VIE
DE
BEETHOVEN
OUVRAGES DE M. ROMAIN ROLLAND
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ
=Théâtre de la Révolution= (_Le 14 Juillet_;--_Danton_;--_Les Loups_).
Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
On vend séparément: _Le 14 Juillet.--Les Loups._
Chaque vol. in-16, br. 1 fr. 50
=Les Tragédies de la Foi= (_Saint Louis_;--_Aërt_;--_Le Triomphe
de la Raison_). Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
=Le Théâtre du Peuple.= Essai d’esthétique d’un théâtre nouveau.
Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
=Musiciens d’autrefois.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
=Musiciens d’aujourd’hui.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
_VIES DES HOMMES ILLUSTRES_
I. =Vie de Beethoven.=
II. =Vie de Michel-Ange.=
III. =Vie de Tolstoï.=
Trois vol. in-16, br., chaque volume 2 fr. »
LIBRAIRIE OLLENDORFF
JEAN CHRISTOPHE
=Jean-Christophe.= Quatre vol. in-16, br.
I. _L’Aube._ Un vol.
II. _Le Matin._ Un vol.
III. _L’Adolescent._ Un vol.
IV. _La Révolte._ Un vol.
=Jean-Christophe à Paris.= Trois vol. in-16, br.
I. _La Foire sur la Place._ Un vol.
II. _Antoinette._ Un vol.
III. _Dans la Maison._ Un vol.
=La Fin du Voyage.= Trois volumes in-16, br.
I. _Les Amies._ Un vol.
II. _Le Buisson ardent._ Un vol.
III. _La nouvelle Journée._ Un vol.
Chaque vol. 3 fr. 50
LIBRAIRIE FONTEMOING
=Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.= Un vol.
in-16 (Épuisé.)
LIBRAIRIE ALCAN
=Hændel.= Un vol. in-8 écu, br. 3 fr. 50
811-14.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P7-14.
VIES DES HOMMES ILLUSTRES
ROMAIN ROLLAND
VIE
DE
BEETHOVEN
SEPTIÈME ÉDITION
_21ᵉmille_
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1914
_Cette Vie de Beethoven a été publiée pour la première fois, en Janvier
1903, aux «Cahiers de la quinzaine»._
«_Je veux prouver que quiconque agit bien et noblement, peut par
cela même supporter le malheur._»
BEETHOVEN
A la municipalité de Vienne. 1ᵉʳ février 1819.
_L’air est lourd autour de nous. La vieille Europe s’engourdit dans une
atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans grandeur pèse sur la
pensée, et entrave l’action des gouvernements et des individus. Le monde
meurt d’asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde
étouffe.--Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l’air libre. Respirons
le souffle des héros._
_La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se
résignent pas à la médiocrité de l’âme, et un triste combat le plus
souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la solitude et le
silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis domestiques,
par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se perdent
inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés
les uns des autres, et n’ont même pas la consolation de pouvoir donner
la main à leurs frères dans le malheur, qui les ignorent, et qu’ils
ignorent. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes; et il y a des
moments où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un
secours, un ami._
_C’est pour leur venir en aide, que j’entreprends de grouper autour
d’eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui souffrirent pour le bien.
Ces_ Vies des Hommes illustres _ne s’adressent pas à l’orgueil des
ambitieux; elles sont dédiées aux malheureux. Et qui ne l’est, au fond?
A ceux qui souffrent, offrons le baume de la souffrance sacrée. Nous ne
sommes pas seuls dans le combat. La nuit du monde est éclairée de
lumières divines. Même aujourd’hui, près de nous, nous venons de voir
briller deux des plus pures flammes, la flamme de la Justice et celle de
la Liberté: le colonel Picquart, et le peuple des Boers. S’ils n’ont pas
réussi à brûler les ténèbres épaisses, ils nous ont montré la route,
dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite de tous ceux qui
luttèrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les pays et dans tous
les siècles. Supprimons les barrières du temps. Ressuscitons le peuple
des héros._
_Je n’appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la
force. J’appelle héros, seuls ceux qui furent grands par le cœur. Comme
l’a dit un des plus grands d’entre eux, celui dont nous racontons ici
même la vie_: «Je ne reconnais pas d’autre signe de supériorité que la
bonté.» _Où le caractère n’est pas grand, il n’y a pas de grand homme,
il n’y a même pas de grand artiste, ni de grand homme d’action; il n’y a
que des idoles creuses pour la vile multitude: le temps les détruit
ensemble. Peu nous importe le succès. Il s’agit d’être grand, et non de
le paraître._
_La vie de ceux dont nous essayons de faire ici l’histoire, presque
toujours fut un long martyre. Soit qu’un tragique destin ait voulu
forger leur âme sur l’enclume de la douleur physique et morale, de la
misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée, et leur cœur
déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom dont leurs
frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de l’épreuve;
et s’ils furent grands par l’énergie, c’est qu’ils le furent aussi par
le malheur. Qu’ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont
malheureux: les meilleurs de l’humanité sont avec eux. Nourrissons-nous
de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant
notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces
âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans
même qu’il soit besoin d’interroger leurs œuvres, et d’écouter leur
voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l’histoire de leur vie, que
jamais la vie n’est plus grande, plus féconde,--et plus heureuse,--que
dans la peine._
* * * * *
_En tête de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et
pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de ses souffrances, que
son exemple pût être un soutien pour les autres misérables_, «et que le
malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré
tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son
pouvoir, pour devenir un homme digne de ce nom». _Parvenu par des années
de luttes et d’efforts surhumains à vaincre sa peine et à accomplir sa
tâche, qui était, comme il disait, de souffler un peu de courage à la
pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un ami qui invoquait
Dieu_: «O homme, aide-toi toi-même!»
* * * * *
_Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son exemple la foi de
l’homme dans la vie et dans l’homme._
ROMAIN ROLLAND.
_Janvier 1903._
BEETHOVEN
_Woltuen, wo man kann,_
_Freiheit über alles lieben,_
_Wahrheit nie, auch sogar am_
_Throne nicht verleugnen._
BEETHOVEN.
(Feuille d’album. 1792.)
