«O mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon seul refuge! Tu lis

dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les douleurs que j’éprouve,

lorsqu’il faut que je fasse souffrir ceux qui veulent me disputer mon

Charles, mon trésor[57]! Entends-moi, Être que je ne sais comment

nommer, exauce l’ardente prière de la plus malheureuse de tes

créatures!»

«O Dieu! A mon secours! Tu me vois abandonné de l’humanité entière,

parce que je ne veux pas pactiser avec l’injustice! Exauce la prière que

je te fais, au moins pour l’avenir, de vivre avec mon Charles!... O sort

cruel, destin implacable! Non, non, mon malheur ne finira jamais!»

Puis ce neveu, si passionnément aimé, se montra indigne de la confiance

de son oncle. La correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et

révoltée, comme celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et

plus touchante:

«Dois-je encore une fois être payé par l’ingratitude la plus abominable?

Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu’il le soit! tous les

gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le pacte qui nous lie

te pèse, au nom de Dieu,--qu’il en soit selon sa volonté!--Je

t’abandonne à la Providence; j’ai fait tout ce que je pouvais; je puis

paraître devant le Juge Suprême[58]....»

«Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de tâcher enfin d’être

simple et vrai; mon cœur a trop souffert de ta conduite hypocrite à mon

égard, et il m’est difficile d’oublier.... Dieu m’est témoin, je ne rêve

que d’être à mille lieues de toi, et de ce triste frère, et de cette

abominable famille....--Je ne peux plus avoir confiance en toi.» Et il

signe: «Malheureusement, ton père,--ou mieux, pas ton père[59]».

Mais le pardon vient aussitôt:

«Mon cher fils!--Pas un mot de plus,--viens dans mes bras, tu

n’entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même amour. Ce

qu’il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons amicalement.--Ma

parole d’honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient plus à rien.

Tu n’as plus à attendre de moi que la sollicitude et l’aide

la plus aimante.--Viens--viens sur le cœur fidèle de ton

père.--Beethoven.--Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens

à la maison.» (Et sur l’adresse, en français: «_Si vous ne viendrez pas,

vous me tuerez sûrement[60]._»)

«Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils bien-aimé! Quelle

horrible dissonance, si tu me payais d’hypocrisie, comme on veut me le

faire croire!... Adieu, celui qui ne t’a pas donné la vie, mais qui te

l’a certainement conservée et qui a pris tous les soins possibles de ton

développement moral, avec une affection plus que paternelle, te prie du

fond du cœur, de suivre le seul vrai chemin du bien et du juste. Ton

fidèle bon père[61].»

Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour l’avenir de ce neveu,

qui ne manquait pas d’intelligence et qu’il voulait diriger vers la

carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire un négociant.

Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des dettes.

Par un triste phénomène, plus fréquent qu’on ne croit, la grandeur

morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait du mal,

l’exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce

terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable: «Je suis devenu

plus mauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse meilleur». Il en

arriva, dans l’été de 1826, à se tirer un coup de pistolet dans la tête.

Il n’en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui faillit en mourir: il ne

se remit jamais de cette émotion affreuse[62]. Charles guérit: il vécut

jusqu’à la fin pour faire souffrir son oncle, à la mort duquel il ne fut

pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne fut pas à l’heure de la

mort.--«Dieu ne m’a jamais abandonné», écrivait Beethoven à son neveu,

quelques années avant. «Il se trouvera quelqu’un pour me fermer les

yeux.»--Ce ne devait pas être celui qu’il appelait «son fils»[63].

* * * * *

C’est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven entreprit de

célébrer la Joie.

C’était le projet de toute sa vie. Dès 1793, il y pensait, à Bonn[64].

Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le couronnement de

l’une de ses grandes œuvres. Toute sa vie, il hésita à trouver la forme

exacte de l’hymne, et l’œuvre où il pourrait lui donner place. Même dans

sa _Neuvième Symphonie_, il était loin d’être décidé. Jusqu’au dernier

instant, il fut sur le point de remettre l’_Ode à la Joie_ à une dixième

ou onzième symphonie. On doit bien remarquer que la _Neuvième_ n’est pas

intitulée, comme on dit: _Symphonie avec chœurs_, mais _Symphonie avec

un chœur final sur l’Ode à la Joie_. Elle pouvait, elle a failli avoir

une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven pensait encore à lui

donner un _finale_ instrumental, qu’il employa ensuite dans le quatuor

op. 132. Czerny et Sonnleithner assurent même qu’après l’exécution (mai

1824), Beethoven n’avait pas abandonné cette idée.

