ne me crois pas fait pour donner la loi à mon maître, et déclarer la
guerre à une femme. S'il faut arrêter une émeute populaire, la faiblesse
ne sera jamais le moyen dont je conseillerai de faire usage; et les
mutins, s'ils s'y exposent, connaîtront que je ne suis pas indigne de
succéder à Rodrigue de Gonzales. Que des gens qui se sont oubliés dans
les montagnes y soient devenus inquiets sous un gouvernement dont ils se
plaisent à critiquer les ressorts; qu'ils se laissent, par ignorance de
ce qui se passe, entraîner par le bruit répandu par la calomnie;
qu'ayant passé l'âge de la sensibilité, ils s'abandonnent à l'humeur,
s'érigent en censeurs des moeurs et veuillent gouverner les passions de
leur souverain; si je me refuse à les blâmer ouvertement, je connais
trop mes devoirs pour me laisser séduire par eux. Le roi est en affaires
et ne peut maintenant accueillir votre harangue. Il doit sortir pour se
rendre à la fête. Joignez-le au milieu du tumulte, faites-lui seul vos
remontrances si vous continuez de penser qu'elles soient à propos.» En
finissant ces mots, Manrique tourne le dos, et rentre dans l'appartement
du roi.
«Courtisan avili! dit le respectable vieillard, et Alphonse est assez
malheureux pour qu'il ne reste pas autour de lui un sujet fidèle!»
À la suite de cette douloureuse réflexion, Fernand allait s'éloigner,
lorsqu'il aperçoit Alvare Fanès, chancelier de Castille, sortant d'un
cabinet avec des possessions. Alvare est étonné en voyant Garcias. «Vous
à Tolède mon ancien ami; vous à la cour!--Je m'aperçois bien, lui répond
Garcias, qu'un bon serviteur doit paraître une espèce de phénomène
ici.» Alvare lui serre la main. «Suivez-moi, mon cher Fernand. Notre roi
a actuellement, et ici et autour, plus de sujets attachés à sa personne
que vous ne pensez. Mettons-nous à l'écart; j'ai a vous entretenir d'un
objet fort sérieux. Tout semble annoncer ici la joie, et dans un
moment....--Ah! je vous arrête, Fanès; quoi! on conspire, et vous êtes
du complot!--Oui, mon cher Garcias, j'en suis pour sauver Alphonse
malgré lui-même. Il faut que la juive périsse; c'est le seul moyen
d'anéantir le charme infernal par lequel elle le tient enchanté.
--Vous allez attenter à la vie d'une femme! vous l'arracherez des bras
de votre souverain! vous allez vous exposer et l'exposer lui-même aux
dangers d'une sédition, sans rien appréhender des excès où pourra le
porter son courage!--Garcias, dit Alvare, notre parti est pris: la
raison d'État, notre attachement pour notre souverain et la religion
nous commandent, nous nous exposerons; il ne sera jamais exposé. Mais,
fût-ce dans ses bras, Rachel sera poignardée. Si la mort de ce monstre
n'était résolue, les expéditions que je porte en feraient prononcer
l'arrêt. Elles déclarent la nation juive exempte de tout impôt,
lorsqu'il est question de lever, sur le royaume, un nouveau subside pour
fournir aux dépenses du siège de Cuenca, pour lequel on vient
d'assembler brusquement un corps de dix mille hommes.
--Ô mon cher Fanès! dit Garcias, conduisez-moi au roi, que je vous sauve
tous du malheur d'outrager la royauté. Ménageons un souverain dont la
jeunesse nous fut si chère. Laissez-moi baigner ses pieds de mes larmes;
secondez-moi, et nous le déterminerons à renvoyer Rachel.
--Quand vous y réussiriez, Garcias, son coeur serait toujours où
habiterait cette juive. Il ne pourrait jamais reprendre ses vertus, et
succomberait aux chagrins de sa séparation.
--Vous vous exagérez, Fanès, le pouvoir de l'amour dans l'absence...--Et
vous, Garcias, vous donnez tout au pouvoir de l'amour.»
La conversation des deux respectables vieillards est interrompue par des
cris éloignés, dont le bruit est venu jusqu'à eux: «Courons, mon ami;
courons, dit Garcias à Fanès: allons les modérer, les contenir, les
disperser. Ils ne pourront tenir contre l'ardeur de notre zèle et nos
cheveux blancs.»