«_Faire tout le bien qu’on peut,_
_Aimer la Liberté par-dessus tout,_
_Et, quand ce serait pour un trône,_
_Ne jamais trahir la vérité._»
Il était petit et trapu, de forte encolure, de charpente athlétique. Une
large figure, de couleur rouge brique, sauf vers la fin de sa vie, où le
teint devint maladif et jaunâtre, surtout l’hiver, quand il restait
enfermé, loin des champs. Un front puissant et bosselé. Des cheveux
extrêmement noirs, extraordinairement épais, et où il semblait que le
peigne n’eût jamais passé, hérissés de toutes parts, «les serpents de
Méduse[1]». Les yeux brûlaient d’une force prodigieuse, qui saisit tous
ceux qui le virent; mais la plupart se trompèrent sur leur nuance.
Comme ils flambaient d’un éclat sauvage dans une figure brune et
tragique, on les vit généralement noirs; ils ne l’étaient pas, mais bleu
gris[2]. Petits et très profondément enfoncés, ils s’ouvraient
brusquement dans la passion ou la colère, et alors roulaient dans leurs
orbites, reflétant toutes leurs pensées avec une vérité merveilleuse[3].
Souvent ils se tournaient vers le ciel avec un regard mélancolique. Le
nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une bouche délicate,
mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur l’autre. Des
mâchoires redoutables, qui auraient pu broyer des noix. Une fossette
profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange dissymétrie à la
face. «Il avait un bon sourire, dit Moscheles, et dans la conversation,
un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le rire était
désagréable, violent et grimaçant, du reste court»,--le rire d’un homme
qui n’est pas accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la
mélancolie, «une tristesse incurable». Rellstab, en 1825, dit qu’il a
besoin de toutes ses forces pour s’empêcher de pleurer, en voyant «ses
doux yeux et leur douleur poignante». Braun von Braunthal, un an plus
tard, le rencontre à une brasserie: il est assis dans un coin, il fume
une longue pipe, et il a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus,
à mesure qu’il approche de la mort. Un ami lui adresse la parole. Il
sourit tristement, tire de sa poche un petit carnet de conversation; et,
de la voix aiguë que prennent souvent les sourds, il lui dit d’écrire ce
qu’on veut lui demander.--Son visage se transfigurait, soit dans ses
accès d’inspiration soudaine qui le prenaient à l’improviste, même dans
la rue, et qui frappaient d’étonnement les passants, soit quand on le
surprenait au piano. «Les muscles de sa face saillaient, ses veines
gonflaient; les yeux sauvages devenaient deux fois plus terribles; la
bouche tremblait; il avait l’air d’un enchanteur vaincu par les démons
qu’il avait évoqués.» Telle une figure de Shakespeare[4]; Julius
Benedict dit: «Le roi Lear».
* * * * *
Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn, près de Cologne,
dans une misérable soupente d’une pauvre maison. Il était d’origine
flamande[5]. Son père était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère
était domestique, fille d’un cuisinier, et veuve en premières noces
d’un valet de chambre.
Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur familiale, dont Mozart,
plus heureux, fut entouré. Dès le commencement, la vie se révéla à lui
comme un combat triste et brutal. Son père voulut exploiter ses
dispositions musicales et l’exhiber comme un petit prodige. A quatre
ans, il le clouait pendant des heures devant son clavecin, ou
l’enfermait avec un violon, et le tuait de travail. Peu s’en fallut
qu’il ne le dégoûtât à tout jamais de l’art. Il fallut user de violence
pour que Beethoven apprît la musique. Sa jeunesse fut attristée par les
préoccupations matérielles, le souci de gagner son pain, les tâches trop
précoces. A onze ans, il faisait partie de l’orchestre du théâtre; à
treize, il était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu’il adorait.
«Elle m’était si bonne, si digne d’amour, ma meilleure amie! Oh! qui
était plus heureux que moi, quand je pouvais prononcer le doux nom de
mère, et qu’elle pouvait l’entendre[6]?» Elle était morte phtisique; et
Beethoven se croyait atteint de la même maladie; il souffrait déjà
constamment; et il se joignait à son mal une mélancolie, plus cruelle
que le mal même[7]. A dix-sept ans, il était chef de famille, chargé de
l’éducation de ses deux frères; il avait la honte de devoir solliciter
la mise à la retraite de son père, ivrogne, incapable de diriger la
maison: c’est au fils qu’on remettait la pension du père, pour éviter
que celui-ci la dissipât. Ces tristesses laissèrent en lui une empreinte
profonde. Il trouva toutefois un affectueux appui dans une famille de
Bonn, qui lui resta toujours chère, la famille de Breuning. La gentille
«Lorchen», Éléonore de Breuning, avait deux ans de moins que lui. Il lui
apprenait la musique et elle l’initia à la poésie. Elle fut sa compagne
d’enfance; et peut-être y eut-il entre eux un sentiment assez tendre.
Éléonore épousa plus tard le docteur Wegeler, qui fut un des meilleurs
amis de Beethoven; et, jusqu’au dernier jour, il ne cessa de régner
entre eux une amitié paisible, qu’attestent les lettres dignes et
tendres de Wegeler et d’Éléonore, et celles du vieux fidèle ami (_alter
treuer Freund_) au bon cher Wegeler (_guter lieber Wegeler_). Affection
plus touchante encore quand l’âge est venu pour tous trois, sans
refroidir la jeunesse de leur cœur[8].
Si triste qu’ait pu être l’enfance de Beethoven, il garda toujours pour
elle, pour les lieux où elle s’écoula, un tendre et mélancolique
souvenir. Forcé de quitter Bonn, et de passer presque toute sa vie à
Vienne, dans la grande ville frivole et ses tristes faubourgs, jamais
il n’oublia la vallée du Rhin, et le grand fleuve auguste et paternel,
_unser Vater Rhein_, comme il l’appelle, «notre père le Rhin», si
vivant, en effet, presque humain, pareil à une âme gigantesque où
passent des pensées et des forces innombrables, nulle part plus beau,
plus puissant et plus doux qu’en la délicieuse Bonn, dont il baigne les
pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante. Là,
Beethoven a vécu ses vingt premières années; là se sont formés les rêves
de son cœur adolescent,--dans ces prairies qui flottent languissamment
sur l’eau, avec leurs peupliers enveloppés de brouillards, les buissons
et les saules, et les arbres fruitiers, qui trempent leurs racines dans
le courant silencieux et rapide,--et, penchés sur le bord, mollement
curieux, les villages, les églises, les cimetières même,--tandis qu’à
l’horizon, les Sept Montagnes bleuâtres dessinent sur le ciel leurs
profils orageux, que surmontent les maigres et bizarres silhouettes des
vieux châteaux ruinés. A ce pays, son cœur resta éternellement fidèle;
jusqu’au dernier instant, il rêva de le revoir, sans jamais y parvenir.
