Les Maures de Grenade, de Cordoue, unis à ceux d'Afrique, enhardis par

son absence, avaient formé des entreprises contre ses États et ceux de

ses voisins. Alphonse Raymond en triomphe comme il avait fait jusque-la

de tous ses adversaires, et, après avoir été cueillir de nouveaux

lauriers dans la Guyenne, après avoir gagné une victoire mémorable dans

les plaines de Toulouse, il vient s'établir tranquillement à Tolède,

avec son épouse Ermengère. Là, devenu passionnément amoureux d'une

Juive, nommée la belle Rachel, il oublie pour elle tous ses devoirs. Son

épouse est forcée de se retirer dans la forteresse d'Oreïa, où les

Maures vont l'assiéger sans qu'il s'en mette en peine.

On doit ici rapporter un trait déjà cité par M. Chénier, auteur de ce

temps (_Histoire de Maroc_), parce qu'il est caractéristique des hommes

et des moeurs à cette époque. Ermengère, que d'autres écrivains nomment

Éléonore, répondit au héraut d'armes qui venait lui porter le défi:

_N'avez-vous pas honte, quand nous avez des hommes à combattre, de venir

vous attaquer à une femme?_» Les généraux maures, sensibles à ce

reproche, abandonnèrent l'entreprise et portèrent ailleurs l'effort de

leurs armes.

Cependant Alphonse Raymond, ne faisant plus la guerre que par ses

généraux, renfermé dans Tolède, était devenu entièrement esclave de la

Juive; les Castillans, victimes des Hébreux, étaient indignés, mais non

contre leur souverain, qu'ils regardaient comme assujetti à la puissance

d'un maléfice. Ils supportèrent ce joug pendant près de sept ans. Enfin,

ils se réveillèrent et poignardèrent la Juive.

Alphonse, délivré de ses chaînes, justifia par de nouveaux exploits

l'enthousiasme de ses sujets pour lui. Il redevint la terreur des

Maures, au point que les autres souverains de l'Espagne, aussi

redevables à sa conduite qu'à sa valeur, lui conférèrent de concert le

titre d'empereur, qu'il conserva toute sa vie. Les romanciers lui

attribuent d'avoir détruit deux cent mille Maures dans une seule

bataille. Il mourut à l'âge de soixante-quatre ou soixante-sept ans, les

armes à la main contre eux. L'idée qui reste de lui, d'après les

chroniques qui se contredisent, d'après les exagérations des romanciers

et des poëtes, d'après l'opinion, même actuelle de la nation sur son

compte, est qu'Alphonse Raymond fut un des plus grands rois qu'ait eus

l'Espagne, et qu'il occuperait un rang distingué parmi les nommes les

plus célèbres, s'il avait eu des chroniqueurs plus exacts et de

meilleurs panégyristes.

On est presque forcé de révoquer en doute la vérité du fait de ce

sommeil honteux de sept ans entre les bras d'une Juive. S'il fut vrai,

en l'imputant au seul excès d'une passion, on déshonore le héros et

l'amour. Il faut avoir recours au merveilleux pour l'expliquer, et c'est

le cas, en suivant l'opinion populaire, de faire tomber de la machine ou

un dieu ou un astrologue, et alors on peut, moins invraisemblablement,

nouer et dénouer cette extraordinaire aventure. Si l'amour eût pu

endormir ainsi le grand Alphonse pendant un aussi long temps, il ne se

serait pas réveillé pour être sur-le-champ l'objet de la terreur des

Maures, de la confiance et de l'admiration de l'Espagne. Hercule a pu

manier, en passant, les fuseaux chez Omphale, pour fournir matière à on

emblème dont on n'a que trop abusé depuis.

Si ce demi-dieu eût filé pendant sept ans sans intervalles, jamais il

n'eût pu reprendre sa massue. Son père, Jupiter, n'eût pas fait pour lui

les frais d'une apothéose; et peut-être qu'Hébé, qu'il lui donna pour

épouse, serait encore vierge.

