Fanès, caché chez l'archevêque. Fernand Garcias, retiré dans son domaine
où l'attachement de ses vassaux pour sa personne, où la force de ses
châteaux le mettent à l'abri des entreprises de la juive, frémit plus
que jamais de l'aveuglement de son roi et des malheurs du peuple; la
conspiration se dérobe à ses yeux. On redoute trop ses principes;
cependant, de quelque voile que la conspiration se fût environnée, lui,
se défiant d'autant plus, qu'au milieu de tant de maux soufferts, on
paraissait s'être interdit la plainte, ne vit pas plutôt ses voisins les
plus considérables s'éloigner de chez eux sous différents prétextes,
qu'il crut devoir leur prêter d'autres motifs. Il était dangereux pour
lui d'entrer dans Tolède. Il y pouvait, quand même on ne l'arrêterait
pas, succomber sous le fer de quelques assassins privilégiés. En
marchant de nuit pour n'être pas aperçu, il se détermine à se rapprocher
de Tolède, et reste caché, à quelque distance, dans la maison de
Vaudelos, gentilhomme bourguignon, jadis serviteur de la reine Urraque,
mère d'Alphonse. «Quoi! c'est vous que je vois ici, noble Fernand, dit
Vaudelos; et vous vous y exposez à la vengeance de notre tyranne?
Ignorez-vous que votre tête est à prix dans Tolède?--Je le sais, répond
Garcias; mais un intérêt plus pressant pour moi que celui de ma propre
sûreté me force à la compromettre. Il s'agit de celle d'Alphonse, et
j'appréhende un soulèvement général, plus dangereux pour lui que la
première émeute.--Je n'y vois pas d'apparence, répond le Bourguignon. On
souffre beaucoup ici; mais on ne murmure pas. Je ne vois pas le moindre
mouvement. On se contente de prier en secret pour que notre roi soit
enfin désensorcelé.--Cher Vaudelos, répond Fernand, la juive a dans les
yeux et sur les lèvres un enchantement vraiment diabolique. Elle a un
caractère qui, pour n'être pas magique, n'en est que plus
dangereux.--Mais, dit Vaudelos, ce prince que j'eus dans mes bras tout
enfant, qui ne donna jamais que des preuves de bonté, de magnanimité, de
justice, que vous-même avez vu briller de tant de vertus pourrait-il
souffrir, s'il était maître de lui-même, qu'une femme...--Oui, reprit
Garcias, si la femme avait su en faire un esclave. Je respecte les
préjugés du peuple, parce qu'ils sont favorables à notre roi, dont ils
paraissent diminuer la faute: mais, mon cher Vaudelos, ces préjugés
peuvent rendre cruel, et j'ai en horreur toute espèce de cruauté. Si on
se borne à des prières, je cesse d'avoir des inquiétudes; mais ce calme
qui vous séduit ne m'en impose pas. Jamais cette nation-ci n'est plus
dangereuse qu'alors que, souffrant à l'excès, elle paraît tranquille.
»Je suis conduit ici par un simple pressentiment. Vous connaissez la
liberté dont nous jouissons au sein de nos montagnes. Cette pépinière de
jeunes héros dont je suis entouré, vassale noblement soumise au trône,
n'est pas faite pour respecter, comme elle paraît le faire, en silence,
les ordres capricieux et cruels qui en émanent tous les jours. Tout en
élevant au ciel les belles actions qui ont honoré la jeunesse
d'Alphonse, je les entendais blâmer hautement, dans le cours des années
qui viennent de s'écouler, l'attachement du roi pour la juive. Ils se
taisent aujourd'hui. Je ne saurais les soupçonner d'un sentiment de
crainte. Je les vois occupés de leur vengeance. Elle attentera sur
Rachel, irritera le roi, et je crains jusqu'au réveil des vertus dans
notre monarque. Sa valeur pourrait lui devenir fatale à lui-même.
»Aidez-moi à surveiller ce qui se passe. J'userai de ce qui me reste de
considération pour prévenir les violences. Allez à Tolède; rien ne peut
vous rendre suspect à ses habitants: vous avez vos entrées au palais.
Promenez-vous dans la ville; consultez les regards, si les bouches se
taisent, et voyez si vous ne démêlerez ni agitation ni inquiétude. Je
vous attendrai tranquillement ici, où je suis à l'abri de toute
surprise.»
Vaudelos acquiesce à la proposition de Garcias, et part à l'instant pour
Tolède. Un billet qu'il venait de recevoir l'engageait à se trouver à
une assemblée de congrégation chez les dominicains. Souvent on lui en
adressait de pareils. Il s'agissait pour l'ordinaire, dans les
délibérations d'une compagnie de cette nature, de pourvoir aux
embellissements ou aux réparations d'une chapelle, ou de venir au
secours de quelque congréganiste nécessiteux. L'invitation ne réveilla
point d'autre idée.
Tandis que Fernand se repose et que Vaudelos est en marche, tout se
prépare à Tolède pour l'expédition préméditée. On était prévenu
qu'Alphonse devait s'écarter pour prendre le plaisir de la chasse; c'est
le moment qu'on devait saisir pour massacrer Rachel, Ruben et les
Hébreux. Dès que le soleil paraît, un premier coup de cloche, parti du
clocher de la cathédrale, avertit qu'on prépare les équipages du roi.
D'autres clochers répètent ce signal. Bientôt un second signal avertit
que le roi monte à cheval. Enfin un troisième et dernier, que lui et sa
garde sont absolument hors de la vue.
On était rassemblé dans les églises pour le service divin. Tout à coup,
les portes en sont fermées. Dans chacune d'elles, un religieux monte en
chaire. «Braves Tolédans, dit-il à l'assemblée, aujourd'hui
l'assujettissement de votre bon roi Alphonse et le malheur de la
Castille vont cesser. La noblesse du royaume s'est rassemblée ici pour
vous venger de l'odieuse Rachel, et vous affranchir du joug des Hébreux.
Regardez, vous verrez dans le choeur, sous des habits pareils aux nôtres,
les respectables chefs qui doivent vous commander; on va vous donner des
armes. Tout ce qu'il y a de chrétiens à Tolède les prennent dans ce
moment-ci. Marchez avec assurance; vous allez combattre, s'il le faut,
pour votre roi, votre honneur, votre liberté, votre patrie, et pour Dieu
enfin, puisque vous allez détruire les oeuvres de l'enfer.»
Pendant que le prédicateur faisait cette courte exhortation, on
apportait du fond de la sacristie devant l'autel des faisceaux d'armes;
un célébrant les bénissait et une foule d'acolytes les distribuaient
dans tous les rangs formés dans l'église. Les chefs, laissant voir leurs
gantelets armés d'un bâton de commandement, mettaient de l'ordre dans
les rangs, assemblaient les compagnies avec cette intelligence
flegmatique qui, dans sa lenteur apparente, établit promptement la
régie. Bientôt on voit des bataillons en état de marcher; les bannières
vont leur servir de drapeaux.
À peine les corps sont en règle, qu'un signal les avertit de se mettre
en mouvement. Les troupes qui doivent s'emparer des avenues de Tolède
sortent des églises les plus voisines de ses portes. Le reste marche
vers le palais flegmatiquement et en silence, comme il avait pris les
armes.
La première des troupes, sortant de la cathédrale, arrive en un moment
aux portes du palais. Déjà les conspirateurs en étaient les maîtres. Une
trentaine d'entre eux, les plus déterminés, sous un habit qui n'était
point suspect, en avaient surpris et désarmé la garde. Ils s'étaient
emparés des armes qui étaient aux faisceaux. Dans tous les cas, la garde
castillane, en voyant à quels ennemis elle avait affaire, eût fait peu
de résistance; mais l'étrangère, désarmée et surprise, ne fut pas en
état d'en faire. En une demi-heure de temps, douze mille hommes armés
environnèrent l'enceinte du palais, et il ne demeure à Rachel pour toute
protection que quelques portes que des juives tremblantes ont
barricadées sur elles.
Vaudelos a vu le commencement des mouvements. Il retourne à Fernand au
grand galop de sa monture; Fernand part comme un éclair et vient se
précipiter au milieu des bataillons.
Cependant au premier bruit qu'avait occasionné le désarmement de la
garde, Rachel, entendant parler d'émeute, ordonne à Manrique de faire
avertir Alphonse, et d'aller lui-même donner ordre aux troupes
cantonnées dans les environs de Tolède de marcher; Manrique part comme
s'il devait obéir. Elle dit à ses femmes de porter ses effets dans la
tour, où elle pensait trouver un asile jusqu'au retour d'Alphonse et des
troupes dont elle attendait le secours; mais quatre de ces religieux,
armés de toutes pièces, ayant prévu son dessein, en gardent les portes.