«Ma patrie, la belle contrée où j’ai vu la lumière du jour, toujours
aussi belle, aussi claire devant mes yeux, que lorsque je la
laissai[9].»
* * * * *
En novembre 1792, Beethoven vint se fixer à Vienne, métropole musicale
de l’Allemagne[10]. La Révolution avait éclaté; elle commençait à
submerger l’Europe. Beethoven quitta Bonn juste au moment où la guerre y
entrait. Sur la route de Vienne, il traversa les armées hessoises
marchant contre la France. En 1796 et 1797, il mit en musique les
poésies belliqueuses de Friedberg: un _Chant du Départ_ et un chœur
patriotique: _Nous sommes un grand peuple allemand_ (_Ein grosses
deutsches Volk sind wir_). Mais en vain il veut chanter les ennemis de
la Révolution: la Révolution conquiert le monde, et Beethoven. Dès 1798,
malgré la tension des rapports entre l’Autriche et la France, Beethoven
entre en rapports intimes avec les Français, avec l’ambassade, avec le
général Bernadotte qui venait d’arriver à Vienne. Dans ces entretiens
commencent à se former en lui les sentiments républicains, dont on voit
le puissant développement dans la suite de sa vie.
Un dessin que Stainhauser fit de lui à cette époque, donne assez bien
l’image de ce qu’il était alors. C’est, aux portraits suivants de
Beethoven, ce que le portrait de Buonaparte par Guérin, cette âpre
figure rongée de fièvre ambitieuse, est aux autres effigies de
Napoléon. Beethoven semble plus jeune que son âge, maigre, droit, raidi
dans sa haute cravate, le regard défiant et tendu. Il sait ce qu’il
vaut; il croit en sa force. En 1796, il note sur son carnet: «Courage!
Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera....
Vingt-cinq ans! les voici venus! je les ai.... Il faut que cette année
même, l’homme se révèle tout entier[11].» Mme de Bernhard et Gelinck
disent qu’il est très fier, de manières rudes et maussades, et qu’il
parle avec un très fort accent provincial. Mais ses intimes, seuls,
connaissent l’exquise bonté qu’il cache sous cette gaucherie
orgueilleuse. Écrivant à Wegeler tous ses succès, la première pensée qui
lui vient à l’esprit est celle-ci: «Par exemple, je vois un ami dans le
besoin: si ma bourse ne me permet pas de lui venir aussitôt en aide, je
n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en peu de temps, je l’ai
tiré d’affaire.... Tu vois comme c’est charmant[12].» Et un peu plus
loin, il dit: «Mon art doit se consacrer au bien des pauvres.» (_Dann
soll meine Kunst sich nur zum Besten der Armen zeigen._)
La douleur, déjà, avait frappé à sa porte; elle s’était installée en
lui, pour n’en plus sortir. Entre 1796 et 1800, la surdité commença ses
ravages[13]. Les oreilles lui bruissaient nuit et jour; il était miné
par des douleurs d’entrailles. Son ouïe s’affaiblissait progressivement.
Pendant plusieurs années, il ne l’avoua à personne, même à ses plus
chers amis; il évitait le monde, pour que son infirmité ne fût pas
remarquée; il gardait pour lui seul ce terrible secret. Mais, en 1801,
il ne peut plus le taire; il le confie avec désespoir à deux de ses
amis: le docteur Wegeler et le pasteur Amenda:
«Mon cher, mon bon, mon affectueux Amenda,... combien souvent je te
souhaite auprès de moi! Ton Beethoven est profondément malheureux. Sache
que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, a beaucoup baissé. Déjà,
à l’époque ou nous étions ensemble, j’éprouvais des symptômes du mal,
et je le cachais; mais cela a toujours empiré depuis.... Guérirai-je? Je
l’espère naturellement, mais bien peu; de telles maladies sont les plus
incurables. Comme je dois vivre tristement, éviter tout ce que j’aime et
tout ce qui m’est cher, et cela dans un monde si misérable, si
égoïste!... Triste résignation où je dois me réfugier! Sans doute je me
suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela
me sera-t-il possible[14]?...»
Et à Wegeler: «... Je mène une vie misérable. Depuis deux ans, j’évite
toutes les sociétés, parce qu’il ne m’est pas possible de causer avec
les gens: je suis sourd. Si j’avais quelque autre métier, cela serait
encore possible; mais dans le mien, c’est une situation terrible. Que
diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n’est pas petit!... Au
théâtre, je dois me mettre tout près de l’orchestre, pour comprendre
l’acteur. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix,
si je me place un peu loin.... Quand on parle doucement, j’entends à
peine,... et d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable....
Bien souvent, j’ai maudit mon existence.... Plutarque m’a conduit à la
résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon
destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable
créature de Dieu.... Résignation! quel triste refuge! et pourtant c’est
le seul qui me reste[15]!»
Cette tristesse tragique s’exprime dans quelques œuvres de cette époque,
dans la _Sonate pathétique_, op. 13 (1799), surtout dans le _largo_ de
la _troisième Sonate_ pour piano, op. 10 (1798). Chose étrange qu’elle
ne soit pas partout empreinte, que tant d’œuvres encore: le riant
_Septuor_ (1800), la limpide _Première Symphonie_ (_en ut majeur_,
1800), reflètent une insouciance juvénile. C’est sans doute qu’il faut
du temps à l’âme pour s’accoutumer à la douleur. Elle a un tel besoin de
la joie que, quand elle ne l’a pas, il faut qu’elle la crée. Quand le
présent est trop cruel, elle vit sur le passé. Les jours heureux qui
furent ne s’effacent pas d’un coup; leur rayonnement persiste longtemps
encore après qu’ils ne sont plus. Seul et malheureux à Vienne, Beethoven
se réfugiait dans ses souvenirs du pays natal; sa pensée d’alors en est
tout imprégnée. Le thème de l’_andante_ à variations du _Septuor_ est un
_Lied_ rhénan. La _Symphonie en ut majeur_ est aussi une œuvre du Rhin,
un poème d’adolescent qui sourit à ses rêves. Elle est gaie,
langoureuse; on y sent le désir et l’espérance de plaire. Mais dans
certains passages, dans l’introduction, dans le clair-obscur de quelques
sombres basses, dans le _scherzo_ fantasque, on aperçoit, avec quelle
émotion! dans cette jeune figure le regard du génie à venir. Ce sont les
yeux du _Bambino_ de Botticelli dans ses _Saintes familles_, ces yeux
de petit enfant où l’on croit lire déjà la tragédie prochaine.