* * *

Alphonse VIII, roi de Castille et de Léon, monta sur le trône à l'âge de

quatre ans. Ferdinand, roi d'Aragon, son oncle maternel, s'étant emparé

de ses États sous prétexte de les gouverner, les nobles Castillans

arrachèrent bientôt des mains de cet usurpateur leur jeune monarque, le

rétablirent sur son trône, veillèrent eux-mêmes à son éducation, et le

vengèrent des entreprises que les Navarrois, les Portugais et les Maures

avaient faites contre les places frontières de ses États.

Le jeune héros, rassuré par la valeur et l'affection de ses sujets, par

ses victoires, contre l'ambition de ses ennemis, emporté par un zèle

religieux, suivit, à vingt-trois ans, à la conquête de la Terre-Sainte,

l'illustre Godefroy de Bouillon, dont il partagea les périls et la

gloire, et n'en revint que pour se couvrir de nouveaux lauriers en

châtiant les Maures des ravages commis sur une partie de ses

possessions.

Alphonse, doué de tous les avantages naturels, objet de l'émulation de

ses égaux, estimé de toutes les parties du monde connu, marié à

l'estimable Ermengère, adoré de son peuple, idole de la noblesse de

Castille et de Léon, environné d'une cour brillante, empressée à lui

plaire, était le plus heureux des souverains de la terre. Tout à coup,

une erreur bien légère en apparence, une vaine curiosité, va le faire

tomber dans l'excès de la plus condamnable faiblesse; sans le savoir, il

engagera sa liberté et s'exposera à la perte de son peuple, de sa

couronne, de sa gloire et même de sa vie.

Ce fut au milieu d'une fête brillante, qui rassemblait dans le palais de

Tolède la jeunesse des deux sexes, qu'Alphonse reçut la première

atteinte d'un poison devenu depuis si fatal à ses sujets et à lui-même.

Le seul favori qu'eût ce prince, Garceran Manrique de Lara, y paraissait

absorbé dans ses rêveries, lui, jusque-là regardé comme le plus enjoué

des courtisans. «Qu'avez-vous, Manrique? lui dit son souverain.--Diane

m'est infidèle, répond Garceran: elle me quitte pour don Alvare de

Lunès. Je n'en puis douter, en ayant été convaincu ce matin par le plus

extraordinaire de tous les moyens; mon orgueil souffre beaucoup dans ce

moment-ci; mais le tableau qui m'a instruit et mortifié m'apprête

beaucoup plus à rêver que l'inconstance d'une femme: c'est un secret,

sire, dont je ne saurais vous entretenir ici; il conduirait à une

conversation trop sérieuse: les yeux de toute l'assemblée sont tournés

sur les vôtres, et cherchent à briller de la joie dont vous paraissez

être animé; demain, à son lever, Votre Majesté saura mon aventure.»

Après cette demi-confidence, Manrique se dérobe au tumulte de la fête.

Le lendemain, dès qu'il est au chevet du lit d'Alphonse: «Sire, lui

dit-il, j'avais des raisons de m'inquiéter sur les dispositions de ma

maîtresse à mon égard. J'en parlais avec mon écuyer, instruit de mon

secret; il me propose une manière aussi abrégée que sûre de m'éclaircir.

Il y a ici un juif, grand cabaliste, qui pourra me faire lire dans le

coeur de mon infidèle: je balançais; on m'assure d'en avoir soi-même fait

l'épreuve avec grand succès, et je me laisse conduire chez cet homme

extraordinaire. Là on me fait subir des cérémonies ennuyeuses, dont

l'appareil était nouveau pour moi; il était question de me mettre en

communication avec des esprits, à l'existence desquels je ne croyais

point; la curiosité l'a emporté sur l'impatience occasionnée par tant de

momeries; et, quand on m'a cru bien préparé, on m'a fait asseoir devant

un miroir où j'ai vu, mais très distinctement, Alvare de Lunès en

conversation fort tendre, fort animée, avec la dame de mes pensées.»

Pendant le discours de Manrique, Alphonse levait les épaules; il prend

la parole: «Votre écuyer s'entendait avec un charlatan juif, et on vous

aura fait voir un tableau.--Oui, sire, dit Manrique, dans un miroir de

métal, de quatre pouces au plus, en carré, on m'a fait voir un tableau

d'objets de grandeur naturelle, et qui ne m'ont semblé que trop vivants.

