--Seigneur, dit Manrique, je me flatte de n'avoir pas dégénéré; mais je

ne me crois pas fait pour donner la loi à mon maître, et déclarer la

guerre à une femme. S'il faut arrêter une émeute populaire, la faiblesse

ne sera jamais le moyen dont je conseillerai de faire usage; et les

mutins, s'ils s'y exposent, connaîtront que je ne suis pas indigne de

succéder à Rodrigue de Gonzales. Que des gens qui se sont oubliés dans

les montagnes y soient devenus inquiets sous un gouvernement dont ils se

plaisent à critiquer les ressorts; qu'ils se laissent, par ignorance de

ce qui se passe, entraîner par le bruit répandu par la calomnie;

qu'ayant passé l'âge de la sensibilité, ils s'abandonnent à l'humeur,

s'érigent en censeurs des moeurs et veuillent gouverner les passions de

leur souverain; si je me refuse à les blâmer ouvertement, je connais

trop mes devoirs pour me laisser séduire par eux. Le roi est en affaires

et ne peut maintenant accueillir votre harangue. Il doit sortir pour se

rendre à la fête. Joignez-le au milieu du tumulte, faites-lui seul vos

remontrances si vous continuez de penser qu'elles soient à propos.» En

finissant ces mots, Manrique tourne le dos, et rentre dans l'appartement

du roi.

«Courtisan avili! dit le respectable vieillard, et Alphonse est assez

malheureux pour qu'il ne reste pas autour de lui un sujet fidèle!»

À la suite de cette douloureuse réflexion, Fernand allait s'éloigner,

lorsqu'il aperçoit Alvare Fanès, chancelier de Castille, sortant d'un

cabinet avec des possessions. Alvare est étonné en voyant Garcias. «Vous

à Tolède mon ancien ami; vous à la cour!--Je m'aperçois bien, lui répond

Garcias, qu'un bon serviteur doit paraître une espèce de phénomène

ici.» Alvare lui serre la main. «Suivez-moi, mon cher Fernand. Notre roi

a actuellement, et ici et autour, plus de sujets attachés à sa personne

que vous ne pensez. Mettons-nous à l'écart; j'ai a vous entretenir d'un

objet fort sérieux. Tout semble annoncer ici la joie, et dans un

moment....--Ah! je vous arrête, Fanès; quoi! on conspire, et vous êtes

du complot!--Oui, mon cher Garcias, j'en suis pour sauver Alphonse

malgré lui-même. Il faut que la juive périsse; c'est le seul moyen

d'anéantir le charme infernal par lequel elle le tient enchanté.

--Vous allez attenter à la vie d'une femme! vous l'arracherez des bras

de votre souverain! vous allez vous exposer et l'exposer lui-même aux

dangers d'une sédition, sans rien appréhender des excès où pourra le

porter son courage!--Garcias, dit Alvare, notre parti est pris: la

raison d'État, notre attachement pour notre souverain et la religion

nous commandent, nous nous exposerons; il ne sera jamais exposé. Mais,

fût-ce dans ses bras, Rachel sera poignardée. Si la mort de ce monstre

n'était résolue, les expéditions que je porte en feraient prononcer

l'arrêt. Elles déclarent la nation juive exempte de tout impôt,

lorsqu'il est question de lever, sur le royaume, un nouveau subside pour

fournir aux dépenses du siège de Cuenca, pour lequel on vient

d'assembler brusquement un corps de dix mille hommes.

--Ô mon cher Fanès! dit Garcias, conduisez-moi au roi, que je vous sauve

tous du malheur d'outrager la royauté. Ménageons un souverain dont la

jeunesse nous fut si chère. Laissez-moi baigner ses pieds de mes larmes;

secondez-moi, et nous le déterminerons à renvoyer Rachel.

--Quand vous y réussiriez, Garcias, son coeur serait toujours où

habiterait cette juive. Il ne pourrait jamais reprendre ses vertus, et

succomberait aux chagrins de sa séparation.

--Vous vous exagérez, Fanès, le pouvoir de l'amour dans l'absence...--Et

vous, Garcias, vous donnez tout au pouvoir de l'amour.»

La conversation des deux respectables vieillards est interrompue par des

cris éloignés, dont le bruit est venu jusqu'à eux: «Courons, mon ami;

courons, dit Garcias à Fanès: allons les modérer, les contenir, les

disperser. Ils ne pourront tenir contre l'ardeur de notre zèle et nos

cheveux blancs.»