A ses souffrances physiques venaient se joindre des troubles d’un autre
ordre. Wegeler dit qu’il ne connut jamais Beethoven sans une passion
portée au paroxysme. Ces amours semblent avoir toujours été d’une grande
pureté. Il n’y a aucun rapport entre la passion et le plaisir. La
confusion qu’on établit de notre temps entre l’une et l’autre ne prouve
que l’ignorance où la plupart des hommes sont de la passion, et son
extrême rareté. Beethoven avait quelque chose de puritain dans l’âme;
les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur; il
avait sur la sainteté de l’amour des idées intransigeantes. On dit qu’il
ne pardonnait pas à Mozart d’avoir profané son génie à écrire un _Don
Juan_. Schindler, qui fut son ami intime, assure qu’«il traversa la vie
avec une pudeur virginale, sans avoir jamais eu à se reprocher une
faiblesse». Un tel homme était fait pour être dupe et victime de
l’amour. Il le fut. Sans cesse il s’éprenait furieusement, sans cesse il
rêvait de bonheurs, aussitôt déçus, et suivis de souffrances amères.
C’est dans ces alternatives d’amour et de révolte orgueilleuse, qu’il
faut chercher la source la plus féconde des inspirations de Beethoven,
jusqu’à l’âge où la fougue de sa nature s’apaise dans une résignation
mélancolique.
En 1801, l’objet de sa passion était, à ce qu’il semble, Giulietta
Guicciardi, qu’il immortalisa par la dédicace de sa fameuse _Sonate_
dite du _Clair de Lune_, op. 27 (1802). «Je vis d’une façon plus douce,
écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes.... Ce
changement, le charme d’une chère fille l’a accompli; elle m’aime, et je
l’aime. Ce sont les premiers moments heureux que j’aie depuis deux
ans[16].» Il les paya durement. D’abord cet amour lui fit sentir
davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires de sa
vie, qui lui rendaient impossible d’épouser celle qu’il aimait. Puis
Giulietta était coquette, enfantine, égoïste; elle fit cruellement
souffrir Beethoven, et en novembre 1803 elle épousa le comte
Gallenberg[17].--De telles passions dévastent l’âme; quand l’âme est
déjà affaiblie par la maladie, comme l’était celle de Beethoven, elles
risquent de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où
il semble avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise
désespérée, qu’une lettre nous fait connaître: _le Testament
d’Heiligenstadt_, à ses frères, Carl et Johann, avec cette indication:
«_Pour lire et exécuter après ma mort_[18].» C’est un cri de révolte et
de douleur déchirante. On ne peut l’entendre sans être pénétré de pitié.
Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son inflexible
sentiment moral l’arrêta[19]. Ses dernières espérances de guérison
disparurent. «Même le haut courage qui me soutenait s’est évanoui. O
Providence, fais-moi apparaître une fois un jour, un seul jour de vraie
joie! Il y a si longtemps que le son profond de la vraie joie m’est
étranger. Quand, oh! quand, mon Dieu, pourrai-je la rencontrer
encore?... Jamais?--Non, ce serait trop cruel!»
Cela semble une plainte d’agonie; et pourtant, Beethoven vivra
vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se résigner à
succomber sous l’épreuve. «Ma force physique croît plus que jamais avec
ma force intellectuelle.... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que
commencer. Chaque jour me rapproche du but que j’entrevois sans pouvoir
le définir.... Oh! si j’étais délivré de ce mal, j’embrasserais le
monde!... Point de repos! Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et
je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps
qu’autrefois. Que je sois seulement délivré à moitié de mon mal: et
alors.... Non, je ne le supporterai pas. Je veux saisir le destin à la
gueule. Il ne réussira pas à me courber tout à fait.--Oh! cela est si
beau, de vivre la vie mille fois[20]!»
Cet amour, cette souffrance, cette volonté, ces alternatives
d’accablement et d’orgueil, ces tragédies intérieures se retrouvent dans
les grandes œuvres écrites en 1802: la _Sonate avec marche funèbre_, op.
26, la _Sonate quasi una fantasia_, et la _Sonate_ dite _du Clair de
lune_, op. 27, la _Deuxième Sonate_, op. 31, avec ses récitatifs
dramatiques, qui semblent un monologue grandiose et désolé; la _Sonate
en ut mineur_ pour violon, op. 30, dédiée à l’empereur Alexandre; la
_Sonate à Kreutzer_, op. 47; les six héroïques et poignantes mélodies
religieuses sur des paroles de Gellert, op. 48. La _Seconde Symphonie_,
qui est de 1803, reflète davantage son juvénile amour; et l’on sent que
sa volonté prend décidément le dessus. Une force irrésistible balaye les
tristes pensées. Un bouillonnement de vie soulève le _finale_. Beethoven
veut être heureux; il ne veut pas consentir à croire son infortune
irrémédiable: il veut la guérison, il veut l’amour; il déborde
d’espoir[21].