Alphonse était sorti du palais avec Rachel pour aller à la fête, tous
deux rayonnants de parure. Le char du monarque précédait celui de la
favorite. Dès que le peuple les aperçoit dans la place, on fait foule
pour les entourer; mille cris partent à la fois: Vive, vive Alphonse! et
meure Rachel! Le roi ordonne à sa garde de protéger la retraite de son
idole, dont la voiture a repris bien vite le chemin du palais. Lui,
descend de la sienne, s'élance courageusement au milieu du peuple, qui
s'écarte respectueusement pour lui livrer passage; mais dix mille voix
autour de lui s'écrient: Vive à jamais Alphonse! meure, meure Rachel, et
périssent tous les Hébreux!
De quelque côté que veuille tourner Alphonse, la foule obéissante
s'émeut et se dispose pour ne point lui opposer d'obstacle. On a
dépouillé de fleurs des arcs de triomphe pour pouvoir semer sur ses pas
les fleurs dont ils étaient ornés. On distingue Fernand Garcias, au
milieu de ces étranges conjurés; il se donne des mouvements
extraordinaires, dont le roi ne peut pas saisir le motif. Cependant peu
à peu l'émeute commence à se calmer; les cris semblent moins unanimes,
et la foule dont ils partaient, en se divisant, s'éclaircit.
Garceran est venu annoncer à Rachel qu'elle doit pourvoir à sa sûreté,
en se retirant dans la tour; à Ruben, qu'il peut se recommander à ses
esprits. Les yeux de la juive étincellent de courroux. «Est-ce Alphonse,
dit-elle, qui me donne ce conseil timide? lui qui doit être le boulevard
entre le peuple et moi. Et toi, Ruben, tu trembles? la soif de l'or
t'a-t-elle fait négliger toutes les ressources de ton art? Mais tu peux
faire le mal, jamais le bien. Ta puissance et ta morale vont de pair.
Vous, Manrique, vous m'avez dit ce matin que Fernand de Castro était
descendu de ses montagnes. C'est lui qui encourage cette vile populace.
Vous pourrez vous réunir avec lui contre moi. Cela terminera
honorablement pour vous la querelle de vos deux maisons; et je ne
trouverai pas un homme assez courageux pour me défaire de ce vieux
sauvage? «En parlant ainsi, elle empoignait avec un mouvement de rage le
portrait du roi, toujours attaché à son col. «Alphonse, disait-elle, en
lui adressant la parole; tu me répondras de l'insolence et de la lâcheté
de tous tes sujets.»
Tandis que Rachel se laisse emporter à son dépit, sans cesser de compter
sur ses ressources, Fernand Garcias a joint son souverain. «Eh! quoi,
Fernand, lui dit Alphonse, vous étiez parmi ces mutins?--Oui, sire, et
j'y serais encore, répond le vertueux Castillan, si l'émeute n'était pas
apaisée. J'accourais ici ce matin pour vous engager à ne pas vous
exposer. Malheureux de n'avoir pas été instruit plus tôt de ce qui
devait se passer, je voulais employer le seul instant qui me restât pour
vous parler; Manrique m'a refusé votre audience. Mais rendez-moi
justice: pensez-vous que Garcias, estimé de vous, ait voulu souiller ses
derniers moments, en se rendant complice dans une émeute populaire
contre son souverain? Cependant, parmi ces gens dont je ne pourrais
grossir la troupe sans être criminel à mes yeux, j'ai trouvé ces braves
guerriers, protecteurs de votre précieuse enfance, qui versèrent leur
sang, prodiguèrent leur vie pour vous arracher des mains des usurpateurs
de vos États. J'ai vu les compagnons de vos travaux dans les champs de
la Palestine et de l'Égypte, dans les plaines de Toulouse, les
défenseurs de vos États, enfin, ce qu'il y a de plus noble, de plus
généreux, de plus vaillant en Castille. Ô mon souverain! serait-il
possible que des coeurs brûlant d'un zèle aussi pur pour votre
prospérité, pour votre gloire, eussent renoncé à des sentiments plus
chers que leur vie, qu'ils ont tant de fois exposée pour vous? Non, vous
ne devez pas le croire, la force de leur attachement pour votre personne
est le motif du soulèvement dont vous paraissez avoir à vous plaindre.