Alphonse était sorti du palais avec Rachel pour aller à la fête, tous

deux rayonnants de parure. Le char du monarque précédait celui de la

favorite. Dès que le peuple les aperçoit dans la place, on fait foule

pour les entourer; mille cris partent à la fois: Vive, vive Alphonse! et

meure Rachel! Le roi ordonne à sa garde de protéger la retraite de son

idole, dont la voiture a repris bien vite le chemin du palais. Lui,

descend de la sienne, s'élance courageusement au milieu du peuple, qui

s'écarte respectueusement pour lui livrer passage; mais dix mille voix

autour de lui s'écrient: Vive à jamais Alphonse! meure, meure Rachel, et

périssent tous les Hébreux!

De quelque côté que veuille tourner Alphonse, la foule obéissante

s'émeut et se dispose pour ne point lui opposer d'obstacle. On a

dépouillé de fleurs des arcs de triomphe pour pouvoir semer sur ses pas

les fleurs dont ils étaient ornés. On distingue Fernand Garcias, au

milieu de ces étranges conjurés; il se donne des mouvements

extraordinaires, dont le roi ne peut pas saisir le motif. Cependant peu

à peu l'émeute commence à se calmer; les cris semblent moins unanimes,

et la foule dont ils partaient, en se divisant, s'éclaircit.

Garceran est venu annoncer à Rachel qu'elle doit pourvoir à sa sûreté,

en se retirant dans la tour; à Ruben, qu'il peut se recommander à ses

esprits. Les yeux de la juive étincellent de courroux. «Est-ce Alphonse,

dit-elle, qui me donne ce conseil timide? lui qui doit être le boulevard

entre le peuple et moi. Et toi, Ruben, tu trembles? la soif de l'or

t'a-t-elle fait négliger toutes les ressources de ton art? Mais tu peux

faire le mal, jamais le bien. Ta puissance et ta morale vont de pair.

Vous, Manrique, vous m'avez dit ce matin que Fernand de Castro était

descendu de ses montagnes. C'est lui qui encourage cette vile populace.

Vous pourrez vous réunir avec lui contre moi. Cela terminera

honorablement pour vous la querelle de vos deux maisons; et je ne

trouverai pas un homme assez courageux pour me défaire de ce vieux

sauvage? «En parlant ainsi, elle empoignait avec un mouvement de rage le

portrait du roi, toujours attaché à son col. «Alphonse, disait-elle, en

lui adressant la parole; tu me répondras de l'insolence et de la lâcheté

de tous tes sujets.»

Tandis que Rachel se laisse emporter à son dépit, sans cesser de compter

sur ses ressources, Fernand Garcias a joint son souverain. «Eh! quoi,

Fernand, lui dit Alphonse, vous étiez parmi ces mutins?--Oui, sire, et

j'y serais encore, répond le vertueux Castillan, si l'émeute n'était pas

apaisée. J'accourais ici ce matin pour vous engager à ne pas vous

exposer. Malheureux de n'avoir pas été instruit plus tôt de ce qui

devait se passer, je voulais employer le seul instant qui me restât pour

vous parler; Manrique m'a refusé votre audience. Mais rendez-moi

justice: pensez-vous que Garcias, estimé de vous, ait voulu souiller ses

derniers moments, en se rendant complice dans une émeute populaire

contre son souverain? Cependant, parmi ces gens dont je ne pourrais

grossir la troupe sans être criminel à mes yeux, j'ai trouvé ces braves

guerriers, protecteurs de votre précieuse enfance, qui versèrent leur

sang, prodiguèrent leur vie pour vous arracher des mains des usurpateurs

de vos États. J'ai vu les compagnons de vos travaux dans les champs de

la Palestine et de l'Égypte, dans les plaines de Toulouse, les

défenseurs de vos États, enfin, ce qu'il y a de plus noble, de plus

généreux, de plus vaillant en Castille. Ô mon souverain! serait-il

possible que des coeurs brûlant d'un zèle aussi pur pour votre

prospérité, pour votre gloire, eussent renoncé à des sentiments plus

chers que leur vie, qu'ils ont tant de fois exposée pour vous? Non, vous

ne devez pas le croire, la force de leur attachement pour votre personne

est le motif du soulèvement dont vous paraissez avoir à vous plaindre.