* * * * *
Dans plusieurs de ces œuvres, on est frappé par l’énergie et
l’insistance des rythmes de marche et de combat. Cela est surtout
sensible dans l’_allegro_ et le _finale_ de la _Seconde Symphonie_, et
plus encore dans le premier morceau, superbement héroïque, de la
_Sonate à l’empereur Alexandre_. Un caractère guerrier, spécial à cette
musique, rappelle l’époque d’où elle est sortie. La Révolution arrivait
à Vienne. Beethoven était emporté par elle. «Il se prononçait
volontiers, dans l’intimité, dit le chevalier de Seyfried, sur les
événements politiques, qu’il jugeait avec une rare intelligence, d’un
coup d’œil clair et net.» Toutes ses sympathies l’entraînaient vers les
idées révolutionnaires. «Il aimait les principes républicains», dit
Schindler, l’ami qui le connut le mieux dans la dernière période de sa
vie. «Il était partisan de la liberté illimitée et de l’indépendance
nationale.... Il voulait que tous concourussent au gouvernement de
l’État.... Il voulait pour la France le suffrage universel, et il
espérait que Bonaparte l’établirait, et jetterait ainsi les bases du
bonheur du genre humain.» Romain révolutionnaire, nourri de Plutarque,
il rêvait d’une République héroïque, fondée par le dieu de la Victoire:
le premier Consul; et, coup sur coup, il forge la _Symphonie héroïque:
Bonaparte_ (1804)[22], l’Iliade de l’Empire, et le finale de la
_Symphonie en ut mineur_ (1805-1808), l’épopée de la Gloire. Première
musique vraiment révolutionnaire: l’âme du temps y revit avec
l’intensité et la pureté qu’ont les grands événements dans les grandes
âmes solitaires, dont les impressions ne sont pas amoindries par le
contact de la réalité. La figure de Beethoven s’y montre colorée des
reflets de ces guerres épiques. Partout elles s’expriment, peut-être à
son insu, dans les œuvres de cette période: dans l’_Ouverture de
Coriolan_ (1807), où soufflent des tempêtes, dans le _Quatrième
quatuor_, op. 18, dont le premier morceau a tant de parenté avec cette
ouverture; dans la _Sonate Appassionata_, op. 57 (1804), dont Bismarck
disait: «Si je l’entendais souvent, je serais toujours très
vaillant[23]»; dans la partition d’_Egmont_; et jusque dans ses
concertos pour piano, dans ce _concerto en mi bémol_, op. 73 (1809), où
la virtuosité même se fait héroïque, où passent des armées.--Comment
s’en étonner? Si Beethoven ignorait, en écrivant la _Marche funèbre sur
la mort d’un héros_ (de la sonate op. 26), que le héros le plus digne
de ses chants, celui qui plus que Bonaparte s’approcha du modèle de la
_Symphonie héroïque_, Hoche, venait de mourir près du Rhin, que domine
encore son monument funèbre, du haut d’une petite colline entre Coblentz
et Bonn,--à Vienne même, il avait vu deux fois la Révolution
victorieuse. Ce sont les officiers français qui assistent en novembre
1805, à la première de _Fidelio_. C’est le général Hulin, le vainqueur
de la Bastille, qui s’installe chez Lobkowitz, l’ami et le protecteur de
Beethoven, celui à qui sont dédiés l’_Héroïque_ et l’_Ut mineur_. Et le
10 mai 1809, Napoléon couche à Schoenbrunn[24]. Bientôt Beethoven haïra
les conquérants français. Mais il n’en a pas moins senti la fièvre de
leur épopée; et qui ne la sent pas comme lui, ne comprendra qu’à demi
cette musique d’actions et de triomphes impériaux.
* * * * *
Beethoven interrompit brusquement la _Symphonie en ut mineur_, pour
écrire d’un jet, sans ses esquisses habituelles, la _Quatrième
Symphonie_. Le bonheur lui était apparu. En mai 1806, il se fiançait
avec Thérèse de Brunswick[25]. Elle l’aimait depuis longtemps,--depuis
que, petite fille, elle prenait avec lui des leçons de piano, dans les
premiers temps de son séjour à Vienne. Beethoven était ami de son frère,
le comte François. En 1806, il fut leur hôte à Mártonvásár en Hongrie,
et c’est là qu’ils s’aimèrent. Le souvenir de ces jours heureux s’est
conservé dans quelques récits de Thérèse de Brunswick[26]. «Un soir de
dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de lune, Beethoven s’assit au
piano. D’abord il promena sa main à plat sur le clavier. François et moi
nous connaissions cela. C’était ainsi qu’il préludait toujours. Puis il
frappa quelques accords sur les notes basses; et, lentement, avec une
solennité mystérieuse, il joua un chant de Sébastien Bach[27]: «_Si tu
veux me donner ton cœur, que ce soit d’abord en secret; et notre pensée
commune, que nul ne la puisse deviner._» Ma mère et le curé s’étaient
endormis; mon frère regardait devant lui, gravement; et moi, que son
chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa plénitude.--Le
lendemain matin, nous nous rencontrâmes dans le parc. Il me dit:
«J’écris à présent un opéra. La principale figure est en moi, devant
moi, partout où je vais, partout où je reste. Jamais je n’ai été à une
telle hauteur. Tout est lumière, pureté, clarté. Jusqu’à présent, je
ressemblais à cet enfant des contes de fée qui ramasse les cailloux, et
ne voit pas la fleur splendide, fleurie sur son chemin....» C’est au
mois de mai 1806, que je devins sa fiancée, avec le seul consentement de
mon bien-aimé frère François.»
La _Quatrième Symphonie_, écrite cette année, est une pure fleur, qui
garde le parfum de ces jours les plus calmes de sa vie. On y a justement
remarqué «la préoccupation de Beethoven, alors, de concilier autant que
possible son génie avec ce qui était généralement connu et aimé dans les
formes transmises par ses prédécesseurs[28]». Le même esprit conciliant,
issu de l’amour, agissait sur ses manières et sur sa façon de vivre.
Ignaz von Seyfried et Grillparzer disent qu’il est plein d’entrain, vif,
joyeux, spirituel, courtois dans le monde, patient avec les importuns,
vêtu de façon recherchée; et il leur fait illusion, au point qu’ils ne
s’aperçoivent pas de sa surdité, et disent qu’il est bien portant, sauf
sa vue qui est faible[29]. C’est aussi l’idée que donne de lui un
portrait d’une élégance romantique et un peu apprêtée, que peignit alors
Maehler. Beethoven veut plaire, et il sait qu’il plaît. Le lion est
amoureux: il rentre ses griffes. Mais on sent sous ses jeux, sous les
fantaisies et la tendresse même de la _Symphonie en si bémol_, la
redoutable force, l’humeur capricieuse, les boutades colériques.
