de sollicitude,

d’autant plus que je la mérite si peu.--Tu veux savoir comment je vais,

et ce dont j’ai besoin. Si peu agréable qu’il me soit de m’entretenir de

ce sujet, je le fais pourtant plus volontiers avec toi.

Vering me pose toujours depuis des mois des vésicatoires sur les deux

bras.... Ce traitement m’est extrêmement désagréable; sans parler des

douleurs, je suis constamment privé pour un ou deux jours de l’usage de

mes bras.... Je dois convenir que le bruissement et le bourdonnement

sont un peu plus faibles qu’autrefois, surtout à l’oreille gauche, par

laquelle justement ma surdité a commencé; mais mon ouïe ne s’est

certainement améliorée en rien jusqu’à présent; je n’ose pas décider si

elle n’est pas devenue encore pire.--Mon ventre va mieux; surtout quand

j’use pendant quelques jours des bains tièdes, je me trouve assez bien,

huit ou dix jours. De loin en loin, je prends quelque chose de

fortifiant pour l’estomac; je commence aussi, d’après ton conseil, des

applications d’herbes sur le ventre.--Vering ne veut pas entendre parler

des douches. Du reste, je ne suis pas très content de lui. Il a vraiment

trop peu de soins et d’attention pour une telle maladie; si je n’allais

pas chez lui--et cela m’est très difficile,--je ne le verrais

jamais.--Que penses-tu de Schmidt? Je ne change pas volontiers; mais il

me semble que Vering est trop praticien, pour renouveler beaucoup ses

idées par la lecture.--Schmidt me semble en ceci un tout autre homme, et

ne serait peut-être pas aussi négligent.--On dit merveilles du

galvanisme; qu’en penses-tu? Un médecin m’a dit qu’il avait vu un enfant

sourd-muet recouvrer l’ouïe, et un homme, sourd depuis sept ans, guéri

également.--Justement, j’apprends que Schmidt fait des expériences

là-dessus.

Je vis de nouveau un peu plus agréablement; je me mêle davantage parmi

les hommes. Tu peux à peine croire quelle vie de solitude et de

tristesse j’ai menée depuis deux ans. Mon infirmité se dressait partout

devant moi, comme un spectre, et je fuyais les hommes. Je devais

paraître misanthrope, et je le suis pourtant si peu!--Ce changement, une

chère, charmante fille l’a accompli; elle m’aime, et je l’aime: voici de

nouveau quelques moments heureux, depuis deux ans; et c’est la première

fois que je sens que le mariage pourrait donner le bonheur.

Malheureusement, elle n’est pas de ma condition;--et maintenant,--à

dire vrai, je ne pourrais pas encore me marier: il faut que je me remue

bravement encore. N’était mon ouïe, j’aurais depuis longtemps parcouru

la moitié du monde; et cela, je dois le faire.--Il n’y a pas de plus

grand plaisir pour moi, que d’exercer mon art, et de le montrer.--Ne

crois pas que je serais heureux chez vous. Qui pourrait me rendre

heureux encore? Même votre sollicitude me serait à charge; je lirais à

chaque instant la compassion sur votre visage, et je me trouverais

encore plus misérable.--Ces beaux pays de ma patrie, qu’est-ce qui

m’attirait vers eux? Rien que l’espoir d’une meilleure situation; et j’y

serais parvenu sans ce mal! Oh! si j’étais libre de ce mal, je voudrais

embrasser le monde! Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer;

n’ai-je pas toujours été souffrant? Ma force physique croît plus que

jamais, depuis quelque temps, avec ma force intellectuelle. Chaque jour,

j’approche davantage du but que j’entrevois, sans pouvoir le définir.

Seulement dans de telles pensées ton Beethoven peut vivre. Point de

repos!--Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et je suis assez

malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu’autrefois. Que je

sois seulement à moitié délivré de mon mal, et alors,--comme un homme

plus maître de lui, plus mûr, je viens à vous, et je resserre nos vieux

liens d’amitié.

Vous devez me voir aussi heureux qu’il m’est accordé de l’être

ici-bas,--mais pas malheureux.--Non, cela je ne pourrais le supporter!

Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne me courbera certainement pas

tout à fait.--Oh! cela est si beau de vivre la vie mille fois!--Pour une

vie tranquille, non, je le sens, je ne suis plus fait pour elle.

... Mille bonnes choses à Lorchen....--Tu m’aimes bien un peu, n’est-ce

pas? Sois sûr de mon affection et de mon amitié. Ton

BEETHOVEN.

LETTRE DE WEGELER ET D’ÉLÉONORE VON BREUNING A BEETHOVEN[96]

Coblentz, 28 décembre 1825.