--Vous êtes Castillan, Manrique, et n'êtes pas capable de mentir, dit le

roi, mais on a pu vous en imposer, ou la passion vous aura fait

illusion; j'en appréhende l'effet sur une tête aussi vive que la vôtre:

vous me ferez voir votre prétendu nécromant: il me présentera un

tableau vivant, ou je le ferai châtier de manière à le dégoûter de faire

des dupes; ordonnez-lui de ma part de venir me trouver sur-le-champ. Je

sacrifierai toute autre affaire à celle-ci, pour ne pas donner à

l'imposture le temps de s'arranger pour nous en faire accroire.»

Garceran va lui-même trouver le juif, et revient. «Sire, dit-il, j'ai

donné ordre au rabbin de me suivre, et il marche avec confiance sur mes

pas.--Un rabbin, reprit Alphonse, et il vient délibérément? Il faut que

ce soit un docteur.--Il ne m'a, reprend Manrique, pas témoigné la

moindre crainte: cet homme est assuré de son fait; je l'ai prévenu que

Votre Majesté voulait le voir, il n'y a attaché qu'une condition. Les

rois, m'a-t-il dit sont sur cette terre fort élevés au-dessus des hommes

ordinaires; mais s'il est question de les faire communiquer avec des

essences d'un ordre bien supérieur, ils rentrent dans la classe

ordinaire. Et, pour être en rapport avec le céleste, il faut se

soumettre à toutes les opérations qui doivent nécessairement y préparer

le curieux, de quelque rang qu'il soit. Je m'y suis soumis, sire, et, si

vous n'acceptez pas les mêmes conditions, le rabbin se retire.

--Garceran Manrique ne voudrait pas compromettre son roi et son ami, dit

Alphonse. Je ferai tout ce qui sera nécessaire pour ôter toute excuse à

cet homme, et je ne suis pas inquiet de le faire repentir de l'abus

qu'il aura fait de ma patience et de son audace à prétendre m'en

imposer. Allez au-devant de lui et l'introduisez.»

C'est ainsi que l'aveugle confiance d'une part et une présomption peu

éclairée de l'autre, introduisirent le dangereux Ruben à la cour de

Tolède. Pour le malheur du souverain et de son peuple, ce scélérat

n'était pas pris au dépourvu; et, quoiqu'on eût cru le surprendre sans

le prévenir, il arrivait avec un plan formé, dont l'imprudence et

l'aveuglement allaient lui faciliter le succès.

Alphonse se soumet à toutes les minuties d'un cérémonial d'initiation;

plus il se prête complaisamment à tous les détails de cet acte ridicule

à ses yeux, plus il pense acquérir de droits à prendre le ton sérieux

avec Manrique pour l'engager à revenir de l'illusion dans laquelle il a

été enveloppé, plus le Juif sera convaincu d'imposture.

Pendant qu'Alphonse s'expose, sans le savoir, à devenir encore plus dupe

et plus enthousiaste que Manrique, Ruben s'étant assuré de la

préparation de ses deux néophytes, a vu que tout lui était favorable;

alors il place sur un bureau le miroir mystérieux: «Sire, dit-il, voilà

la merveille dont on vous a entretenu; elle vous présentera d'elle-même

l'objet que vous désirerez d'y voir; ma présence, mon ordre, mon

consentement y sont inutiles. Cependant, je dois vous prévenir que, dans

le cas où vous voudriez voir tous deux ensemble le même tableau, il faut

qu'en exprimant le même désir, le pouce de la main gauche de l'un

s'entrelace dans celui de la gauche de l'autre.» Après cette

instruction, le rabbin se retire dans une pièce voisine, dont il tire la

porte sur lui.

Soit que ce fût l'effet du sang-froid du rabbin, ou celui du cérémonial,

un petit frisson commençait à glacer les sens d'Alphonse. Il ne pouvait

plus, à ce qu'il imaginait, faire un pas en arrière. «Au moins, dit-il à

Manrique si cette farce doit finir par un spectacle, il faut qu'il soit

agréable; prenons-nous par les pouces, puisque cela est essentiel, et

demandons à voir la plus belle femme qui soit en Espagne.»

Le prince venait de former ce voeu, les yeux fixés sur le miroir; à

l'instant, la glace semble se ternir; peu à peu elle représente un ciel

couvert de nuages; ces vapeurs passent et reviennent comme si des vents

opposés les eussent agitées. Tout à coup, le fond s'éclaircit et

présente une personne de dix-sept ans, vêtue dans la plus grande

simplicité et la tête nue; elle était assise et paraissait occupée à la

lecture. L'objet était éblouissant et par lui-même et par le brillant du

jour dont il était éclairé. Elle pose son livre sur une table, se lève

et se retire lentement, en laissant admirer la grâce, la noblesse,

l'élégance de sa taille et de son port, et une superbe chevelure dont le

bout de la tresse effleurait la terre. Bientôt le miroir se trouble de

nouveau et redevient une glace ordinaire.

Quand on étonne un esprit fort par un prestige, il passe rapidement de

l'incrédulité opiniâtre à l'excès contraire. Alphonse prend la plus

haute opinion de Ruben et de sa science. «Rappelez, dit-il à Manrique,

cet habile homme, son miroir est impayable.»

Ruben reparaît, son extérieur n'a rien de celui d'un homme qui vient de

faire voir un prodige; il est froid et composé. Celui d'Alphonse est

bien extraordinaire; ce n'est plus cette physionomie d'aigle, ce n'est

plus ce maintien haut ou ce ton assuré. On peut dire que, sans la grande

habitude où sont les rois de commander à leurs attitudes, il en eût pris

une soumise vis-à-vis du rabbin prétendu merveilleux. Il fit à celui-ci

les offres les plus magnifiques pour le récompenser de sa complaisance;

mais le rusé politique se garda bien de rien accepter, il joua le

désintéressement et le zèle.

Le monarque était confondu et enthousiasmé tout à la fois. «Est-ce,

disait-il à l'Israélite, un objet réel et existant que je viens de

voir?--Oui, sire, si vous n'avez pas demandé à voir une chimère, répond

le Rabbin.--Quoi! dit Alphonse, cette belle, cette ravissante personne

existe en Espagne?--Je ne sais, repartit Ruben, quel a été l'objet de

votre curiosité, mais le miroir ne saurait mentir.--Et ne pouvez-vous

pas le faire reparaître? dit Alphonse d'un ton d'impatience...--Non,

sire, le miroir ne montre jamais le même objet...--Je ne reverrai jamais

le même objet... Je ne reverrai jamais cette divine beauté!--Il faut,

dit l'Hébreu, que j'apprenne moi-même à la connaître; laissez moi la

liberté de consulter.»

Le roi et Manrique laissèrent le nécromant seul dans le cabinet. Ce

dangereux personnage n'avait pas besoin d'apprendre le nom de la jeune

personne dont la figure avait paru dans la glace.

Avant que le prince eût demandé à voir dans la glace, Ruben était

instruit de sa détermination; et, au moyen des initiations et des

rapports établis par elles, il y avait plus qu'influé mais il fallait

mettre du mystérieux, et donner un air de difficulté et de doctrine à

tout ce qu'il faisait: il laisse écouler un temps assez considérable

pour se donner l'air d'avoir fait des opérations, des recherches, et

reparaît enfin pour rendre sa réponse.

«La beauté que Votre Majesté a demandé à voir, sire, se nomme Rachel:

c'est une juive orpheline, demeurant à Cordoue, dans sa famille.--À

Cordoue? interrompit vivement le roi, n'étant déjà plus à lui; j'irais

la chercher à la tête de cent mille hommes...--Vous n'aurez pas besoin,

sire, de faire un armement aussi dispendieux; que j'aie votre portrait,

donné de votre main, je le fais rendre ce soir à Rachel, et dès demain

elle se met en marche pour le rapporter.»

Manrique avait au col une chaîne à laquelle pendait un portrait

d'Alphonse; celui-ci l'enlève à son favori, le remet à Ruben, sans

prévoir l'abus qu'en pourra faire ce dangereux ouvrier; l'Hébreu se

retire, et laisse le roi de Castille soumis à la religion du secret,

absorbé d'une foule d'idées absolument nouvelles pour lui. L'optique des

faits surnaturels s'est présentée à ses yeux, il prétend s'en

rapprocher, et se promet d'en tirer une foule de connaissances sublimes

qui lui font déjà mépriser celles dont il avait pu être redevable à

l'étude, à l'usage, à l'expérience.

Le moment s'avance où cet horizon si étendu va se borner à un seul

point. Ce sera celui où il aura vu les beaux yeux de Rachel: le

nécromant a tenu parole; la belle juive est arrivée de Cordoue, elle est

chez Ruben. La voir, s'enflammer pour elle, voilà le rôle d'Alphonse. La

cour murmure; la reine gémit, se plaint, éclate, se sépare et va se

retirer à Oreïa. Le seul effet de ses démarches est de laisser son

souverain aveugle plus maître d'obéir à la passion qui le maîtrise; et

Rachel, par son ordre, vient s'établir au palais.

La noblesse s'écarte de la cour, se bornant à témoigner le sentiment

douloureux dont elle est affectée. Alphonse, jusqu'alors si jaloux de

l'estime et de l'attachement de ses sujets, demeure insensible à un

témoignage aussi marqué de l'impression que sa conduite a faite sur les

compagnons de ses glorieux travaux; il ne reste auprès de lui que

Manrique; on cesse même de reconnaître en lui l'aimable Garceran, digne

rejeton de l'illustre maison de Lara; Ruben se l'est pour ainsi dire

asservi: de faux principes ont remplacé ceux qui avaient fait la base

de l'éducation de ce jeune cavalier; en un mot il a perdu cette fleur

d'élévation, de magnanimité, ce caractère de la noblesse castillanne:

devenu disciple de Ruben, il est esclave des volontés de Rachel et bas

courtisan d'Alphonse.

Cependant Ruben ayant su approcher son élève du trône, emploie

ouvertement le crédit qu'il a sur elle à l'avancement de sa fortune, à

celle de ses frères les Hébreux. Le roi ébranlé sur les principes de sa

propre religion, en comblant ce peuple vagabond de faveurs, croit

satisfaire à la justice du ciel, et leur donne hautement la préférence

même sur les sujets qui eussent le mieux mérité de lui; les douanes, le

commerce entier leur sont abandonnés. La Castille et le royaume de Léon

gémissent sous leurs moeurs, leurs monopoles, leurs vexations en tous

genres; aucune plainte ne peut être portée au pied du trône qui ne soit

rejetée avec hauteur, avec dédain. C'est l'impérieuse Rachel qui les

accueille; cette femme singulière, enrichie à l'extérieur des plus beaux

présents de la nature, possédée par Ruben, a le caractère atroce. On

verra, par les détails de l'événement, quelle espèce de monstre l'amour

et l'art, de concert, avaient su donner pour maître à Alphonse, et pour

tyran aux peuples asservis à la couronne de ce jeune, et alors

malheureux souverain.

Alphonse, enfermé dans Tolède, n'en sortait plus que pour varier par le

plaisir de la chasse ceux qu'il goûtait dans les bras de l'amour: nuit

et jour environné de Juifs des deux sexes, il fût devenu absolument

étranger à son peuple s'il eût été possible à celui-ci de perdre de vue

un prince, son idole jusqu'à ce moment fatal. Il attendait, sans

murmurer contre lui, que, rassasié par la jouissance et délivré par ses

suites de la passion qui l'avait égaré, il revînt de lui-même à la

pratique de ses devoirs.

Cependant une année succédait à l'autre sans apporter le moindre

changement à la conduite de leur souverain, sans qu'ils éprouvassent le

plus léger adoucissement à leurs infortunes; son assujettissement

semblait augmenter par la réunion des malheurs qui en étaient la suite,

et la fière beauté qui le gouvernait paraissait assurer son empire par

de nouvelles exigences et par la bizarrerie de ses caprices. Sept ans

s'étaient écoulés, et la patience castillane n'était point encore à

bout.

Les gouverneurs des places résistaient, presque sans secours, aux

entreprises des Muzarabes et des Andalous maures. Les peuples

fléchissaient sous le joug, se contentant d'implorer le ciel pour qu'il

voulût délivrer du joug d'un abominable maléfice leur monarque, dont ils

espéraient de voir renaître toutes les vertus.

La patience a un terme, Rachel, Ruben et leurs favoris l'avaient lassée:

de petits complots se forment dans toute l'étendue du royaume de

Castille et de Léon, dans la partie de l'Andalousie soumise au

gouvernement d'Alphonse. Un Castillan sage, dévoué à sa patrie et à son

souverain, en prévoit l'effet; c'est Fernand Garcias de Castro, attaché

à Alphonse dès la plus tendre enfance de celui-ci, ayant été

précédemment son guide et son conseil, méprisant les bruits populaires,

mais blâmant la conduite d'un maître dont il respectait l'autorité, il

croit devoir faire le dernier effort pour venir ouvrir les yeux au

prince sur l'inquiétude du peuple et le danger qu'il y aurait à ne pas

mettre ordre aux abus.

Il descend des montagnes de Castille où ses terres étaient situées, où,

après d'honorables fatigues, il avait été chercher le repos nécessaire

et convenable à son âge, il s'achemine vers Tolède.

Quel spectacle pour un sujet attaché, pour un vertueux citoyen. Tout est

en mouvement pour exiger d'Alphonse le sacrifice de l'objet de son

inclination: «Amis, compagnons, sujets comme moi, citoyens,

qu'allez-vous faire, leur dit-il? ah! respectez le trône! il fait votre

sûreté, respectez les erreurs du souverain que Dieu vous donna pour

chef: ce n'est pas à nous à lui en demander compte. Eh quoi! je vois des

Castillans mutinés, révoltés! Songeons au degré d'estime que nous avons

mérité de la part des nations qui nous observent et nous jalousent:

peut-on reconnaître la vertu au mouvement aveugle, impétueux, désordonné

qui vous agite? Pourrez-vous répondre que, rencontrant des oppositions à

vos vues, vous ne serez point exposés à souiller vos mains par le plus

horrible de tous les attentats? Ah! Castillans, arrêtez-vous!

écoutez-moi: qu'il n'y ait rien dans ce que nous allons faire qui ne

soit noble, sage et digne de nous. Je vais à Alphonse, à ce roi dont je

connais le coeur. Je sus l'arrêter lorsqu'il se laissait emporter dans la

chaleur du combat. Sa passion pour la gloire ne l'empêcha pas d'écouter

ma voix, il la reconnaîtra quand je lui présenterai les sujets de vos

plaintes, et je trouverai le chemin de son coeur.»

Le vénérable vieillard émeut, touche, et ne persuade pas; l'attroupement

dont il voudrait arrêter la marche continue d'avancer, dans ce morne

silence qui caractérise les résolutions méditées à loisir, et dont la

prudence se propose de diriger les exécutions. Garcias, jugeant alors

combien il est à propos que son souverain soit instruit du danger dont

il le voit menacé, presse le pas de son cheval pour arriver à Tolède.

Alphonse, renfermé dans le fond de son palais, ne soupçonnait point les

motifs des mouvements qui se faisaient autour de lui. Il devait, ce

jour-là, célébrer, par une fête annoncée dans tous ses États, celui où

les bords du Tage l'avaient vu revenir couvert de lauriers cueillis dans

les plaines de l'Égypte, de la Syrie et de l'Idumée. Un concours de

peuple le flattait au lieu de lui donner de l'inquiétude.

Fernand Garcias traverse la ville. Il voit dans l'attitude, il lit dans

les regards des Tolédans le témoignage de leur complicité; il n'est plus

temps pour lui de chercher à leur faire abandonner leur plan, il faut

qu'il trouve les moyens d'obtenir une audience du roi; Manrique gardait

les avenues de l'appartement.

«Je me félicite, dit Garcias en l'abordant, malgré les démêles de nos

maisons, de trouver ici l'héritier du vaillant Rodrigue Gonzales. Notre

souverain est dans un péril imminent. Non qu'on en veuille à lui,--il

n'est pas un Castillan qui ne versât jusqu'à la dernière goutte de son

sang pour sa défense,--mais on veut celui de la Juive; et Alphonse,

aveuglé par sa passion, peut se précipiter dans trop de périls pour la

défendre.

»Vous, Manrique, héritier d'un si beau sang, vous dont la jeunesse a

donné tant d'espérances, soyez mon introducteur auprès du roi et mon

appui: qu'on voie enfin le sang de Lara et de Castro, si longtemps

divisé pour de méprisables intérêts, se réunir pour délivrer le

souverain et la nation du joug ignominieux, insupportable d'une juive.

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 10 / 12 段