Il y avait, à l’introduction du chœur dans une symphonie, de grandes

difficultés techniques que nous attestent les cahiers de Beethoven et

ses nombreux essais pour faire entrer les voix autrement, et à un autre

moment de l’œuvre. Dans les esquisses de la deuxième mélodie de

l’_adagio_[65], il a écrit: «Peut-être le chœur entrerait-il

convenablement ici». Mais il ne pouvait se décider à se séparer de son

fidèle orchestre. «Quand une idée me vient, disait-il, je l’entends dans

un instrument, jamais dans les voix.» Aussi recule-t-il le plus possible

le moment d’employer les voix; et il va jusqu’à donner d’abord aux

instruments, non seulement les récitatifs du _finale_[66], mais le thème

même de la Joie.

Mais il faut aller plus avant encore dans l’explication de ces

hésitations et de ces retards: la cause en est plus profonde. Ce

malheureux homme, toujours tourmenté par le chagrin, a toujours aspiré à

chanter l’excellence de la Joie; et, d’année en année, il remettait sa

tâche, sans cesse repris par le tourbillon de ses passions et par sa

mélancolie. Ce n’est qu’au dernier jour qu’il y est parvenu. Mais avec

quelle grandeur!

Au moment où le thème de la Joie va paraître pour la première fois,

l’orchestre s’arrête brusquement; il se fait un soudain silence: ce qui

donne à l’entrée du chant un caractère mystérieux et divin. Et cela est

vrai: ce thème est proprement un dieu. La Joie descend du ciel,

enveloppée d’un calme surnaturel: de son souffle léger elle caresse les

souffrances; et la première impression qu’elle fait est si tendre, quand

elle se glisse dans le cœur convalescent, qu’ainsi que cet ami de

Beethoven, «on a envie de pleurer, en voyant ses doux yeux». Lorsque le

thème passe ensuite dans les voix, c’est à la basse qu’il se présente

d’abord, avec un caractère sérieux et un peu oppressé. Mais peu à peu la

Joie s’empare de l’être. C’est une conquête, une guerre contre la

douleur. Et voici les rythmes de marche, les armées en mouvement, le

chant ardent et haletant du ténor, toutes ces pages frémissantes, où

l’on croit entendre le souffle de Beethoven lui-même, le rythme de sa

respiration et de ses cris inspirés, tandis qu’il parcourait les

champs, en composant son œuvre, transporté d’une fureur démoniaque,

comme un vieux roi Lear au milieu de l’orage. A la joie guerrière

succède l’extase religieuse; puis une orgie sacrée, un délire d’amour.

Toute une humanité frémissante tend les bras au ciel, pousse des

clameurs puissantes, s’élance vers la Joie, et l’étreint sur son cœur.

L’œuvre du Titan eut raison de la médiocrité publique. La frivolité de

Vienne en fut un instant ébranlée; elle était tout à Rossini, et aux

opéras italiens. Beethoven, humilié et attristé, allait s’établir à

Londres, et pensait y faire exécuter la _Neuvième Symphonie_. Une

seconde fois, comme en 1809, quelques nobles amis lui portèrent une

supplique, pour qu’il ne quittât pas la patrie. «Nous savons,

disaient-ils, que vous avez écrit une nouvelle composition de musique

sacrée[67], où vous avez exprimé les sentiments que vous inspire _votre

foi profonde_. La _lumière surnaturelle_ qui pénètre votre grande âme

l’illumine. Nous savons d’autre part que la couronne de vos grandes

symphonies s’est augmentée d’une fleur immortelle.... Votre absence,

pendant ces dernières années, affligeait tous ceux qui avaient les yeux

tournés vers vous[68]. Tous pensaient avec tristesse que l’homme de

génie, placé si haut parmi les vivants, restait silencieux, tandis qu’un

genre de musique étrangère cherchait à se transplanter sur notre terre,

faisant tomber dans l’oubli les productions de l’art allemand.... De

vous seul la nation attend une nouvelle vie, de nouveaux lauriers, et un

nouveau règne du vrai et du beau, en dépit de la mode du jour....