Mon cher vieux Louis,

Je ne puis laisser partir pour Vienne un des dix enfants de Ries, sans

me rappeler à ton souvenir. Si, depuis vingt-huit ans que j’ai quitté

Vienne, tu n’as pas reçu une longue lettre tous les deux mois, tu peux

en accuser ton silence après les premières lettres que je t’ai

envoyées. Cela n’est pas bien, et maintenant surtout; car nous autres

vieilles gens, nous vivons si volontiers dans le passé, et nous trouvons

par-dessus tout plaisir aux images de notre jeunesse. Pour moi du moins,

ma connaissance et mon étroite amitié avec toi, grâce à ta bonne mère

que Dieu bénisse, est un point lumineux de ma vie, vers lequel je me

tourne avec plaisir.... Je lève les yeux vers toi, comme vers un héros,

et je suis fier de pouvoir dire: «Je n’ai pas été sans influence sur son

développement; il me confiait ses souhaits et ses rêves; et quand plus

tard, il fut si souvent méconnu, je savais bien ce qu’il voulait.» Dieu

soit loué que je puisse parler de toi avec ma femme, et maintenant avec

mes enfants! La maison de ma belle-mère était davantage ta maison que ta

propre maison, surtout après la mort de ta noble mère. Dis-nous

seulement une fois encore: «Oui, je pense à vous, dans la joie, dans la

tristesse». L’homme, même quand il s’est élevé aussi haut que toi, n’est

heureux qu’une fois dans sa vie: c’est quand il était jeune. Aux

pierres de Bonn, à Kreuzberg, à Godesberg, à la Pépinière, etc., tes

idées doivent maintes fois joyeusement s’attacher.

Je veux maintenant te parler de moi, de nous, pour te donner un exemple

de la manière dont tu dois me répondre.

Après mon retour de Vienne, en 1796, cela alla assez mal pour moi;

pendant plusieurs années, je dus vivre seulement de mes consultations,

comme médecin; et cela dura quelques années dans cette contrée

misérable, avant que j’eusse le nécessaire. Puis je devins professeur

avec un traitement, et je me mariai en 1802. L’année d’après, j’eus une

fille, qui vit encore et qui est tout à fait accomplie. Elle a, avec un

jugement très droit, la sérénité de son père, et elle joue à ravir des

sonates de Beethoven. Elle n’y a pas de mérite: c’est un don inné. En

1807, j’ai eu un garçon, qui étudie maintenant la médecine à Berlin.

Dans quatre ans, je l’envoie à Vienne: prendras-tu soin de lui?... J’ai

fêté au mois d’août mon soixantième anniversaire de naissance, en

compagnie d’une soixantaine d’amis et de connaissances, parmi lesquels

les premières gens de la ville. Depuis 1807, j’habite ici, j’ai

maintenant une belle maison et une bonne place. Mes supérieurs sont

contents de moi, et le roi m’a donné des ordres et des médailles. Lore

et moi nous allons assez bien.--Maintenant, je t’ai fait connaître

entièrement notre situation. A ton tour....

Ne voudras-tu jamais détacher tes yeux de la tour de Saint-Étienne? Le

voyage n’a-t-il pas de charme pour toi? Ne voudras-tu jamais plus revoir

le Rhin?--De madame Lore toutes sortes de choses cordiales, ainsi que de

moi.

Ton très vieux ami

WEGELER.

Coblentz, 29 décembre 1825.

Cher Beethoven, depuis si longtemps cher! C’était mon désir que Wegeler

vous écrivît de nouveau.--Maintenant que ce désir est accompli, je crois

devoir ajouter encore deux mots,--non pas seulement pour me rappeler

davantage à votre souvenir, mais pour renouveler la demande pressante si

vous n’avez donc plus aucun désir de revoir le Rhin et votre lieu de

naissance--et de faire à Wegeler et à moi la plus grande des joies.

Notre Lenchen vous remercie de tant d’heures heureuses;--elle a tant de

plaisir à entendre parler de vous;--elle sait toutes les petites

aventures de notre joyeuse jeunesse à Bonn,--de la brouille et du

raccommodement.... Comme elle serait heureuse de vous voir!--La petite

n’a malheureusement aucun talent pour la musique; mais elle a tant fait,

avec tant d’application et de persévérance, qu’elle peut jouer vos

sonates, variations, etc.; et comme la musique reste toujours le plus

grand délassement pour Weg., elle lui procure ainsi maintes heures

agréables. Julius a du talent pour la musique, mais jusqu’à présent il

était négligent;--depuis six mois, il apprend le violoncelle avec

plaisir et joie; et, comme il a à Berlin un bon professeur, je crois

qu’il fera encore des progrès.--Les deux enfants sont grands et

ressemblent au père,--aussi pour la belle et bonne humeur que Weg.,

grâce à Dieu, n’a pas encore tout à fait perdue.... Il a un grand

plaisir à jouer les thèmes de vos variations; les anciens ont la

préférence, mais souvent il joue un des nouveaux avec une incroyable

patience.--Votre _Opferlied_ est placé au-dessus de tout; jamais Weg.