Cette paix profonde ne devait pas durer; mais l’influence bienfaisante
de l’amour se prolongea jusqu’en 1810. Beethoven lui dut sans doute la
maîtrise de soi, qui fit alors produire à son génie ses fruits les plus
parfaits: cette tragédie classique, la _Symphonie en ut mineur_,--et ce
divin rêve d’un jour d’été: la _Symphonie pastorale_
(1808)[30].--_L’Appassionata_, inspirée de la _Tempête_ de
Shakespeare[31], et qu’il regardait comme la plus puissante de ses
sonates, paraît en 1807, et est dédiée au frère de Thérèse. A Thérèse
elle-même il dédie la rêveuse et fantasque sonate, op. 78 (1809). Une
lettre, sans date[32], et adressée _A l’immortelle Aimée_ exprime, non
moins que l’_Appassionata_, l’intensité de son amour:
«Mon ange, mon tout, mon moi.... j’ai le cœur gonflé du trop que j’ai à
te dire.... Ah! où je suis, tu es aussi avec moi.... Je pleure, quand je
pense que tu ne recevras probablement pas avant dimanche les premières
nouvelles de moi.--Je t’aime, comme tu m’aimes, mais bien plus fort....
Ah! Dieu!--Quelle vie ainsi! Sans toi!--Si près, si loin.--... Mes idées
se pressent vers toi, mon immortelle aimée (_meine unsterbliche
Geliebte_), parfois joyeuses, puis après tristes, interrogeant le
destin, lui demandant s’il nous exaucera.--Je ne puis vivre qu’avec toi,
ou je ne vis pas.... Jamais une autre n’aura mon cœur.
Jamais!--Jamais!--O Dieu! pourquoi faut-il s’éloigner quand on s’aime?
Et pourtant ma vie, comme elle est à présent, est une vie de
chagrins. Ton amour m’a fait à la fois le plus heureux et le
plus malheureux des hommes.--... Sois paisible..., sois
paisible--aime-moi!--Aujourd’hui,--hier,--quelle ardente aspiration,
que de larmes vers toi!--toi--toi--ma vie--mon tout!--Adieu!--oh!
continue de m’aimer,--ne méconnais jamais le cœur de ton aimé
L.--Éternellement à toi--éternellement à moi--éternellement à nous[33].»
Quelle raison mystérieuse empêcha le bonheur de ces deux êtres qui
s’aimaient?--Peut-être le manque de fortune, la différence de
conditions. Peut-être Beethoven se révolta-t-il contre la longue attente
qu’on lui imposait, et contre l’humiliation de tenir son amour
indéfiniment secret.
Peut-être, violent, malade et misanthrope, comme il était, fit-il
souffrir sans le vouloir celle qu’il aimait, et s’en
désespérait-il.--L’union fut rompue; et pourtant ni l’un ni l’autre ne
semble avoir jamais oublié son amour. Jusqu’à son dernier jour (elle ne
mourut qu’en 1861), Thérèse de Brunswick aima Beethoven.
Et Beethoven disait, en 1816: «En pensant à elle, mon cœur bat aussi
fort que le jour où je la vis pour la première fois.» De cette même
année sont les six mélodies _à la bien-aimée lointaine_ (_an die ferne
Geliebte_), op. 98, d’un caractère si touchant et si profond. Il écrit
dans ses notes: «Mon cœur déborde à l’aspect de cette admirable nature,
et pourtant Elle n’est pas là, près de moi!»--Thérèse avait donné son
portrait à Beethoven, avec la dédicace: «Au rare génie, au grand
artiste, à l’homme bon. T. B.[34]». Dans la dernière année de sa vie, un
ami surprit Beethoven, seul, embrassant ce portrait en pleurant, et
parlant tout haut suivant son habitude: «Tu étais si belle, si grande,
pareille aux anges!» L’ami se retira, revint un peu plus tard, le trouva
au piano, et lui dit: «Aujourd’hui, mon vieil ami, il n’y a rien de
diabolique sur votre visage.» Beethoven répondit: «C’est que mon bon
ange m’a visité.»--La blessure fut profonde. «Pauvre Beethoven, dit-il
lui-même, il n’est point de bonheur pour toi dans ce monde. Dans les
régions de l’idéal seulement, tu trouveras des amis[35].»
Il écrit dans ses notes: «Soumission, soumission profonde à ton destin:
tu ne peux plus exister pour toi, mais seulement pour les autres; pour
toi, il n’y a plus de bonheur qu’en ton art. O Dieu, donne-moi la force
de me vaincre!»
* * * * *
Il est donc abandonné par l’amour. En 1810, il se retrouve seul; mais la
gloire est venue, et le sentiment de sa puissance. Il est dans la force
de l’âge. Il se livre à son humeur violente et sauvage, sans plus se
soucier de rien, sans égards au monde, aux conventions, aux jugements
des autres. Qu’a-t-il à craindre ou à ménager? Plus d’amour et plus
d’ambition. Sa force, voilà ce qui lui reste, la joie de sa force, et le
besoin d’en user, presque d’en abuser. «La force, voilà la morale des
hommes qui se distinguent du commun des hommes.» Il est retombé dans la
négligence de sa mise; et sa liberté de manières est devenue bien plus
hardie qu’autrefois. Il sait qu’il a le droit de tout dire, même aux
plus grands. «Je ne reconnais pas d’autres signes de supériorité que la
bonté», écrit-il le 17 juillet 1812[36]. Bettina Brentano, qui le vit
alors, dit qu’«aucun empereur, aucun roi n’avait une telle conscience de
sa force». Elle fut fascinée par sa puissance: «Lorsque je le vis pour
la première fois, écrit-elle à Gœthe, l’univers tout entier disparut
pour moi. Beethoven me fit oublier le monde, et toi-même, ô Gœthe....
Je ne crois pas me tromper, en assurant que cet homme est de bien loin
en avance sur la civilisation moderne.» Gœthe chercha à connaître
Beethoven. Ils se rencontrèrent aux bains de Bohême, à Tœplitz, en 1812,
et s’entendirent assez mal. Beethoven admirait passionnément le génie de
Gœthe[37]; mais son caractère était trop libre et trop violent pour
s’accommoder de celui de Gœthe, et pour ne pas le blesser. Il a raconté
lui-même une promenade qu’ils firent ensemble, où l’orgueilleux
républicain qu’il était donna une leçon de dignité au conseiller aulique
du grand-duc de Weimar, qui ne le lui pardonna point.