Donnez-nous l’espoir de voir bientôt nos désirs satisfaits.... Et puisse

le printemps qui vient, refleurir doublement, grâce à vos dons, pour

nous et pour le monde[69]!» Cette généreuse adresse montre quelle était

la puissance non seulement artistique, mais morale, dont Beethoven

jouissait sur l’élite de l’Allemagne. Le premier mot qui s’offre à ses

admirateurs pour louer son génie n’est pas celui de science, ni d’art:

c’est celui de foi[70].

Beethoven fut profondément ému par ces paroles. Il resta. Le 7 mai 1824,

eut lieu à Vienne la première audition de la _Messe en ré_ et de la

_Neuvième Symphonie_. Le succès fut triomphal, et prit même un caractère

presque séditieux. Quand Beethoven parut, il fut accueilli par cinq

salves d’applaudissements; la coutume, dans ce pays de l’étiquette,

était de n’en faire que trois pour l’entrée de la famille impériale. La

police dut mettre fin aux manifestations. La symphonie souleva un

enthousiasme frénétique. Beaucoup pleuraient. Beethoven s’évanouit

d’émotion après le concert; on le porta chez Schindler; il y resta

assoupi, tout habillé, sans manger ni boire, toute la nuit et le matin

suivant. Le triomphe fut passager, et le résultat pratique en fut nul

pour Beethoven. Le concert ne rapporta rien. La gêne matérielle de sa

vie n’en fut point changée. Il se retrouva pauvre, malade[71],

solitaire,--mais vainqueur[72]:--vainqueur de la médiocrité des hommes,

vainqueur de son propre destin, vainqueur de sa souffrance.

«Sacrifie, sacrifie toujours les niaiseries de la vie à ton art! Dieu

par-dessus tout!» (_O Gott über alles!_)

* * * * *

Il s’est donc emparé de l’objet de toute sa vie. Il a saisi la

Joie.--Saura-t-il rester à ce sommet de l’âme, qui domine les

tempêtes?--Certes, il dut retomber bien des jours dans les anciennes

angoisses. Certes, ses derniers quatuors sont pleins d’ombres étranges.

Pourtant il semble que la victoire de la _Neuvième Symphonie_ ait laissé

en lui sa glorieuse marque. Les projets qu’il a pour l’avenir[73]: la

_Dixième Symphonie_[74], l’_Ouverture sur le nom de Bach_, la musique

pour la _Mélusine_ de Grillparzer[75], pour l’_Odysseus_ de Körner et le

_Faust_, de Gœthe[76], l’oratorio biblique sur _Saül et David_,

montrent son esprit attiré vers la sérénité puissante des grands vieux

maîtres allemands: de Bach et de Hændel,--et, plus encore, vers la

lumière du Midi, vers le Sud de la France, ou vers cette Italie qu’il

rêvait de parcourir[77].

Le docteur Spiller, qui le vit en 1826, dit que sa figure était devenue

joyeuse et joviale. La même année, quand Grillparzer lui parle pour la

dernière fois, c’est Beethoven qui rend de l’énergie au poète accablé:

«Ah! dit celui-ci, si j’avais la millième partie de votre force et de

votre fermeté!» Les temps sont durs; la réaction monarchique opprime les

esprits. «La censure m’a tué, gémit Grillparzer. Il faut partir pour

l’Amérique du Nord, si l’on veut parler, penser librement.» Mais nul

pouvoir ne pouvait bâillonner la pensée de Beethoven. «Les mots sont

enchaînés; mais les sons par bonheur sont encore libres», lui écrit le

poète Kuffner. Beethoven est la grande voix libre, la seule peut-être

alors de la pensée allemande. Il le sentait. Souvent il parle du devoir

qui lui était imposé d’agir, au moyen de son art, «pour la pauvre

humanité», pour «l’humanité à venir» (_der künftigen Menschheit_), de

lui faire du bien, de lui rendre courage, de secouer son sommeil, de

flageller sa lâcheté. «Notre temps, écrivait-il à son neveu, a besoin de

robustes esprits pour fouailler ces misérables gueuses d’âmes humaines.»