Tandis que leur activité en impose à peine à l'ennemi sur la frontière,

ils se plaignent de n'avoir plus à leur tête ce chef dont la victoire

n'abandonna jamais le char. Depuis sept ans, le héros de l'Espagne

languit, caché aux yeux de ses sujets et de l'univers, entre les bras

d'une femme juive, qui soumet à son avidité et à ses caprices le

meilleur souverain, le plus cher à son peuple qui soit dans l'univers. Ô

mon roi! vous briserez vos fers et les siens; vous vous affranchirez de

cet humiliant esclavage. J'ai eu l'indiscrétion de leur promettre que

vous écarteriez la juive de vous, et toute l'indigne race des Hébreux,

dont vos États sont infestés. Si vous ne pardonnez pas leur imprudence à

leur zèle, si le mien m'a engagé dans une démarche dont vous soyez

offensé, j'embrasse vos genoux, et ma tête exposée à votre glaive y va

répondre de ma conduite.»

Pendant que Fernand de Lara parlait au roi, de petits groupes dispersés

çà et là, dans un certain éloignement, observaient tous leurs

mouvements: quand le généreux Castillan se jeta à genoux, tous de

concert s'y précipitèrent, en étendant leurs mains vers le monarque. À

ce geste aussi puissant qu'unanime, Alphonse se laisse vaincre: «Ce

qu'on exige de moi, dit-il à Garcias, me coûtera la vie. Mais je ne puis

tenir contre le voeu de mon peuple; allez dire à Alvare Fanès que je

renvoie Rachel et bannis les juifs. Je lui ordonne d'expédier l'ordre.»

Dans le moment, le calme fut rétabli dans Tolède. Alphonse rentre au

palais; Rachel venait à sa rencontre: il l'évite. «Partez, Rachel, lui

dit-il, mon peuple exige que je me sépare de vous.

--Où sommes-nous? dit Rachel à Ruben, demeuré seul avec elle; un peuple

veut que je meure, un roi me sacrifie à son peuple par timidité. Qui me

vengera de l'insolence du peuple et de la lâcheté du roi? Suis-je bien

Rachel, qui commandais hier à tant de provinces? Alphonse est-il encore

Alphonse? Et vous, Ruben, qui m'avez entraînée dans l'abîme où je suis,

ne vous reste-t-il que la terreur de vous y voir plongé avec moi? Que

sont devenus ces cercles si puissants que vous vous vantiez de pouvoir

faire? Faites-en un qui me cache à tout ce qui m'environne, qui me

dérobe à moi-même; et, soit par le ciel, soit par l'enfer, vengez-moi de

mes ennemis. Entourez-nous de ces génies qui vinrent m'arracher à

l'innocence, quand je vivais à Cordoue, ignorée, pauvre et paisible.

Attendez-vous, pour opérer, que le glaive fasse tomber de vos mains

votre faible baguette?

--Femme emportée, répond Ruben, il vous sied bien de me reprocher ici

mes bienfaits. Que maudit soit le jour où, pouvant attirer sur toute

autre la fortune dont vous avez été comblée par les seules ressources de

mon art, mon fatal attachement me décida à vous donner la préférence! Je

fis usage de tout mon pouvoir pour établir solidement votre fortune, et

vous l'avez ruinée par votre hauteur et votre insolence. Elles ont

révolté un peuple entier, que mon savoir vous avait soumis.--Que dis-tu

de mon insolence? monstre d'avarice! reprit Rachel; ce sont tes odieuses

rapines qui l'ont révolté.....» Ruben était trop intéressé à se contenir

pour se livrer aux mouvements de colère que lui inspirait ce juste

reproche. «Rachel, lui dit-il, je vous ai déjà prévenue que, par rapport

à mes opérations, j'étais dans un temps d'épreuve. Si je risquais d'en

faire une, j'exposerais votre vie et la mienne; mais si, par quelque

cause extraordinaire, le charme que j'ai composé cesse d'agir sur le

roi, l'effet n'en peut être que suspendu. Redonnez-lui une nouvelle

force; demandez à voir Alphonse, avant votre départ: ce prince ne peut

vous refuser cette grâce, approchez-vous de lui, sans autre

démonstration que celle de la douleur. Précipitez-vous à ses pieds, par

un mouvement si brusque, qu'il ne puisse vous retenir. Saisissez-le de

manière à lui ôter les moyens d'échapper: alors faites que votre

portrait le touche, et redoublez la force de l'enchantement par la force

de vos larmes. Livrez-vous à tous les mouvements que vous éprouvez:

secondez les siens, et Rachel est encore reine. Mais Manrique vient....