ne va dans sa chambre sans se mettre au piano.--Ainsi, cher Beethoven,

vous pouvez voir combien est toujours durable et vivant le souvenir que

nous avons de vous.--Dites-nous donc une fois que cela a quelque prix

pour vous, et que nous ne sommes pas tout à fait oubliés.--S’il n’était

pas si difficile souvent d’accomplir nos plus chers désirs, nous aurions

déjà été faire visite à mon frère, à Vienne, pour avoir le plaisir de

vous voir;--mais à un tel voyage il ne faut pas penser, maintenant que

notre fils est à Berlin.--Weg. vous a dit comment cela va pour

nous:--nous aurions tort de nous plaindre.--Même le temps le plus

difficile a été meilleur pour nous que pour cent autres.--Le plus grand

bonheur est que nous allons bien, et que nous avons de bons et braves

enfants.--Oui, ils ne nous ont fait encore aucune peine, et ils sont

gais, et de bons petits.--Lenchen a eu seulement un gros chagrin:--c’est

quand notre pauvre Burscheid est mort;--une perte nous que tous

n’oublierons jamais. Adieu, cher Beethoven, et pensez à nous en toute

loyale bonté.

ELN. WEGELER.

BEETHOVEN A WEGELER

Vienne, 7 octobre 1826[97].

IND

Mon vieux ami aimé!

Quel plaisir m’a fait ta lettre et celle de ta Lorchen, je ne puis pas

l’exprimer. Certainement j’aurais dû te répondre aussitôt; mais je suis

un peu négligent, surtout pour écrire, parce que je pense que les

meilleures gens me connaissent sans cela. Dans ma tête je fais souvent

la réponse; mais quand je veux la mettre par écrit, le plus souvent je

jette ma plume au loin, parce que je ne suis pas en état d’écrire comme

je sens. Je me souviens de toute l’affection que tu m’as toujours

montrée, par exemple quand tu as fait blanchir ma chambre, et que tu

m’as si agréablement surpris. Aussi de la famille Breuning. Qu’on se

soit séparé les uns des autres, c’était dans le cours naturel des

choses: chacun devait poursuivre le but qu’il s’était désigné, et

chercher à l’atteindre; seuls les principes éternellement inébranlables

du bien nous ont retenus toujours fermement unis ensemble.

Malheureusement, je ne puis pas t’écrire aujourd’hui autant que je

voudrais, parce que je suis alité....

J’ai toujours la silhouette de ta Lorchen; (je te le dis) pour que tu

voies comme tout ce qu’il y a eu de bon et de cher dans ma jeunesse

m’est toujours précieux.

... On dit chez moi: _Nulla dies sine linea_, et je laisse pourtant la

muse dormir; mais c’est pour qu’elle se réveille plus forte ensuite.

J’espère encore mettre au monde quelques grandes œuvres; et puis, comme

un vieil enfant, je terminerai ma carrière terrestre parmi les braves

gens[98].

... Parmi les marques d’honneur que j’ai reçues, et qui, je le sais, te

feront plaisir, je t’annonce que j’ai reçu du roi de France défunt une

médaille, avec l’inscription: _Donnée par le Roi à monsieur Beethoven_;

elle était accompagnée d’un écrit très obligeant du _premier gentilhomme

du Roi Duc de Châtres_[99].

Mon ami bien cher, contente-toi de ceci pour aujourd’hui. Le souvenir du

passé me saisit, et ce n’est pas sans d’abondantes larmes que je

t’envoie cette lettre. Ceci n’est qu’un commencement; bientôt tu

recevras une nouvelle lettre; et plus tu m’écriras, plus tu me feras

plaisir. Cela n’a pas besoin de se demander, quand on est amis comme

nous le sommes. Adieu. Je te prie d’embrasser tendrement en mon nom ta

chère Lorchen et tes enfants, et de penser à moi. Dieu soit avec vous

tous!

Comme toujours ton fidèle vrai ami qui t’estime,

BEETHOVEN.

A WEGELER

Vienne, 17 février 1827.

IND

Mon vieux et digne ami!

Vie de Beethoven · 第 3 / 6 段