Le docteur Müller dit, en 1827, que «Beethoven s’exprimait toujours

librement sur le gouvernement, sur la police, sur l’aristocratie, même

en public. La police le savait, mais elle tolérait ses critiques et ses

satires comme des rêveries inoffensives; et elle laissait en repos

l’homme dont le génie avait un extraordinaire éclat[78]».

Ainsi rien n’était capable de plier cette force indomptable. Elle semble

se faire un jeu maintenant de la douleur. La musique écrite dans ces

dernières années, malgré les circonstances pénibles où elle fut

composée[79], a souvent un caractère tout nouveau d’ironie, de mépris

héroïque et joyeux. Quatre mois avant sa mort, le dernier morceau qu’il

termine, en novembre 1826, le nouveau _finale_ au _quatuor_ op. 130,

est très gai. A la vérité, cette gaîté n’est pas celle de tout le monde.

Tantôt c’est le rire âpre et saccadé dont parle Moscheles; tantôt le

sourire émouvant, fait de tant de souffrances vaincues. N’importe, il

est vainqueur. Il ne croit pas à la mort.

Elle venait cependant. A la fin de novembre 1826, il prit un

refroidissement pleurétique; il tomba malade à Vienne, au retour d’un

voyage entrepris en hiver pour assurer l’avenir de son neveu[80]. Ses

amis étaient loin. Il chargea son neveu de lui chercher un médecin. Le

misérable oublia la commission, ne s’en souvint que deux jours après. Le

médecin vint trop tard et soigna mal Beethoven. Trois mois, sa

constitution athlétique lutta contre le mal. Le 3 janvier 1827, il

institua son bien-aimé neveu, légataire universel. Il pensa à ses chers

amis du Rhin; il écrivit encore à Wegeler: «... Combien je voudrais te

parler! mais je suis trop faible. Je ne puis plus rien que t’embrasser

dans mon cœur, toi et ta Lorchen.» La misère eût assombri ses derniers

instants sans la générosité de quelques amis anglais. Il était devenu

très doux et très patient[81]. Sur son lit d’agonie, le 17 février

1827, après trois opérations, attendant la quatrième[82], il écrit avec

sérénité: «Je prends patience et je pense: Tout mal amène avec lui

quelque bien.»

Le bien fut la délivrance, «la fin de la comédie», comme il dit en

mourant,--disons: de la tragédie de sa vie.

Il mourut pendant un orage,--une tempête de neige,--dans un éclat de

tonnerre. Une main étrangère lui ferma les yeux[83] (26 mars 1827).

* * * * *

Cher Beethoven! Assez d’autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il

est bien davantage que le premier des musiciens. Il est la force la

plus héroïque de l’art moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami

de ceux qui souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par

les misères du monde, il est celui qui vient auprès de nous, comme il

venait s’asseoir au piano d’une mère en deuil, et, sans une parole,

consolait celle qui pleurait, au chant de sa plainte résignée. Et quand

la fatigue nous prend de l’éternel combat inutilement livré contre la

médiocrité des vices et des vertus, c’est un bien indicible de se

retremper dans cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une

contagion de vaillance, un bonheur de la lutte[84], l’ivresse d’une

conscience qui sent en elle un Dieu. Il semble que dans sa communion de

tous les instants avec la nature[85], il ait fini par s’en assimiler les

énergies profondes. Grillparzer, qui admirait Beethoven avec une sorte

de crainte, dit de lui: «Il alla jusqu’au point redoutable où l’art se

fond avec les éléments sauvages et capricieux.» Schumann écrit de même

de la _Symphonie en ut mineur_: «Si souvent qu’on l’entende, elle exerce

sur nous une puissance invariable, comme ces phénomènes de la nature,

qui, si fréquemment qu’ils se reproduisent, nous remplissent toujours de

crainte et d’étonnement». Et Schindler, son confident: «Il s’empara de

l’esprit de la nature».--Cela est vrai: Beethoven est une force de la

nature; et c’est un spectacle d’une grandeur homérique, que ce combat

d’une puissance élémentaire contre le reste de la nature.

Toute sa vie est pareille à une journée d’orage.--Au commencement, un

jeune matin limpide. A peine quelques souffles de langueur. Mais déjà,

dans l’air immobile, une secrète menace, un lourd pressentiment.