«Les rois et les princes peuvent bien faire des professeurs et des
conseillers secrets; ils peuvent les combler de titres et de
décorations; mais ils ne peuvent pas faire des grands hommes, des
esprits qui s’élèvent au-dessus de la fiente du monde;... et quand deux
hommes sont ensemble, tels que moi et Gœthe, ces messieurs doivent
sentir notre grandeur.--Hier, nous avons rencontré, sur le chemin, en
rentrant, toute la famille impériale. Nous la vîmes de loin. Gœthe se
détacha de mon bras, pour se ranger sur le côté de la route. J’eus beau
lui dire tout ce que je voulus, je ne pus lui faire faire un pas de
plus. J’enfonçai alors mon chapeau sur ma tête, je boutonnai ma
redingote, et je fonçai, les bras derrière le dos, au milieu des groupes
les plus épais.--Princes et courtisans ont fait la haie; le duc
Rodolphe m’a ôté son chapeau; madame l’impératrice m’a salué la
première.--Les grands me connaissent.--Pour mon divertissement, je vis
la procession défiler devant Gœthe. Il se tenait sur le bord de la
route, profondément courbé, son chapeau à la main. Je lui ai lavé la
tête après, je ne lui ai fait grâce de rien[38]....» Gœthe n’oublia pas
non plus[39].
De cette date sont les _Septième_ et _Huitième Symphonies_, écrites en
quelques mois, à Tœplitz, en 1812: l’Orgie du Rythme, et la Symphonie
humoristique, les œuvres où il s’est montré peut-être le plus au
naturel, et, comme il disait, le plus «déboutonné» (_aufgeknoepft_),
avec ces transports de gaieté et de fureur, ces contrastes imprévus, ces
saillies déconcertantes et grandioses, ces explosions titaniques qui
plongeaient Gœthe et Zelter dans l’effroi[40], et faisaient dire de la
_Symphonie en la_, dans l’Allemagne du Nord, que c’était l’œuvre d’un
ivrogne.--D’un homme ivre, en effet, mais de force et de génie. «Je
suis, a-t-il dit lui-même, je suis le Bacchus qui broie le vin délicieux
pour l’humanité. C’est moi qui donne aux hommes la divine frénésie de
l’esprit.» Je ne sais si, comme l’a écrit Wagner, il a voulu peindre
dans le finale de sa Symphonie une fête dionysiaque[41]. Je reconnais
surtout dans cette fougueuse kermesse la marque de son hérédité
flamande, de même que je retrouve son origine dans son audacieuse
liberté de langage et de manières, qui détonne superbement dans le pays
de la discipline et de l’obéissance. Nulle part plus de franchise et de
libre puissance que dans la _Symphonie en la_. C’est une dépense folle
d’énergies surhumaines, sans but, pour le plaisir, un plaisir de fleuve
qui déborde et submerge. Dans la _Huitième Symphonie_, la force est
moins grandiose, mais plus étrange encore, et plus caractéristique de
l’homme, mêlant la tragédie à la farce, et une vigueur herculéenne à des
jeux et des caprices d’enfant[42].
1814 marque l’apogée de la fortune de Beethoven. Au Congrès de Vienne,
il fut traité comme une gloire européenne. Il prit une part active aux
fêtes. Les princes lui rendaient hommage; et il se laissait fièrement
faire la cour par eux, comme il s’en vantait à Schindler.
Il s’était enflammé pour la guerre d’indépendance[43]. En 1813, il
écrivit une symphonie de _la Victoire de Wellington_, et, au
commencement de 1814, un chœur guerrier: _Renaissance de l’Allemagne_
(_Germanias Wiedergeburt_). Le 29 novembre 1814, il dirigea, devant un
public de rois, une cantate patriotique: _le Glorieux moment_ (_Der
glorreiche Augenblick_), et il composa pour la prise de Paris, en 1815,
un chœur: _Tout est consommé!_ (_Es ist vollbracht!_) Ces œuvres de
circonstance firent plus pour sa réputation que tout le reste de sa
musique. La gravure de Blasius Hœfel, d’après un dessin du Français
Letronne, et le masque farouche, moulé sur son visage par Franz Klein en
1812, donnent l’image vivante de Beethoven au temps du Congrès de
Vienne. Le trait dominant de cette face de lion, aux mâchoires serrées,
aux plis colères et douloureux, est la volonté,--une volonté
napoléonienne. On reconnaît l’homme, qui disait de Napoléon, après Iéna:
«Quel malheur que je ne me connaisse pas à la guerre comme à la musique!
Je le battrais!»--Mais son royaume n’était pas de ce monde. «Mon empire
est dans l’air», comme il l’écrit à François de Brunswick. (_Mein Reich
ist in der Luft_[44].)
* * * * *
A cette heure de gloire succède la période la plus triste et la plus
misérable.
Vienne n’avait jamais été sympathique à Beethoven. Un génie fier et
libre, comme le sien, ne pouvait se plaire dans cette ville factice,
d’esprit mondain et médiocre, que Wagner a si durement marquée de son
mépris[45]. Il ne perdait aucune occasion de s’en éloigner; et vers
1808, il avait songé sérieusement à quitter l’Autriche, pour venir à la
cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie[46]. Mais Vienne était
abondante en ressources musicales; et il faut lui rendre cette justice,
qu’il s’y trouva toujours de nobles dilettantes pour sentir la grandeur
de Beethoven et pour épargner à leur patrie la honte de le perdre. En
1809, trois des plus riches seigneurs de Vienne: l’archiduc Rodolphe,
élève de Beethoven, le prince Lobkowitz, et le prince Kinsky, s’étaient
engagés à lui servir annuellement une pension de 4 000 florins, sous la
seule condition qu’il resterait en Autriche: «Comme il est démontré,
disaient-ils, que l’homme ne peut entièrement se vouer à son art qu’à
la condition d’être libre de tout souci matériel, et que ce n’est
qu’alors qu’il peut produire ces œuvres sublimes qui sont la gloire de
l’art, les soussignés ont formé la résolution de mettre Ludwig van
Beethoven à l’abri du besoin, et d’écarter ainsi les obstacles
misérables qui pourraient s’opposer à l’essor de son génie.»