Alors la juive voit son danger; elle parcourt le palais et ne rencontre
que des visages effrayés: hommes, femmes, tout l'évite, tout
l'abandonne. Elle est seule. «Ô solitude affreuse! s'écrie-t-elle,
effrayant vestibule de la mort! j'interprète ton silence; il me présage
la foudre dont je vais être écrasée. Ah! pût-elle tomber du ciel sur moi
et me dérober à l'ignominie de périr sous les coups de ces odieux
Castillans!» En finissant cette apostrophe, elle aperçoit Ruben pâle,
tremblant, défiguré. «Te voilà, oiseau de fatal augure! l'impuissance,
le crime et l'assassinat sont dans tes horribles regards, la rage
effrayée tremble sous tes lèvres. Ne m'approche pas, monstre, tu es plus
affreux que le remords.
--Cesse de me provoquer, méchante femme, dit Ruben, tes forfaits et les
miens sont sur moi et m'accablent. Le glaive est sur ma tête, l'enfer
est sous mes pieds...--Tombes-y, scélérat, abîme-toi; dit Rachel; tu
m'es plus odieux que celui qui vient pour me donner la mort.»
C'était le vertueux Fernand qui venait à elle pour entreprendre de la
dérober à la fureur du peuple. «Madame, lui dit-il, le temps presse;
vous n'avez pas de secours à attendre du roi, il ignore votre péril;
tous les passages pour venir à vous sont gardés. Instruit ce matin, mais
trop tard, du soulèvement, je n'ai pu m'y opposer, et les esprits sont
trop aigris contre vous pour que je me flatte de les gouverner. Votre
mort est jurée: hâtez-vous, suivez-moi; il est un souterrain qui
communique de ce palais au dehors de la ville, on ne s'est point emparé
de l'issue; je la connais; je vous servirai de guide, et sais où vous
cacher jusqu'au moment où je puisse vous conduire moi-même en lieu de
sûreté: abandonnez-vous à ma foi.
--Qu'entends-je? reprit Rachel, est-ce un piége de plus que l'on me
tend, quand les filets de la mort m'environnent? Veut-on se soustraire
au ressentiment d'Alphonse en me faisant mourir dans des tourments
obscurs, au fond d'un souterrain? Ô affreuse inimitié, veux-tu m'ôter
jusqu'à l'espoir d'être vengée?...--À quel soupçon vous livrez-vous,
madame? dit Fernand. Garcias, qui s'éloigna de toutes les grâces de la
cour, parce qu'elles venaient de vous, aurait l'âme assez
basse!...--J'ai tort, reprit Rachel; c'est ta farouche vertu qui vient
ici pour me sauver; elle m'effraye plus que la mort. Va rejoindre tes
complices; si le courage te manque pour couronner ici le crime, il m'en
reste assez pour refuser la vie, dès que je dois t'en être redevable.»
En finissant ces paroles, elle s'éloigne de Fernand, qui demeure
consterné de ne pouvoir dérober une femme à la fin désastreuse dont elle
est menacée, sauver aux Castillans le crime et la honte d'un assassinat,
et d'avoir attenté sur les jours de la favorite de leur monarque.
Rachel, parcourant les salles du palais, comme égarée, parvient à celle
du trône. Le scélérat Ruben, couché sous une banquette, la face contre
terre, essayait de se dérober aux yeux. Les bruits menaçants se
faisaient entendre de tous côtés. «Meure, meure Rachel, et périssent les
Israélites!» criaient des gens qu'on entendait courir à grands pas dans
tous les appartements.
»La mort, dit la Juive, est donc inévitable! rendons-la décente pour
moi, et dangereuse pour mes ennemis. Forçons-les à souiller le trône, et
que la foudre en parte pour me venger.» Après cette apostrophe, elle
s'arrange et s'attache sur ce siége, où le crime et l'audace l'avaient
fait s'asseoir pour le malheur des peuples. Elle y demeure immobile;
elle appelle à son secours l'insensibilité. Cependant, la foule
empressée, qui la cherche pour l'immoler, arrive, précédée par les mêmes
cris menaçants: «Meure, meure Rachel!» On l'entoure, et cent poignards
s'élèvent; aucun ne frappe. L'horreur de se baigner dans le sang d'une
femme, même coupable, s'est emparée de tous les Castillans. Alvare Fanès
survient et les surprend dans cette attitude. Les moments lui sont
précieux; il ne veut point que le crime échappe au châtiment devenu
nécessaire; mais il respecte trop ses concitoyens pour le leur
commander. Il aperçoit Ruben, couché par terre, rendu immobile par la
terreur. «Lève-toi, malheureux! lui dit-il, tu trembles pour ton odieuse
vie, tu as un moyen de la sauver; prends ce poignard, perce le coeur de
ton indigne complice, ou, dans ce moment, je te fais vomir ton âme
sacrilége.»
Ruben prend le poignard, l'oeil égaré, il s'approche de Rachel. «Ciel!
dit-elle en le voyant venir, ta vengeance est affreuse, mais elle est
juste.» Elle dit, et la main forcenée du scélérat lui plonge, à
plusieurs reprises, le poignard dans le coeur; elle expire. Elle avait au
cou ce même portrait qu'Alphonse enleva à Manrique pour le donner au
rabbin; il n'y tenait que par un fil de perles. Le sang sortant avec
abondance le souillait. Alvare veut sauver cette effigie de ce sanglant
déluge, et l'arrache. Il rendait, sans le savoir, un important service à
son souverain. On doit bientôt en acquérir la preuve.
Fernand de Castro, n'ayant pu dérober la juive à sa destinée, était
couru au-devant d'Alphonse, auprès duquel Manrique s'était déjà rendu.
Ce prince entre en fureur en apprenant le danger de Rachel. Il rassemble
sa garde; et, emporté par une espèce de rage, abusant de la vigueur de
son cheval, il se précipite en avant de sa suite vers Tolède. Le seul
Fernand peut le suivre. Tout à coup, celui-ci s'aperçoit que son
souverain chancelle: il accourt, et le reçoit dans ses bras, lorsqu'il
est près de tomber de sa monture; heureusement, le cheval s'était
arrêté. Une faiblesse soudaine avait saisi le monarque. Le sujet
affectionné, ne pouvant lui donner d'autres secours, cherche à lui
faciliter le retour de la respiration, en dégageant la poitrine des
vêtements dont elle est couverte. En la mettant à nu, il découvre
qu'elle est chargée du portrait de l'odieuse juive; il l'arrache, et le
jette avec dédain dans une mare bourbeuse, formée par l'assemblage des
eaux de la pluie.
«Qui êtes-vous? dit le prince; est-ce vous par qui je viens d'être
soulagé d'un poids insupportable? J'avais sur l'estomac un abominable
fardeau; où suis-je?--Dans les bras de votre fidèle sujet Fernand de
Castro..--Quoi! c'est vous, mon estimable ami? Mais d'où viens-je? où
allais-je? Il me semble que je sors d'un songe. Ne rêvais-je pas encore?
Pourquoi sommes-nous seuls ici? Pourquoi suis-je à terre?...
--Vous revenez de la chasse, sire; vous avez trop poussé votre cheval,
votre cortége n'a pas pu vous suivre. Vous veniez pour rétablir le calme
à Tolède; le peuple, attroupé, voulait enlever Rachel de votre
palais...--Oui, je me le rappelle; Manrique m'était venu dire la même
chose, et vous aussi. Depuis, il m'est arrivé quelque chose de bien
extraordinaire, dont il m'est impossible de vous rendre compte. Mais,
poursuivit le monarque en se levant, cet accident ne peut avoir rien
d'alarmant. Je me sens bien, et beaucoup mieux que je ne me sois senti
depuis longtemps. Remontons à cheval; le trouble qui est dans Tolède me
donne de l'inquiétude. Je me repens, mon cher Fernand, de n'en avoir pas
renvoyé la cause sur votre premier avis. Je veux attendre ici ma garde,
précédez-moi; prenez mon anneau, agissez en mon nom. Je ne rentrerai pas
dans la ville que Rachel et tous les juifs n'en soient bannis, et je
ratifierai tout ce que vous aurez jugé à propos de faire pour
tranquilliser ma nation: mais si Rachel est morte?--Sire, dit
Garcias...--Mes sujets auront pu vouloir sa mort, mais aucun ne se sera
chargé du crime, répond Alphonse. Pressez-vous, mon cher Fernand; mon
peuple est dans l'agitation, peut-être dans la crainte; je ne respirerai
point que la tranquillité ne soit rétablie dans Tolède et dans toutes
les dépendances de la Castille.»
Quel fut l'étonnement de Garcias au changement subit qu'il aperçoit dans
les dispositions, les affections, les sentiments de son roi. Le vertueux
gentilhomme croit y démêler un coup du ciel, il en rend intérieurement
grâces, de toute la chaleur de son âme. Muni de l'anneau, il entre dans
Tolède et annonce au peuple qui l'environne avec inquiétude, les
intentions d'Alphonse. Le bruit s'en répand dans tous les quartiers, on
jette au loin les armes, on se précipite en foule pour aller au-devant
de lui; il aperçoit, d'une hauteur sur laquelle il s'est arrêté, le
clergé couvert de ses ornements, une foule mêlée de femmes, d'enfants,
qui lèvent les mains vers le ciel. Son âme s'émeut à la vue de ce
tableau attendrissant. «Voyez, disait-il à Manrique, cette chère nation,
dont une folie inconcevable pour moi-même m'a fait braver les
inquiétudes et aigrir les peines pendant sept ans; comment ai-je pu
m'oublier à ce point? Comment, vous qui m'aimez, n'avez-vous pas essayé
de m'éclairer? Comment ne sommes-nous pas, vous et moi, bourrelés de
remords?»
Comme ils approchaient du palais, au milieu d'une foule empressée et
animée par les transports de la joie la plus vive, Fernand vient
au-devant d'Alphonse, lui apprend la mort de Rachel, en désignant la
main dont était parti le coup. La terre couvre déjà tout ce qui reste du
malheureux objet de sa faiblesse.
«Oui, lui répond Alphonse, l'objet a disparu; la honte des faiblesses me
reste.
--La Castille, ô mon roi! dit Alvare Fanès, qui se trouvait présent, ne
s'en ressouviendra que pour vous plaindre, et bénir Dieu de lui avoir
rendu son roi délivré des piéges de l'enfer; un des moyens employés
contre vous a été remis par moi à l'archevêque, il en a fait examiner
les caractères, déguisés sous une enveloppe, par un juif converti, et ce
qu'on n'avait fait que soupçonner vient de devenir authentique. Le
talisman qui correspondait à celui-là a été plongé par Fernand Garcias
dans la fange d'un bourbier infect.
»Venez remplir sans trouble, comme sans remords, les nobles fonctions
qui vous attendent; pacifié par votre présence, votre peuple sera
heureux de votre seul retour à lui.»
Alphonse se ranime au discours d'Alvare; il est un trait qui l'éclaire
sur le commencement, les suites et la fin de sa cruelle aventure; il lui
devient possible de soutenir les regards de son peuple, et de se laisser
aller aux témoignages de l'enthousiasme dont il le voit transporté.
Cependant il n'est pas entièrement disculpé à ses propres regards; il se
retourne vers Manrique: «Je me sens, lui dit-il, rappeler à la vertu
avec une joie indicible, mais je m'en étais écarté par ma faute. Quand
vous me parlâtes des merveilles de l'Hébreu, au lieu de me défier de mon
ignorance et de me laisser gouverner ensuite par une vaine curiosité, je
devais faire mettre au cachot l'Hébreu qui vous avait séduit. Nous fûmes
deux coupables, et, dans ma place, je le fus plus que vous; il faut, que
je vous pardonne, pour que je puisse me faire grâce à moi-même; quant au
scélérat dont nous avons été la dupe, s'il a pu échapper à la mort par
le crime, allez le faire précipiter dans un cachot; il ne faut point
qu'il puisse répandre sur la terre de nouveaux poisons.
»Vous, mon ami Garcias, dit le roi en se retournant du côté de Fernand,
partez pour Oreïa; portez mes regrets sur ma conduite aux pieds de la
vertueuse Ermengère, mon épouse: qu'elle vienne reprendre à sa cour une
place dont mes égarements l'avaient bannie.
»Alphonse survécut trente-deux ans à cette malheureuse aventure: il
reprit toute son activité, toutes ses vertus. Devenu le défenseur de
l'Espagne contre les attaques intérieures des Maures du continent, et
les descentes de ceux qu'y faisaient passer les souverains d'Afrique, il
fut reconnu empereur par tous les rois ses voisins; et c'est lui qu'on
voit désigné dans l'histoire sous le nom d'Alphonse Raymond, empereur
des Espagnes.
[Illustration: partition:
Hé-las! quelle est ma chi - mè - - - - - re! Fil-le du ciel et des airs,
Pour Al - vare et pour la ter ----- re, J'aban-don-ne l'u - ni - vers;
Sans é - clat et sans puis san - ce, Je m'a - bais - se jus - qu'aux
fers; Et quelle est ma ré - com - pen-se! On me dédaigne et je sers.]
Paris.--Imprimerie Nouvelle (asociation ouvrière), 11, rue Cadet A.
Mangeot, directeur.