Brusquement, les grandes ombres passent, les grondements tragiques, les

silences bourdonnants et redoutables, les coups de vent furieux de

l’_Héroïque_ et de l’_Ut mineur_. Cependant la pureté du jour n’en est

pas encore atteinte. La joie reste la joie; la tristesse garde toujours

un espoir. Mais, après 1810, l’équilibre de l’âme se rompt. La lumière

devient étrange. Des pensées les plus claires, on voit comme des vapeurs

monter; elles se dissipent; elles se reforment; elles obscurcissent le

cœur de leur trouble mélancolique et capricieux; souvent l’idée musicale

semble disparaître tout entière, noyée, après avoir une ou deux fois

émergé de la brume; elle ne ressort, à la fin du morceau, que par une

bourrasque. La gaîté même a pris un caractère âpre et sauvage. Une

fièvre, un poison se mêle à tous les sentiments[86]. L’orage s’amasse, à

mesure que le soir descend. Et voici les lourdes nuées gonflées

d’éclairs, noires de nuit, grosses de tempêtes, du commencement de la

_Neuvième_.--Soudain, au plus fort de l’ouragan, les ténèbres se

déchirent, la nuit est chassée du ciel, et la sérénité du jour rendue

par un acte de volonté.

Quelle conquête vaut celle-ci, quelle bataille de Bonaparte, quel soleil

d’Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette

victoire, la plus éclatante qu’ait jamais remportée l’Esprit: un

malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le

monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde. Il

la forge avec sa misère, comme il l’a dit en une fière parole, où se

résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque:

«La Joie par la Souffrance.»

_Durch Leiden Freude._

(A la comtesse Erdödy, 19 octobre 1815.)

TEXTES

[Illustration: Adagio

Al -- lein Al--lein Al -- lein

(A Lichnowsky, 21 septembre 1814)

]

TESTAMENT D’HEILIGENSTADT[87]

POUR MES FRÈRES CARL ET (JOHANN)[88] BEETHOVEN

O vous, hommes, qui me regardez ou me faites passer pour haineux, fou,

ou misanthrope, combien vous êtes injustes pour moi! Vous ne savez pas

la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi! Mon cœur et mon esprit

étaient enclins, depuis l’enfance, au doux sentiment de la bonté. Même

à accomplir de grandes actions, j’ai toujours été disposé. Mais songez

seulement, depuis six ans, quel est mon état affreux, aggravé par des

médecins sans jugement, trompé d’année en année, dans l’espérance d’une

amélioration, enfin contraint à la perspective d’un _mal durable_--dont

la guérison demande peut-être des années, si elle n’est pas tout à fait

impossible. Né avec un tempérament ardent et actif, accessible même aux

distractions de la société, je devais de bonne heure me séparer des

hommes, passer ma vie solitaire. Si je voulais parfois surmonter tout

cela, oh! combien durement je me heurtais à la triste expérience

renouvelée de mon infirmité! Et pourtant, il ne m’était pas possible de

dire aux hommes: «Parlez plus haut, criez; car je suis sourd!» Ah!

comment me serait-il possible d’aller révéler la faiblesse _d’un sens_,

qui devrait être chez moi plus parfait que chez les autres, un sens que

j’ai autrefois possédé dans la plus grande perfection, dans une

perfection comme certainement peu de gens de mon métier l’ont jamais

eu!--Oh! cela, je ne le peux pas!--Pardonnez-moi donc, si vous me voyez

vivre à l’écart, quand je voudrais me mêler à votre compagnie. Mon

malheur m’est doublement pénible, puisque je lui dois d’être méconnu. Il

m’est interdit de trouver un délassement dans la société des hommes,

dans les conversations délicates, dans les épanchements mutuels. Seul,

tout à fait seul. Je ne puis me risquer dans le monde, qu’autant qu’une

impérieuse nécessité l’exige. Je dois vivre comme un proscrit. Si je

m’approche d’une société, je suis saisi d’une dévorante angoisse, par

peur d’être exposé à ce qu’on remarque mon état.

De là ces six mois que je viens de passer à la campagne. Mon savant

médecin m’engagea à ménager mon ouïe autant que possible; il vint

au-devant de mes intentions propres. Et pourtant, maintes fois ressaisi

par mon penchant pour la société, je m’y suis laissé entraîner. Mais

quelle humiliation, quand il y avait quelqu’un près de moi, et qu’il

entendait au loin une flûte, et que _je n’entendais rien_, ou qu’_il

entendait le pâtre chanter_ et que je n’entendais toujours rien[89]! De

telles expériences me jetèrent bien près du désespoir: et peu s’en

fallut que moi-même je ne misse fin à ma vie.--_C’est l’Art_, c’est lui

seul, qui m’a retenu. Ah! il me semblait impossible de quitter ce monde

avant d’avoir accompli tout ce dont je me sentais chargé. Et ainsi je

prolongeai cette misérable vie,--vraiment misérable,--un corps si

irritable, que le moindre changement peut me jeter de l’état le

meilleur dans le pire!--_Patience!_--Ainsi dit-on; c’est elle que je

dois maintenant choisir pour guide. Je l’ai.--Durable, je l’espère, doit

être ma résolution de résister, jusqu’à ce qu’il plaise aux Parques

inexorables de trancher le fil de ma vie. Peut-être cela ira-t-il mieux,

peut-être non: je suis prêt.--A vingt-huit ans, déjà, être forcé de

devenir philosophe, ce n’est pas facile; c’est plus dur encore pour

l’artiste que pour tout autre.

Divinité, tu pénètres d’en haut le fond de mon cœur, tu le connais, tu

sais que l’amour des hommes et le désir de faire le bien y habitent! Oh

hommes, si vous lisez un jour ceci, pensez que vous avez été injustes

pour moi; et que le malheureux se console, en trouvant un malheureux

comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, a cependant fait

tout ce qui était en son pouvoir, pour être admis au rang des artistes

et des hommes d’élite.

Vous, mes frères Carl et (Johann), aussitôt que je serai mort, et si le

professeur Schmidt vit encore, priez-le en mon nom qu’il décrive ma

maladie, et joignez à l’historique de ma maladie, la lettre que voici,

afin qu’après ma mort, au moins autant qu’il est possible, le monde se

réconcilie avec moi.--En même temps, je vous reconnais tous deux pour

les héritiers de ma petite fortune--si on peut l’appeler ainsi.

Partagez-la loyalement, soyez d’accord et aidez-vous l’un l’autre. Ce

que vous m’avez fait de mal, vous le savez, je vous l’ai depuis

longtemps pardonné. Toi, frère Carl, je te remercie tout

particulièrement encore pour l’attachement que tu m’as témoigné dans ces

derniers temps. Mon souhait est que vous ayez une vie plus heureuse,

plus exempte de soucis, que la mienne. Recommandez à vos enfants _la

Vertu_: elle seule peut rendre heureux, non l’argent. Je parle par

expérience. C’est elle qui m’a soutenu moi-même dans ma misère; c’est à

elle que je dois, ainsi qu’à mon art, de n’avoir pas terminé ma vie par

le suicide.--Adieu, et aimez-vous!--Je remercie tous mes amis, en

particulier le _prince Lichnowski_ et le _professeur Schmidt_.--Je

souhaite que les instruments du prince L. puissent être conservés chez

l’un de vous. Mais qu’il ne s’élève à ce sujet aucun débat entre vous.

S’ils peuvent vous être bons à quelque chose de mieux, vendez-les

aussitôt. Combien je serai heureux, si je puis encore vous servir dans

ma tombe!

S’il en était ainsi, avec joie je vole au-devant de la mort.--Si elle

vient avant que j’aie eu l’occasion de développer toutes mes facultés

artistiques, malgré mon dur destin, elle vient encore trop tôt pour moi,

et je souhaiterais de la retarder.--Mais même ainsi je suis content. Ne

me délivre-t-elle pas d’un état de souffrance sans fin?--Viens quand tu

veux, je vais courageusement au-devant de toi.--Adieu et ne m’oubliez

pas tout à fait dans la mort; je mérite que vous pensiez à moi; car j’ai

souvent pensé à vous, dans ma vie, pour vous rendre heureux. Soyez-le!

LUDWIG VAN BEETHOVEN.

Heiligenstadt, le 6 octobre 1802.

Vie de Beethoven · 第 2 / 6 段