Malheureusement l’effet ne répondit pas aux promesses. Cette pension fut
toujours fort inexactement payée; bientôt elle cessa tout à fait de
l’être. Vienne avait d’ailleurs changé de caractère après le Congrès de
1814. La société était distraite de l’art par la politique, le goût
musical gâté par l’italianisme, et la mode, tout à Rossini, traitait
Beethoven de pédant[47].
Les amis et les protecteurs de Beethoven se dispersèrent ou moururent:
le prince Kinsky en 1812, Lichnowsky en 1814, Lobkowitz en 1816.
Rasumowsky, pour qui il avait écrit ses admirables quatuors, op. 59,
donna son dernier concert en février 1815. En 1815, Beethoven se
brouille avec Stephan von Breuning, son ami d’enfance, le frère
d’Éléonore[48]. Il est désormais seul[49]: «Je n’ai point d’amis et je
suis seul au monde», écrit-il dans ses notes de 1816.
La surdité était devenue complète[50]. Depuis l’automne de 1815, il n’a
plus de relations que par écrit avec le reste des hommes. Le plus ancien
cahier de conversation est de 1816[51]. On connaît le douloureux récit
de Schindler sur la représentation de _Fidelio_ en 1822. «Beethoven
demanda à diriger la répétition générale.... Dès le duetto du premier
acte, il fut évident qu’il n’entendait rien de ce qui se passait sur la
scène. Il retardait considérablement le mouvement; et, tandis que
l’orchestre suivait son bâton, les chanteurs pressaient pour leur
compte. Il s’ensuivit une confusion générale. Le chef d’orchestre
ordinaire, Umlauf, proposa un instant de repos, sans en donner la
raison; et, après quelques paroles échangées avec les chanteurs, on
recommença. Le même désordre se produisit de nouveau. Il fallut faire
une seconde pause. L’impossibilité de continuer sous la direction de
Beethoven était évidente; mais comment le lui faire comprendre? Personne
n’avait le cœur de lui dire: «Retire-toi, pauvre malheureux, tu ne peux
pas diriger». Beethoven, inquiet, agité, se tournait à droite et à
gauche, s’efforçait de lire dans l’expression des différentes
physionomies, et de comprendre d’où venait l’obstacle: de tous côtés, le
silence. Tout à coup, il m’appela d’une façon impérieuse. Quand je fus
près de lui, il me présenta son carnet et me fit signe d’écrire. Je
traçai ces mots: «Je vous supplie de ne pas continuer; je vous
expliquerai à la maison pourquoi». D’un bond, il sauta dans le parterre,
me criant: «Sortons vite!» Il courut d’un trait jusqu’à sa maison; il
entra et se laissa tomber inerte sur un divan, se couvrant le visage
avec les deux mains; il resta ainsi jusqu’à l’heure du repas. A table,
il ne fut pas possible d’en tirer une parole; il conservait l’expression
de l’abattement et de la douleur la plus profonde. Après dîner, quand je
voulus le laisser, il me retint, m’exprimant le désir de ne pas rester
seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l’accompagner chez son
médecin, qui avait une grande réputation pour les maladies de
l’oreille.... Dans toute la suite de mes rapports avec Beethoven, je ne
trouve pas un jour qui puisse se comparer à ce jour fatal de
novembre.... Il avait été frappé au cœur, et, jusqu’au jour de sa mort,
il vécut sous l’impression de cette terrible scène[52].»
Deux ans plus tard, le 7 mai 1824, dirigeant la _Symphonie avec chœurs_
(ou plutôt, comme dit le programme, «prenant part à la direction du
concert»), il n’entendait rien du fracas de toute la salle qui
l’acclamait; il ne parvenait à s’en douter, que lorsqu’une des
chanteuses, le prenant par la main, le tournait du côté du public, et
qu’il voyait soudain les auditeurs debout, agitant leurs chapeaux, et
battant des mains.--Un voyageur anglais, Russel, qui le vit au piano,
vers 1825, dit que quand il voulait jouer doucement, les touches ne
résonnaient pas, et que cela était saisissant de suivre dans ce silence
l’émotion qui l’animait, sur sa figure et ses doigts crispés.
Muré en lui-même[53], séparé du reste des hommes, il n’avait de
consolation qu’en la nature. «Elle était sa seule confidente», dit
Thérèse de Brunswick. Elle fut son refuge. Charles Neate, qui le connut
en 1815, dit qu’il ne vit jamais personne qui aimât aussi parfaitement
les fleurs, les nuages, la nature[54]: il semblait en vivre.--«Personne
sur terre ne peut aimer la campagne autant que moi, écrit Beethoven....
J’aime un arbre plus qu’un homme....»--Chaque jour, à Vienne, il
faisait le tour des remparts. A la campagne, de l’aurore à la nuit, il
se promenait seul, sans chapeau, sous le soleil, ou la pluie.
«Tout-Puissant!--Dans les bois je suis heureux,--heureux dans les
bois--où chaque arbre parle par toi.--Dieu, quelle splendeur!--Dans ces
forêts, sur les collines,--c’est le calme,--le calme pour te servir.»
Son inquiétude d’esprit y trouvait quelque répit[55]. Il était harcelé
par les soucis d’argent. Il écrit en 1818: «Je suis presque réduit à la
mendicité, et je suis forcé d’avoir l’air de ne pas manquer du
nécessaire». Et ailleurs: «La sonate op. 106 a été écrite dans des
circonstances pressantes. C’est une dure chose de travailler pour se
procurer du pain.» Spohr dit que souvent il ne pouvait sortir, à cause
de ses souliers troués. Il avait de fortes dettes envers ses éditeurs,
et ses œuvres ne lui rapportaient rien. La _Messe en ré_, mise en
souscription, recueillit sept souscripteurs (dont pas un musicien)[56].
Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses admirables
sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le prince
Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses
œuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son
sang; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des
difficultés domestiques, dans des procès sans fin, afin d’obtenir les
pensions qu’on lui devait, ou de conserver la tutelle d’un neveu, le
fils de son frère Charles, mort de la phtisie en 1815.
Il avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son cœur
débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble
qu’une sorte de grâce d’état ait pris soin de renouveler sans cesse et
d’accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point
d’aliments.--Il lui fallut d’abord disputer le petit Charles à la mère
indigne, qui voulait le lui enlever: