m'empêche de disputer au valeureux Clarence l'honneur dont il va se
couvrir. Jugez de mon désespoir.
--Prince, et vous, chevalier d'Angleterre répondit Primrose, votre zèle
m'oblige infiniment; mais je ne me tiens point offensée par des discours
qui ne s'adressent point à moi. C'est à cette jongleuse Margerie à s'en
formaliser.
--Si vous n'étiez pas étrangère et inconnue, madame, reprit Lionel, on
se flatterait d'empêcher le combat; les chevaliers de ma cour sauraient
bien, par la force des statuts, obliger Mackenffal à venir à vos genoux
reconnaître son erreur. Nommez-nous, madame, celle que nous devons
servir de tout notre courage, et...
--N'allez pas plus loin, prince. Je ne suis point cette Margerie et vous
en donne ma parole; vous devez la recevoir, ou, jusqu'ici, vos
intentions, vos égards pour moi m'en auraient imposé. J'ai promis
ailleurs, et sous les plus inviolables auspices, de ne point me nommer
que mon voeu ne soit accompli.
--Il faudra donc, madame, tenter le sort des armes. Allez, Clarence,
allez vous reposer; mon prévôt vous fera préparer la lice. Je ne saurais
être votre juge: je suis trop prévenu en faveur de la cause dont vous
allez soutenir et faire éclater la justice.» À ces mots, le prince,
paraissant accablé de faiblesse, se retire, appuyé sur les bras de ses
écuyers.
Primrose entre dans son appartement, assez mal remise des différents
genres de trouble dont elle venait d'être successivement agitée. Elle
s'y livrait depuis quelque temps à ses réflexions, le front appuyé sur
la main, lorsque Bazilette vint autour d'elle pour le service et
l'attaqua de conversation.
«Vous rêvez, madame; vous en avez sujet. C'est une belle, une noble
chose qu'un combat. On y joue notre honneur à un sanglant croix ou pile.
Béni soit Dieu, qui n'a jamais permis qu'on attaquât le mien! mais je ne
voudrais pas le voir au bout de la lance de Tiran-le-Blanc. Aussi notre
prince le dit bien, lui qui sait la chevalerie comme je sais mon
_Pater_: c'est votre maudit secret qui fait la cause de tout le mal.
Vous êtes la première, à ma connaissance, tombée dans un égarement de ce
genre, et vous verrez comment il vous en prendra. En général, nous
parlons, nous autres femmes, à tort et à travers. Le silence est ici
plus dangereux que toutes nos indiscrétions. On vous demande trois mots;
c'est bien peu de chose: dites le nom de votre pays, de votre famille,
le vôtre: de mon oreille, cela passera dans celle du prince, sans faire
d'autre cascade; et nous aurons le plaisir de voir amener à vos pieds
cet ours hibernois, tout muselé.
--Ne me tourmentez pas pour avoir mon secret, mademoiselle; forcée par
un voeu de le refuser au prince Lionel, malgré ses procédés nobles et
généreux, je ne dois le donner à personne.
--En ce cas, madame, vous ferez bien de vous mettre au lit, pour vous
tenir prête de bonne heure.
--À quoi, mademoiselle? À quoi?--À une chose fort désagréable; à être
témoin d'une sanglante boucherie, dont l'incertitude de votre état sera
le motif. Le oui ou le non de votre vertu est le résultat. On s'est
défié à outrance; cela fait dresser les cheveux. Il faut qu'il reste un
des deux champions sur le carreau. Si la lance pète, si le cimeterre se
rompt, on vient au poignard. Jugez quelle serait la mortification de
ceux qui vous aiment ici, et c'est tout le monde, s'il était prouvé
demain matin, par le sort des armes, que vous êtes la Margerie de ce
monstre de Mackenffal, s'il devient maître de vous enlever en croupe
derrière son maussade écuyer. Tenez madame, j'en ai la chair de poule,
et il pourrait en coûter la vie à votre beau chevalier.
--Fermez mes rideaux, mademoiselle. Je vous suis très obligée de vos
avis et de vos craintes; mais, si je dois attendre des conseils, c'est
de mon devoir et de moi.»
Bazilette se retira piquée. Elle avait amené tant d'autres femmes au
point où elle avait voulu les conduire; ici, elle ne pouvait rien
gagner. «Un coeur de bronze, dit-elle, une tête de fer; si jamais mon
maître et elle pouvaient s'entendre, il en naîtrait une race d'entêtés
qui ferait plier l'univers.»
Le jour éclairait à peine les murs du palais de Saint-David, et déjà
tout y était en mouvement, pour transformer une esplanade, précédemment
garnie de ses barrières, en un champ clos en règle. Tentes, pavillons,
tout ce qui est nécessaire en ce genre est dressé. Les champions y sont
conduits et armés par les parrains qu'ils ont choisis. Les juges sont à
la tête du camp.
Un balcon, en partie formé par une terrasse qui touche à l'appartement
de Primrose est arrangé pour recevoir la belle outragée, et Lionel vient
lui donner le bras pour la conduire. Le bruit des fanfares guerrières
fait retentir tous les environs.
«Venez, madame, lui dit le prince, venez encourager par votre présence
le champion qui se dévoue au rétablissement de votre honneur.
--Prince, vous me voyez au désespoir des préparatifs qu'on a faits ici
et de la scène qu'ils annoncent. Toutes les lances du monde ne peuvent
pas faire que je sois la Margerie si vivement insultée; et, tant que je
serai moi-même, mon honneur sera à l'abri d'une insulte du genre de
celle dont on prétend poursuivre ici la vengeance.
--Vous êtes inflexible, madame; vous vous mettez au-dessus des lois et
des usages. Nous autres princes y sommes soumis.» En disant cela, il
l'entraîne plutôt qu'il ne la conduit vers le balcon préparé pour elle,
et fermé de manière à ôter tout espoir à la retraite, et va se perdre
dans la foule des spectateurs.
Déjà, à la suite des cérémonies d'usage, Mackenffal a répété à haute
voix que la femme assise dans le balcon est la fameuse Margerie, si
célèbre par ses talents, si décriée par son inconduite.
Déjà Clarence, en forçant le ton un peu grêle de sa voix, lui en a donné
de nouveau le démenti.
Sur les nouveaux défis, les champions partent des barrières opposées, se
rencontrent au milieu de la carrière, se heurtent, et Clarence est
renversé sans mouvement. Un moment après, la terre est baignée de son
sang.
Une clameur générale; une expression de douleur, partant des fenêtres du
palais et des différents points de la barrière, s'élèvent et couvrent le
bruit des trompettes et des clairons qui célébraient le triomphe de
l'Irlandais. Les voix des femmes de Primrose se mêlent aux plaintives
acclamations, et répètent à ses oreilles: «Ah! notre pauvre maîtresse!
elle est déshonorée sans ressource!»
À la vue d'un homme sacrifié pour elle, Sibille se sent
extraordinairement émue; en entendant dire que son honneur est perdu,
l'indignation la saisit et la soutient. Elle ne donnera point de marque
de faiblesse; mais elle témoigne vivement un désir, c'est qu'on aille au
secours de l'infortuné dont le sort des armes a si mal secondé le
courage. «Laissez-moi, dit-elle à Bazilette; voyez ce malheureux
Anglais, voilà le véritable objet de votre compassion et de la mienne.
S'il m'est permis de disposer de vous, volez de ma part, et portez-lui
des consolations et des secours.» Bazilette obéit sans répliquer.
Cependant le féroce Mackenffal parcourt d'un air triomphant tout le
champ de bataille, et anime les trompettes à célébrer sa victoire par
des fanfares. Il venait de faire caracoler son coursier sous le balcon
de Primrose, et peut-être mettre le comble aux insultes dont il s'était
rendu coupable, lorsqu'un chevalier, couvert d'armes rembrunies,
s'avance à l'entrée des barrières et demande le champ. Les juges le lui
font ouvrir. L'écuyer qui le précède, ainsi que le héraut d'armes, sans
couleurs et sans livrées, viennent porter son défi à Mackenffal, et le
lisent à haute voix. Tout retentit dans le moment de cris de joie et
d'acclamations. «Vive, vive le brave chevalier inconnu, qui se dévoue à
soutenir l'honneur des dames!»
Ce bruit inattendu a distrait Primrose de l'attention qu'elle donnait au
sort du malheureux Clarence, qu'on emportait alors de dessus le champ de
bataille. Il était sanglant et paraissait inanimé. Bazilette revenait au
balcon, le mouchoir sur les yeux, et comme essuyant ses larmes.
Le chevalier aux armes brunes, monté sur un coursier vigoureux, qu'il
manie avec autant de grâce que d'adresse, vient au bas du balcon,
descend de cheval, et, le genou en terre, il prie la dame offensée
d'honorer de son consentement une entreprise dont l'espoir de la servir
est le noble et glorieux but. Il se relève sur-le-champ sans attendre de
réponse, prend du champ, court au-devant de Mackenffal, qui vient
résolument à sa rencontre. Le poitrail des coursiers se heurte, les
lances volent en éclats et l'Irlandais mord la poussière. On le voit
rouler en se débattant; il fait, pour se relever, des efforts inutiles.
Il demeure tout à coup immobile, et paraît rendre, avec tout son sang,
le dernier soupir.
Oh! comme le beau coup de lance du chevalier aux armes brunes fut
célébré! «Vivent, vivent, s'écrient un millier de voix, le brave et
généreux inconnu et la belle inconnue qu'il a vengée! Ils sont dignes
l'un de l'autre.» Bazilette, Suzanne, Guaiziek, toutes les femmes
attachées à Primrose, viennent embrasser ses genoux, baiser ses mains.
Le vainqueur a délacé son casque, et on reconnaît le malade, le
languissant Lionel, pour auteur de ce beau fait d'armes. Il ne se
prévaut point de sa victoire; il est modeste, généreux, et va faire
donner des secours au noble adversaire qu'il a renversé; mais le bruit
court qu'ils seront inutiles.
Primrose est triomphante aux yeux de la multitude, sans en éprouver
aucune espèce de satisfaction. Elle est consternée des suites de la
sanglante scène dont on l'a rendue témoin forcé, et dont innocemment
elle paraît être la cause. Mackenffal lui a semblé plus extravagant,
plus extraordinaire que coupable: elle donne au trépas de Clarence des
regrets plus animés. Les usages, dont son bienfaiteur a pu devenir la
victime, en s'exposant pour elle, lui paraissent bien moins galants que
barbares.
Convaincue intérieurement qu'on ne l'avait point offensée, elle témoigne
cependant beaucoup de reconnaissance à celui qui peut se croire son
vengeur. Elle a beaucoup ouï parler de combats de barrières. Le maintien
de l'honneur des dames avait été le motif de quelques-uns, et les avait
rendus même célèbres. Mais elle n'était pas dans le cas de la belle
Geneviève ni de tant d'autres. On pouvait, dans le pays de Galles, avoir
des idées plus extraordinaires qu'ailleurs; elle crut donc devoir
paraître céder à l'opinion, ne pouvant se flatter de la détruire, et se
montrer reconnaissante d'un service qu'on avait cru devoir lui rendre au
risque de la vie.
Ces considérations la forcent d'assister à une fête importune dont son
prétendu triomphe est l'objet; la voilà reine du bal, où Lionel, sans se
montrer plus confiant qu'à l'ordinaire, ose paraître bien plus
ouvertement amoureux. Il semble que sa passion, en réveillant son
courage, lui ait rendu les forces; il se montre aussi adroit à la danse
qu'il a été résolu et ferme sur le champ de bataille; la grâce et la
justesse animent tous ses mouvements. Bazilette, placée derrière le
fauteuil de Primrose, la forçait de l'observer. «Voyez, lui disait-elle,
si ce n'est pas un amour? Il est vainqueur partout; vous seule lui
résistez. Qu'y gagnez-vous? Vous contrariez le destin: il vous a faits
l'un pour l'autre.»
Sibille détourne l'oreille. Dans ce qu'elle voit, rien ne l'amuse. Les
idées noires de la sanglante scène passée sous ses yeux ne sont point
dissipées: elle a dansé, contre son goût; les démonstrations de la
flamme de Lionel, moins discrètes qu'à l'ordinaire, lui semblent plus
inquiétantes. Il est temps de se soustraire par la retraite à des
amusements dont sa santé pourrait être altérée. Elle semble céder à ce
seul motif, et se retire dans son appartement.
Les jours vont lui paraître plus longs que jamais. Il faut souffrir plus
d'assiduités de la part de Lionel. Ce prince, sans parler de son dernier
service, ou même souffrir qu'on en parle, en a pris le droit de se
montrer amant plus à découvert. La belle, inquiète, se renferme dans son
appartement le plus qu'il lui est possible. Là, se promenant seule sur
une terrasse, d'où l'on découvre la rade de Bride et la mer, elle
cherche à démêler, à l'horizon, s'il ne paraîtra pas quelque pavillon
français, quelque bâtiment où elle puisse trouver un passage.
«Ah! Conant! disait-elle, si le bon Gérard et son fils n'étaient pas
malheureusement péris; éclairé par eux sur l'endroit de la côte ou j'ai
fait naufrage, vous voleriez à ma recherche, à mon secours! Que les
esprits de l'air fassent passer ma voix jusqu'à vous, qu'ils vous
instruisent du danger où je me trouve; poursuivie par un amant qui me
désespère, et dont je dois à mon tour craindre le désespoir, en danger
au moins d'être reconnue, renvoyée en Bretagne et livrée à Raimbert.»
Un jour, fixant avec attention ses regards sur les flots elle y voit
flotter un pavillon normand. Le bâtiment qui l'arbore entre dans la rade
de Bride, et y laisse tomber l'ancre; une chaloupe s'en détache, et
vient à force de rames aborder au rivage.
Le coeur de la passionnée Sibille s'émeut à la vue de deux pèlerins qui
ont pris terre. Plus elle considère, plus elle examine, plus elle
demeure convaincue de ne s'être pas trompée: à la taille avantageuse, à
la démarche, elle a reconnu Conant de Bretagne; c'est lui-même.
La joie la ferait éclater, si la réflexion ne la retenait. Tous deux
étant reconnus, tous deux pourraient être compromis. Lionel s'est
jusque-là montré généreux: mais Lionel est devenu rival de Conant, et
peut employer, où il est, un pouvoir que rien ne balance.
Un premier mouvement suggère à Sibille d'écrire un billet, de le faire
porter par une des femmes employées à la servir; elle rentre dans son
appartement, tout occupée de ce projet.
Bazilette et Suzanne se sont absentées. Les enfants, dont la première
est gouvernante sont malades: elle leur fait donner des secours,
Guaiziek et sa compagne sont occupées à faire l'appartement.
Primrose, voyant qu'elle n'est point observée, conçoit le projet de
gagner le bord de la mer, en descendant dans les cours des écuries du
palais, par un escalier dérobé qui y conduit. Mais en traversant, elle
pourrait être rencontrée sur les bords de la mer, et, dans le chemin,
elle sera remarquée. Heureusement Guaiziek a déposé dans une garde-robe
une cape dont elle s'enveloppe de la tête aux pieds, pour se garantir,
quand elle sort, des injures du temps, et même des patins de fer, de
l'espéce de ceux dont on fait encore usage aujourd'hui, pour s'élever
au-dessus de la boue, enfin jusqu'à ses gants.
La possibilité du travestissement en fait sur-le-champ naître et
exécuter le projet. Voilà Primrose enveloppée de tous les haillons de
campagne de Guaiziek. Elle se précipite dans l'escalier dérobé, arpente
à pas démesurés les cours, en imitant la marche hardie et la contenance
de celle dont elle a pris la forme, et gagne en courant une porte qui
donne sur la marine. Les pages, les valets qui l'aperçoivent du haut
des fenêtres du palais, animent les chiens à courir après elle, en leur
criant: Donne sur Guaiziek! donne sur Guaiziek! Il semble que le vent
ait porté notre héroïne vers le rivage. Elle aborde le pèlerin qu'elle a
très distinctement reconnu, le tire par le bras, lui parle à l'oreille.
«Vous êtes Conant, ne témoignez ni trouble ni surprise: le plus léger
mouvement vous expose. Je suis Sibille: répondez par monosyllabes; nous
n'avons pas un moment à perdre.
«Disposez-vous à volonté de la chaloupe qui vous a conduit?--Oui.--Du
bâtiment qui est dans la rade?--Oui.--Combien avez-vous embarqué
d'ancres?--Quatre.--Sur combien êtes-vous mouillé?--Deux.--Les
pouvez-vous sacrifier?--Oui.--Votre compagnon est le fils de
Gérard?--Oui.--Le père a-t-il péri?--Non.--Appelez le fils
embarquons-nous?--Soit.»
On s'embarque dans le plus grand silence, et l'on y persévère jusqu'à ce
qu'on soit arrivé au bâtiment mouillé dans la rade. Le frère de lait
regardait tour à tour la cape, les gants et les patins, sans prévoir
l'agréable surprise dont il devait jouir bientôt. Mais il pensa pâmer de
joie lorsqu'au coup de sifflet qui fit déployer la voile et couper les
câbles qui tenaient aux ancres, il vit tomber la cape qui lui dérobait
la vue de sa charmante damoiselle.
«Ah! notre bonne damoiselle! s'écria-t-il en se jetant à ses pieds...»
Passons légèrement sur les transports naïfs du frère de lait: ils sont
néanmoins plus aisés à peindre que la joie des deux amants qui viennent
d'être réunis. La voile déployée et secondée par un vent favorable, en
les portant dans le canal de Bristol, les a déjà mis à l'abri de la
frayeur d'être poursuivis, et d'ailleurs ils ont lieu d'être rassurés
contre toutes les attaques ordinaires. Ils sont entrés dans la chambre
du navire, et ont enfin le loisir d'en venir aux éclaircissements.
Gérard et son fils, flottant sur un débris de la barque, ont été
rencontrés et sauvés par un vaisseau normand. La lettre dont ils sont
porteurs est mouillée, mais ils peuvent aider à en retrouver le sens.
Conant, assuré, sur leur rapport, que si Sibille existe, c'est sur les
côtes de la principauté de Galles, part pour Cherbourg, prend à ses
gages un bâtiment armé pour faire la course, et s'embarque en habit de
pèlerin. Son arrivée ne doit surprendre que par l'à-propos. Quelque
divinité, sans doute, s'occupait alors de la fortune des amants loyaux.
Elle serait aujourd'hui sans temple comme sans exercice.
Conant s'est expliqué. Primrose a beaucoup plus de peine à se faire
entendre sur le fait des aventures qui lui sont arrivées dans le pays de
Galles. Il faut avouer qu'elles avaient un caractère plus que
romanesque. Conant ne pouvait pas soupçonner son amante de lui en
imposer par le récit; mais il devait y avoir eu de l'illusion, de
quelque genre que ce fût, dans les faits dont elle lui faisait le
rapport. Hors les soins que s'était donnés Bazilette, tout lui semblait
hors de la nature et des usages connus.
Tandis que nos amants se récréent par le récit de leurs inquiétudes
passées, et en considérant la perspective de leur prochain bonheur,
jetons les yeux sur le palais de Saint-David. Ah! quel trouble! quel
désordre! On ne court pas, on se précipite vers la plage marine.
On veut armer tous les canots qui sont sur les rivages et dans le port.
Lionel, revenu de l'amusement de la pêche, tonne, éclate, foudroie. Ah!
qu'il se repent de n'avoir armé qu'en idée le bâtiment qu'il avait
promis à Primrose. Comme il s'aventurerait à la poursuite de sa
fugitive, de son ingrate, de sa rebelle! Une fausseté de moins, et il
lui restait une ressource; mais il n'en a plus: il a employé tous les
ressorts, épuisé toutes les ressources de la séduction, et une femme de
cet âge lui a échappé. Croyant tout, elle n'a été la dupe de rien. Il
demeure confondu et livré aux désordres des sens, dont il a quelquefois
inutilement sollicité la révolte. Il n'en est pas encore au remords, il
ne tardera pas à y être conduit.
Sibille de Primrose et Conant de Bretagne, débarqués à Civita-Vecchia,
sont allés embrasser les genoux, et recevoir la bénédiction nuptiale des
mains du pape. Sibille croit remplir un devoir en dépêchant un écuyer et
en envoyant au prince de Galles la lettre qui suit:
à mon illustre bienfaiteur,
_le noble, le vaillant, le magnanime prince Lionel,
prince de Galles_.
«Sibille de Primrose, épouse de Conant de Bretagne, alors inconnue et
comblée, donna sa parole de se découvrir lorsqu'il lui deviendrait
possible de le faire. Elle la dégage aujourd'hui, prince, sans
compromettre les intérêts de son époux et les siens, et jouit de la
satisfaction de s'avouer à vous; si elle parut manquer à la
reconnaissance en couvrant d'un voile nécessaire un secret important,
dont elle n'était pas maîtresse de disposer, c'est de vos vertus qu'elle
en attend le pardon, avec la plus ferme assurance de l'obtenir.
»Les bruits publics peuvent vous avoir instruit des motifs qui me
forçaient à fuir la Bretagne, lorsque j'abordai chez vous par un
naufrage. Si vous en ignorez quelque circonstance, vous pourrez les
apprendre de mon écuyer. Il a ordre de ne vous rien taire de mes
situations passée et présente; et je prends plaisir à croire que ces
récits ne seront pas sans intérêt pour vous.
»Adieu, prince; persévérez dans les voies nobles où vous a vu marcher
cette étrangère, objet de vos soins humains et généreux: en désirant que
vous cessiez de sacrifier aux préjugés barbares, dont l'empire vous fit
exposer pour elle des jours si précieux, elle demeure encore dans
l'étonnement de cette preuve de votre bonté et de votre courage. Vous
avez ravi en tous points son estime: elle se fera gloire devant toute la
terre de vous l'avoir accordée.»
Cette lettre fut un coup de foudre pour le prince de Galles, à qui rien,
jusque-là, n'était parvenu de l'histoire de Sibille; elle réveilla en
lui des principes d'honneur qu'il pouvait sacrifier à son goût effréné
pour le plaisir, mais jamais oublier. Tout devint grand à ses yeux dans
la conduite d'une femme sur le compte de laquelle l'orgueil et
l'entêtement l'avaient égaré. Et, parmi les embûches tendues, les
insultes faites à ce caractère si noble, si fait pour en imposer au
sien, il se rappelle, avec indignation contre lui-même, la lâcheté qu'il
a eue de se mêler parmi les bateleurs, chargés de la faire tomber en
contusion, sans avoir pu y réussir; et, pour surcroît au tourment qu'il
éprouve, le tableau des dons naturels qui servent de relief à un si rare
mérite vient se représenter avec tout son éclat à son esprit troublé.
Cent traits plus aigus, plus perçants les uns que les autres, déchirent
son coeur. Un véritable amour, mais malheureux, mais désespéré, en
naissant, y enfonce, non un trait, mais un poignard. Il succombe, il ne
verra point l'écuyer de la divine Primrose qu'il ne se soit donné le
temps de se remettre de son désordre, de sa confusion.
Vous, beau sexe, si, dans cet entr'acte, vous voulez voir un de vos plus
dangereux tyrans humilié, profitez de l'occasion: considérez-le dans les
angoisses de la torture. C'est pour votre satisfaction qu'un de vos
dévoués l'a mis en sacrifice.
Cependant il pleuvait à Rome des indulgences sur Conant et sur Sibille.
Cette hasardeuse beauté en obtiendra-t-elle un peu de la part de ceux
qui liront son histoire? Elle a un côté bien faible. L'amour, qui fut
son maître, peut faire excuser bien des fautes, mais jamais celles qui
vont directement contre les droits sacrés de la nature.
* * *
RACHEL
OU LA BELLE JUIVE
NOUVELLE HISTORIQUE ESPAGNOLE
PRÉFACE
La nouvelle qui suit est tirée de la _Chronique générale espagnole_.
Elle fournit le sujet de deux romans fort rares aujourd'hui et presque
inconnus, et de quatre tragédies dans la même langue. Le dernier de ces
drames, mis au théâtre par don Vincent Garcia de la Huerta, est le seul
qui y soit demeuré. C'est une des tragédies les moins irrégulières de
cette nation.
Le roi Alphonse, personnage mis sur la scène, est Alphonse Raymond, fils
de Raymond comte de Bourgogne, et mari de la célèbre Urraque. Cet
Alphonse Raymond fut, pour ainsi dire, l'Hercule des Espagnols. Monté
sur le trône à l'âge de quatre ans, livré à un de ses oncles maternels,
qui s'empara de lui et de ses États, sous prétexte de se charger de sa
tutelle, délivré de sa mère Urraque pour devenir le jouet des factions
et des querelles de deux maisons rivales, celle de Castro et celle de
Lara, attaqué dans toutes ses possessions par les rois espagnols ses
voisins, par les Maures et par les Arabes des deux continents, il
étouffa, pour ainsi dire, tous les serpents qui environnaient son
berceau, avec le secours des braves Castillans, dont il devint l'idole.
Il ne cessa de combattre et de vaincre tout autour de lui, jusqu'à l'âge
de vingt ans, que, possesseur tranquille des couronnes de Castille,
Léon, Galice, d'une partie de l'Andalousie, il se laissa emporter par le
zèle, à la suite de Godefroy de Bouillon, à la conquête de la
Terre-Sainte.
Les chroniqueurs lui font vaincre les rois de Perse, de Syrie, les
soudans d'Égypte, et le ramènent trois ans après triomphant sur les
bords du Tage, où de nouveaux lauriers l'attendaient.