Ne laissez pas échapper le moindre reproche; montrez-vous à lui

consternée, mais résignée à tout ce que son maître prétend ordonner de

vous.»

Manrique venait faire à la juive un compliment de cour, en lui annonçant

l'ordre qui exilait tous les juifs avec elle. «Ô Manrique! lui dit-elle,

si je fus assez heureuse pendant ma fortune pour vous donner des preuves

de mon attachement pour vous, j'ose, dans l'abaissement où je me trouve,

attendre une preuve de votre reconnaissance. Je vois que le salut de

votre maître dépend de notre séparation: le sacrifice en serait résolu

dans mon coeur quand on ne l'exigerait pas; je ne demande qu'une grâce;

j'ose l'attendre de sa bonté, de son humanité. En m'éloignant de lui

pour toujours, qu'il me permette de lire dans ses regards que son coeur

n'est point d'accord avec sa politique, et qu'il aimerait encore la

malheureuse Rachel si, en aimant trop, en étant trop aimée, elle ne fût

pas devenue odieuse à ses sujets. Je n'en abuserai pas; je veux le voir

et partir.»

Manrique croit pouvoir se charger de ce message. Alphonse, toujours

esclave de sa malheureuse passion, pense ne devoir pas se refuser à

cette courte et dernière entrevue. Il s'asseoit sur son trône pour en

imposer au moins par les alentours de la dignité.

Rachel arrive plus que négligemment vêtue et la chevelure en désordre;

Manrique et Ruben la soutiennent. Les larmes inondent son visage. «Mon

roi me bannit pour toujours de sa présence, dit-elle d'un ton de voix

douloureux et entrecoupé par les sanglots.--Oui, Rachel, répond

Alphonse, je vous sépare de moi; nous avons un peuple entier pour juge:

notre amour est un crime à ses yeux.--Ah! que je suis criminelle!

s'écria Rachel, et je mourrai dans mon crime. Ô mon souverain! car vous

n'êtes plus Alphonse pour moi; quand je me croyais heureuse entre les

bras du plus grand roi du monde, aurais-je pu présumer qu'une puissance

de la terre pourrait m'en arracher un jour, pour me précipiter dans les

abîmes de la honte, du désespoir et de la mort? L'amour avait produit

l'enchantement qui m'élevait au faîte du bonheur, il était le Dieu de

Rachel quand elle était aimée: on ne l'aime plus, elle aime plus que

jamais, il est devenu son tyran....

--Vous n'êtes plus aimée, Rachel? s'écrie Alphonse hors de lui-même. Je

veux que mes sujets soient juges du sacrifice que je fais à leur repos:

je leur donne plus que ma vie en vous éloignant de moi...

--Hélas! reprend Rachel, Alphonse n'a plus de courage que contre moi, et

il croit obéir à la vertu; il faut le seconder: adieu Alphonse...» Elle

se précipite à ses pieds; les baise et les baigne de ses larmes. «Ô

pieds de mon souverain! je distinguais avec tant de plaisir vos traces!

il ne me sera plus permis de les chercher et de les suivre.» Alphonse

faisant des efforts pour la relever: «Chères mains, dit-elle en les

saisissant et les couvrant de caresses, ou vous a fait signer le

sanglant ordre de mon bannissement; que ce soit le dernier acte de

faiblesse qu'on exige de vous! Relevez-vous de cette honte en portant le

fer et la flamme dans Grenade et dans Cordoue; adieu, mon souverain, mon

maître, le plus ingrat de tous les hommes.»

On ne saurait peindre l'état où les discours, et surtout les perfides

caresses de la juive, avaient mis Alphonse; il était entièrement hors de

lui-même. Rachel s'est relevée; elle a fait le mouvement de se retirer.

«Arrêtez, lui dit le roi, arrêtez!--Que je m'arrête! dit-elle; qu'on me

donne donc des armes. Si ma présence expose ici mon roi, si elle attire

sur lui les traits d'une populace mutinée, que je puisse voler

au-devant, les repousser et le venger. Adieu, adieu brave Alphonse,

jusqu'ici le modèle des rois par votre fermeté, puissent vos sujets

oublier ce qu'ils viennent d'obtenir de votre complaisance, et imaginer

que vous êtes redevenu leur maître!»

En disant ces dernières paroles, elle affecte de vouloir précipiter sa

retraite; Alphonse descend de son trône, court à elle, l'arrête et se

jette à ses pieds. «Non, lui dit-il, non, divine Rachel! vous ne me

quitterez point.--Je resterais, répond la juive, quand il y va de votre

couronne, peut-être de votre vie, mille fois plus précieuse que la

mienne!...--Souveraine à jamais de mon coeur, dit Alphonse,

rassurez-vous; Fernand de Castro et Alvare Fanès ont dissipé l'émeute

populaire, les troupes qui devaient faire le siége de Cuenca sont

cantonnées par mes ordres à six lieues de Tolède, et rien n'est à

appréhender ni pour vous ni pour moi: mais, dit Rachel, qui me rassurera

contre les ennemis qui ont osé m'attaquer à face découverte, si vous

n'effrayez pas les faiseurs de complots par des exemples?--Mon amour

pour vous, dit Alphonse, et la majesté de mon trône seront vos

sauve-gardes. Venez vous y asseoir avec moi, et que tout y rampe à vos

pieds.»

Rachel a l'audace de s'asseoir sur le trône; on fait ouvrir la porte de

la salle, et une foule de gens vendus à la faveur viennent rendre à

l'audacieuse juive leurs hommages intéressés, et le roi se retire pour

la laisser jouir de son triomphe.

Pendant que l'imprudent Alphonse retombait dans le précipice dont la

sagesse et le zèle du fidèle Fernand Garcias venaient de le retirer, ce

vertueux Castillan, enfermé avec Alvare Fanès, travaillait à consommer

par un seul acte le décret du bannissement de Rachel et de tous les

juifs: l'équité balançait cet ordre de manière que, sans enlever tous

ses trésors, fruits de ses concussions, cette nation détestée pût sortir

de tous les États soumis à la domination d'Alphonse, sans être

absolument dénuée des ressources nécessaires pour pouvoir chercher un

asile, et sans courir des risques pour la vie.

Sans avoir été prévenus de la révolution qui venait de le rendre

inutile, les deux vénérables vieillards viennent pour faire mettre à

leur travail la sanction du trône, et c'est Rachel qui l'occupe! À cette

vue, ils demeurent immobiles. Elle ordonne qu'on leur arrache ces

papiers, se les fait remettre, y jette un coup d'oeil rapide, et les

déchire. «Voilà, dit-elle, le cas qu'on doit faire des ordres surpris

par l'audace et la rébellion. Toi, vieux sauvage, dit-elle à Garcias,

prononce toi-même l'ordre de ton bannissement de Tolède. Tu ne peux y

reparaître que sur un échafaud. Toi, dit-elle à Alvare, vil ministre des

fantaisies du peuple, après avoir rapporté ici les sceaux, va le

prévenir que, s'il remue, on saura le châtier de son inquiétude; on fera

dresser des gibets pour lui en imposer. Préviens la nation qu'Alphonse,

qui régnait selon leur fantaisie, est aujourd'hui roi de Castille: que

tout ce qui est ici se retire, hors Ruben et Manrique.»

Les deux confidents de la nouvelle souveraine veulent lui inspirer un

peu plus de modération, de retenue; l'engager à déguiser ses

ressentiments, à poursuivre ses ennemis d'une manière moins découverte.

«Moi, leur dit-elle, que je manie le sceptre d'une main tremblante!

Puisque mon adresse l'a fait tomber entre mes mains, je prétends bien

faire rougir le sort de m'en avoir éloignée, et montrer comment on doit

gouverner dans les temps difficiles. Les ménagements sont la ressource

des âmes faibles. Si je n'accablais pas, je donnerais à mes ennemis le

temps de respirer. Ils m'ont fait craindre... Qu'ils tremblent! qu'ils

imaginent que rien ne peut les dérober à ma surveillance. Ô vengeance!

je suis passionnée pour les douceurs que tu me promets! J'en jouirais

sous l'éclair de la foudre dont le carreau devrait m'écraser.»

Manrique, aveuglément dévoué aux volontés de son maître, Manrique,

esclave de la beauté, à demi dénaturé par la séduction d'une longue

faveur, n'est point assez corrompu pour ne pas sentir se réveiller en

lui des sentiments d'humanité, de justice; fruits trop négligés de son

éducation et des exemples dont ses yeux ont été frappés dans sa

jeunesse. Le noble sang qui coule dans ses veines semble se renouveler

en lui, point assez pour l'engager à aller révéler à Alphonse ce qu'il

vient d'apercevoir d'odieux dans le caractère de Rachel, mais

suffisamment pour lui faire appréhender d'avance la suite des faiblesses

de son maître pour une aussi dangereuse créature. Il a pénétré depuis

longtemps le caractère de Ruben; et, malgré soi, il est entré en

défiance des sublimes connaissances de cet homme. Qu'est-ce qu'une

science qui, loin d'élever l'homme qui la possède au-dessus de son

espèce, le laisse en proie aux plus viles des passions, dont l'influence

avilit et déshonore l'humanité?

Le jeune Castillan a l'âme flétrie, il croit voir une batterie

insurmontable entre l'état où il est et le retour à la vertu. Il craint

de voir bientôt Alphonse transformé en tyran, et l'État accablé de

malheurs. Et les faits semblent justifier sa prévoyance. Les juifs

viennent de nouveau d'être déchargés par un de tous les impôts dont les

Castillans mêmes sont grevés. On les enhardit: ils abusent, et les

châtiments tombent sur ceux qui sont vexés. Le murmure, étouffé dans la

capitale par la frayeur des supplices, parvient jusqu'aux extrémités des

états d'Alphonse, et s'y dérobe dans le sein des cloîtres, à

l'espionnage des Hébreux répandus partout.

Rassurée par des émissaires fidèles, mais trompés, Rachel, dupe d'un

calme apparent présume que tout est tranquille, et prémédite, du sein de

cette paix imaginaire, d'engager Alphonse à faire une entreprise

éclatante contre les Maures de Cordoue: prétendant l'y accompagner, elle

faisait préparer de brillants équipages, quand une révolution plus

brusque que la première vient l'anéantir avec ses projets.

L'empire que Rachel avait repris sur Alphonse, eu un mot, indigna les

Castillans contre elle seule, contre Ruben, et le reste de la nation des

Juifs. Ils plaignirent d'autant plus leur souverain, assujetti à la

force de leurs maléfices, qu'ils le jugèrent plus malheureux; leur amour

pour lui se renforçait par le souvenir de ses vertus passées, en

opposition aux faiblesses honteuses dont ils le voyaient la victime.

Sa délivrance fut unanimement projetée. Les confessionnaux devinrent les

premiers moyens de s'entre-communiquer leurs dispositions, et les plus

sages d'entre les religieux de tous les ordres, leurs agents.

S'ils prennent le parti de s'absenter de chez eux, un pèlerinage

entrepris, le dessein de joindre un des différents corps assemblés pour

combattre contre les Maures, en sont les motifs apparents. Cependant des

magasins d'armes sont entrés dans Tolède, et y remplacent celles dont la

prévoyante Rachel avait mit dépouiller les citadins. Les communautés des

différents ordres sont devenues les arsenaux qui les recèlent.

Bientôt Balthazar de Zuniga, Juan de Gusman, Pèdre d'Avallos, tout ce

que la Castille a de nobles vertueux, dévoués à la libération du roi et

de l'État, entrés dans la ville sous le scapulaire des différents

ordres, sont dispersés parmi les religieux dont ils ont pris l'habit, et

attendent dans l'ombre des cloîtres le signal qui doit les mettre en

mouvement.

Ce signal devait partir du haut de la cathédrale. Une sentinelle cachée

dans le clocher observait de là les mouvements de l'intérieur du palais.

Elle a déjà annoncé que la garde est doublée; la défiante Rachel a fait

associer une garde étrangère à celle qui, auparavant, était toute

castillane. Mais, dans le cas où cette nouvelle troupe voudrait disputer

l'entrée des portes du palais, on a rassemblé des échelles pour tenter

de tous côtés l'escalade.

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 11 / 12 段