Tandis que leur activité en impose à peine à l'ennemi sur la frontière,
ils se plaignent de n'avoir plus à leur tête ce chef dont la victoire
n'abandonna jamais le char. Depuis sept ans, le héros de l'Espagne
languit, caché aux yeux de ses sujets et de l'univers, entre les bras
d'une femme juive, qui soumet à son avidité et à ses caprices le
meilleur souverain, le plus cher à son peuple qui soit dans l'univers. Ô
mon roi! vous briserez vos fers et les siens; vous vous affranchirez de
cet humiliant esclavage. J'ai eu l'indiscrétion de leur promettre que
vous écarteriez la juive de vous, et toute l'indigne race des Hébreux,
dont vos États sont infestés. Si vous ne pardonnez pas leur imprudence à
leur zèle, si le mien m'a engagé dans une démarche dont vous soyez
offensé, j'embrasse vos genoux, et ma tête exposée à votre glaive y va
répondre de ma conduite.»
Pendant que Fernand de Lara parlait au roi, de petits groupes dispersés
çà et là, dans un certain éloignement, observaient tous leurs
mouvements: quand le généreux Castillan se jeta à genoux, tous de
concert s'y précipitèrent, en étendant leurs mains vers le monarque. À
ce geste aussi puissant qu'unanime, Alphonse se laisse vaincre: «Ce
qu'on exige de moi, dit-il à Garcias, me coûtera la vie. Mais je ne puis
tenir contre le voeu de mon peuple; allez dire à Alvare Fanès que je
renvoie Rachel et bannis les juifs. Je lui ordonne d'expédier l'ordre.»
Dans le moment, le calme fut rétabli dans Tolède. Alphonse rentre au
palais; Rachel venait à sa rencontre: il l'évite. «Partez, Rachel, lui
dit-il, mon peuple exige que je me sépare de vous.
--Où sommes-nous? dit Rachel à Ruben, demeuré seul avec elle; un peuple
veut que je meure, un roi me sacrifie à son peuple par timidité. Qui me
vengera de l'insolence du peuple et de la lâcheté du roi? Suis-je bien
Rachel, qui commandais hier à tant de provinces? Alphonse est-il encore
Alphonse? Et vous, Ruben, qui m'avez entraînée dans l'abîme où je suis,
ne vous reste-t-il que la terreur de vous y voir plongé avec moi? Que
sont devenus ces cercles si puissants que vous vous vantiez de pouvoir
faire? Faites-en un qui me cache à tout ce qui m'environne, qui me
dérobe à moi-même; et, soit par le ciel, soit par l'enfer, vengez-moi de
mes ennemis. Entourez-nous de ces génies qui vinrent m'arracher à
l'innocence, quand je vivais à Cordoue, ignorée, pauvre et paisible.
Attendez-vous, pour opérer, que le glaive fasse tomber de vos mains
votre faible baguette?
--Femme emportée, répond Ruben, il vous sied bien de me reprocher ici
mes bienfaits. Que maudit soit le jour où, pouvant attirer sur toute
autre la fortune dont vous avez été comblée par les seules ressources de
mon art, mon fatal attachement me décida à vous donner la préférence! Je
fis usage de tout mon pouvoir pour établir solidement votre fortune, et
vous l'avez ruinée par votre hauteur et votre insolence. Elles ont
révolté un peuple entier, que mon savoir vous avait soumis.--Que dis-tu
de mon insolence? monstre d'avarice! reprit Rachel; ce sont tes odieuses
rapines qui l'ont révolté.....» Ruben était trop intéressé à se contenir
pour se livrer aux mouvements de colère que lui inspirait ce juste
reproche. «Rachel, lui dit-il, je vous ai déjà prévenue que, par rapport
à mes opérations, j'étais dans un temps d'épreuve. Si je risquais d'en
faire une, j'exposerais votre vie et la mienne; mais si, par quelque
cause extraordinaire, le charme que j'ai composé cesse d'agir sur le
roi, l'effet n'en peut être que suspendu. Redonnez-lui une nouvelle
force; demandez à voir Alphonse, avant votre départ: ce prince ne peut
vous refuser cette grâce, approchez-vous de lui, sans autre
démonstration que celle de la douleur. Précipitez-vous à ses pieds, par
un mouvement si brusque, qu'il ne puisse vous retenir. Saisissez-le de
manière à lui ôter les moyens d'échapper: alors faites que votre
portrait le touche, et redoublez la force de l'enchantement par la force
de vos larmes. Livrez-vous à tous les mouvements que vous éprouvez:
secondez les siens, et Rachel est encore reine. Mais Manrique vient....
Ne laissez pas échapper le moindre reproche; montrez-vous à lui
consternée, mais résignée à tout ce que son maître prétend ordonner de
vous.»
Manrique venait faire à la juive un compliment de cour, en lui annonçant
l'ordre qui exilait tous les juifs avec elle. «Ô Manrique! lui dit-elle,
si je fus assez heureuse pendant ma fortune pour vous donner des preuves
de mon attachement pour vous, j'ose, dans l'abaissement où je me trouve,
attendre une preuve de votre reconnaissance. Je vois que le salut de
votre maître dépend de notre séparation: le sacrifice en serait résolu
dans mon coeur quand on ne l'exigerait pas; je ne demande qu'une grâce;
j'ose l'attendre de sa bonté, de son humanité. En m'éloignant de lui
pour toujours, qu'il me permette de lire dans ses regards que son coeur
n'est point d'accord avec sa politique, et qu'il aimerait encore la
malheureuse Rachel si, en aimant trop, en étant trop aimée, elle ne fût
pas devenue odieuse à ses sujets. Je n'en abuserai pas; je veux le voir
et partir.»
Manrique croit pouvoir se charger de ce message. Alphonse, toujours
esclave de sa malheureuse passion, pense ne devoir pas se refuser à
cette courte et dernière entrevue. Il s'asseoit sur son trône pour en
imposer au moins par les alentours de la dignité.
Rachel arrive plus que négligemment vêtue et la chevelure en désordre;
Manrique et Ruben la soutiennent. Les larmes inondent son visage. «Mon
roi me bannit pour toujours de sa présence, dit-elle d'un ton de voix
douloureux et entrecoupé par les sanglots.--Oui, Rachel, répond
Alphonse, je vous sépare de moi; nous avons un peuple entier pour juge:
notre amour est un crime à ses yeux.--Ah! que je suis criminelle!
s'écria Rachel, et je mourrai dans mon crime. Ô mon souverain! car vous
n'êtes plus Alphonse pour moi; quand je me croyais heureuse entre les
bras du plus grand roi du monde, aurais-je pu présumer qu'une puissance
de la terre pourrait m'en arracher un jour, pour me précipiter dans les
abîmes de la honte, du désespoir et de la mort? L'amour avait produit
l'enchantement qui m'élevait au faîte du bonheur, il était le Dieu de
Rachel quand elle était aimée: on ne l'aime plus, elle aime plus que
jamais, il est devenu son tyran....
--Vous n'êtes plus aimée, Rachel? s'écrie Alphonse hors de lui-même. Je
veux que mes sujets soient juges du sacrifice que je fais à leur repos:
je leur donne plus que ma vie en vous éloignant de moi...
--Hélas! reprend Rachel, Alphonse n'a plus de courage que contre moi, et
il croit obéir à la vertu; il faut le seconder: adieu Alphonse...» Elle
se précipite à ses pieds; les baise et les baigne de ses larmes. «Ô
pieds de mon souverain! je distinguais avec tant de plaisir vos traces!
il ne me sera plus permis de les chercher et de les suivre.» Alphonse
faisant des efforts pour la relever: «Chères mains, dit-elle en les
saisissant et les couvrant de caresses, ou vous a fait signer le
sanglant ordre de mon bannissement; que ce soit le dernier acte de
faiblesse qu'on exige de vous! Relevez-vous de cette honte en portant le
fer et la flamme dans Grenade et dans Cordoue; adieu, mon souverain, mon
maître, le plus ingrat de tous les hommes.»
On ne saurait peindre l'état où les discours, et surtout les perfides
caresses de la juive, avaient mis Alphonse; il était entièrement hors de
lui-même. Rachel s'est relevée; elle a fait le mouvement de se retirer.
«Arrêtez, lui dit le roi, arrêtez!--Que je m'arrête! dit-elle; qu'on me
donne donc des armes. Si ma présence expose ici mon roi, si elle attire
sur lui les traits d'une populace mutinée, que je puisse voler
au-devant, les repousser et le venger. Adieu, adieu brave Alphonse,
jusqu'ici le modèle des rois par votre fermeté, puissent vos sujets
oublier ce qu'ils viennent d'obtenir de votre complaisance, et imaginer
que vous êtes redevenu leur maître!»
En disant ces dernières paroles, elle affecte de vouloir précipiter sa
retraite; Alphonse descend de son trône, court à elle, l'arrête et se
jette à ses pieds. «Non, lui dit-il, non, divine Rachel! vous ne me
quitterez point.--Je resterais, répond la juive, quand il y va de votre
couronne, peut-être de votre vie, mille fois plus précieuse que la
mienne!...--Souveraine à jamais de mon coeur, dit Alphonse,
rassurez-vous; Fernand de Castro et Alvare Fanès ont dissipé l'émeute
populaire, les troupes qui devaient faire le siége de Cuenca sont
cantonnées par mes ordres à six lieues de Tolède, et rien n'est à
appréhender ni pour vous ni pour moi: mais, dit Rachel, qui me rassurera
contre les ennemis qui ont osé m'attaquer à face découverte, si vous
n'effrayez pas les faiseurs de complots par des exemples?--Mon amour
pour vous, dit Alphonse, et la majesté de mon trône seront vos
sauve-gardes. Venez vous y asseoir avec moi, et que tout y rampe à vos
pieds.»
Rachel a l'audace de s'asseoir sur le trône; on fait ouvrir la porte de
la salle, et une foule de gens vendus à la faveur viennent rendre à
l'audacieuse juive leurs hommages intéressés, et le roi se retire pour
la laisser jouir de son triomphe.
Pendant que l'imprudent Alphonse retombait dans le précipice dont la
sagesse et le zèle du fidèle Fernand Garcias venaient de le retirer, ce
vertueux Castillan, enfermé avec Alvare Fanès, travaillait à consommer
par un seul acte le décret du bannissement de Rachel et de tous les
juifs: l'équité balançait cet ordre de manière que, sans enlever tous
ses trésors, fruits de ses concussions, cette nation détestée pût sortir
de tous les États soumis à la domination d'Alphonse, sans être
absolument dénuée des ressources nécessaires pour pouvoir chercher un
asile, et sans courir des risques pour la vie.
Sans avoir été prévenus de la révolution qui venait de le rendre
inutile, les deux vénérables vieillards viennent pour faire mettre à
leur travail la sanction du trône, et c'est Rachel qui l'occupe! À cette
vue, ils demeurent immobiles. Elle ordonne qu'on leur arrache ces
papiers, se les fait remettre, y jette un coup d'oeil rapide, et les
déchire. «Voilà, dit-elle, le cas qu'on doit faire des ordres surpris
par l'audace et la rébellion. Toi, vieux sauvage, dit-elle à Garcias,
prononce toi-même l'ordre de ton bannissement de Tolède. Tu ne peux y
reparaître que sur un échafaud. Toi, dit-elle à Alvare, vil ministre des
fantaisies du peuple, après avoir rapporté ici les sceaux, va le
prévenir que, s'il remue, on saura le châtier de son inquiétude; on fera
dresser des gibets pour lui en imposer. Préviens la nation qu'Alphonse,
qui régnait selon leur fantaisie, est aujourd'hui roi de Castille: que
tout ce qui est ici se retire, hors Ruben et Manrique.»
Les deux confidents de la nouvelle souveraine veulent lui inspirer un
peu plus de modération, de retenue; l'engager à déguiser ses
ressentiments, à poursuivre ses ennemis d'une manière moins découverte.
«Moi, leur dit-elle, que je manie le sceptre d'une main tremblante!
Puisque mon adresse l'a fait tomber entre mes mains, je prétends bien
faire rougir le sort de m'en avoir éloignée, et montrer comment on doit
gouverner dans les temps difficiles. Les ménagements sont la ressource
des âmes faibles. Si je n'accablais pas, je donnerais à mes ennemis le
temps de respirer. Ils m'ont fait craindre... Qu'ils tremblent! qu'ils
imaginent que rien ne peut les dérober à ma surveillance. Ô vengeance!
je suis passionnée pour les douceurs que tu me promets! J'en jouirais
sous l'éclair de la foudre dont le carreau devrait m'écraser.»
Manrique, aveuglément dévoué aux volontés de son maître, Manrique,
esclave de la beauté, à demi dénaturé par la séduction d'une longue
faveur, n'est point assez corrompu pour ne pas sentir se réveiller en
lui des sentiments d'humanité, de justice; fruits trop négligés de son
éducation et des exemples dont ses yeux ont été frappés dans sa
jeunesse. Le noble sang qui coule dans ses veines semble se renouveler
en lui, point assez pour l'engager à aller révéler à Alphonse ce qu'il
vient d'apercevoir d'odieux dans le caractère de Rachel, mais
suffisamment pour lui faire appréhender d'avance la suite des faiblesses
de son maître pour une aussi dangereuse créature. Il a pénétré depuis
longtemps le caractère de Ruben; et, malgré soi, il est entré en
défiance des sublimes connaissances de cet homme. Qu'est-ce qu'une
science qui, loin d'élever l'homme qui la possède au-dessus de son
espèce, le laisse en proie aux plus viles des passions, dont l'influence
avilit et déshonore l'humanité?
Le jeune Castillan a l'âme flétrie, il croit voir une batterie
insurmontable entre l'état où il est et le retour à la vertu. Il craint
de voir bientôt Alphonse transformé en tyran, et l'État accablé de
malheurs. Et les faits semblent justifier sa prévoyance. Les juifs
viennent de nouveau d'être déchargés par un de tous les impôts dont les
Castillans mêmes sont grevés. On les enhardit: ils abusent, et les
châtiments tombent sur ceux qui sont vexés. Le murmure, étouffé dans la
capitale par la frayeur des supplices, parvient jusqu'aux extrémités des
états d'Alphonse, et s'y dérobe dans le sein des cloîtres, à
l'espionnage des Hébreux répandus partout.
Rassurée par des émissaires fidèles, mais trompés, Rachel, dupe d'un
calme apparent présume que tout est tranquille, et prémédite, du sein de
cette paix imaginaire, d'engager Alphonse à faire une entreprise
éclatante contre les Maures de Cordoue: prétendant l'y accompagner, elle
faisait préparer de brillants équipages, quand une révolution plus
brusque que la première vient l'anéantir avec ses projets.
L'empire que Rachel avait repris sur Alphonse, eu un mot, indigna les
Castillans contre elle seule, contre Ruben, et le reste de la nation des
Juifs. Ils plaignirent d'autant plus leur souverain, assujetti à la
force de leurs maléfices, qu'ils le jugèrent plus malheureux; leur amour
pour lui se renforçait par le souvenir de ses vertus passées, en
opposition aux faiblesses honteuses dont ils le voyaient la victime.
Sa délivrance fut unanimement projetée. Les confessionnaux devinrent les
premiers moyens de s'entre-communiquer leurs dispositions, et les plus
sages d'entre les religieux de tous les ordres, leurs agents.
S'ils prennent le parti de s'absenter de chez eux, un pèlerinage
entrepris, le dessein de joindre un des différents corps assemblés pour
combattre contre les Maures, en sont les motifs apparents. Cependant des
magasins d'armes sont entrés dans Tolède, et y remplacent celles dont la
prévoyante Rachel avait mit dépouiller les citadins. Les communautés des
différents ordres sont devenues les arsenaux qui les recèlent.
Bientôt Balthazar de Zuniga, Juan de Gusman, Pèdre d'Avallos, tout ce
que la Castille a de nobles vertueux, dévoués à la libération du roi et
de l'État, entrés dans la ville sous le scapulaire des différents
ordres, sont dispersés parmi les religieux dont ils ont pris l'habit, et
attendent dans l'ombre des cloîtres le signal qui doit les mettre en
mouvement.
Ce signal devait partir du haut de la cathédrale. Une sentinelle cachée
dans le clocher observait de là les mouvements de l'intérieur du palais.
Elle a déjà annoncé que la garde est doublée; la défiante Rachel a fait
associer une garde étrangère à celle qui, auparavant, était toute
castillane. Mais, dans le cas où cette nouvelle troupe voudrait disputer
l'entrée des portes du palais, on a rassemblé des échelles pour tenter
de tous côtés l'escalade.