«De quoi le plaignez-vous, mademoiselle?--Vous le savez assez, madame;

n'en parlons plus. À présent, hélas! il ne s'agit plus de sa

satisfaction; c'est de la vôtre dont il est occupé. Il s'y sacrifiera;

je le connais. Mais croiriez-vous que ce beau jeune homme pleure comme

un enfant?

--Je l'aurais cru, répond Primrose, au-dessus d'une semblable faiblesse,

et le plains de tout mon coeur. Je ne puis disconvenir qu'il ne soit

intéressant, même attachant, et je le sens, au moment où je me vois, en

quelque manière, contrainte à suivre un plan désobligeant pour lui.

C'est ce sentiment même qui me porte à désirer plus vivement qu'en

secondant mes vues, il se délivre d'un objet contraire à son repos. Lui

en doit-il coûter beaucoup pour se vaincre? Je lui aurai proposé un acte

héroïque de plus, digne de sa belle âme. Engagez-le, mademoiselle, à

travailler, dès aujourd'hui, pour assurer son repos et le mien, en me

procurant les moyens de suivre mon pèlerinage.

--Quelle fée vous êtes! s'écria Bazilette. Vous prêchez pour qu'on vous

laisse aller, comme ferait une aube, afin qu'on la suivît; et, pour

entendre de ces paroles-là, on la suivrait au bout du monde: c'est comme

un enchantement; et mon prince vous refuserait quelque chose, madame! Il

ne serait donc pas le plus sensible, le plus complaisant, comme il est

le plus reconnaissant, le plus aimable, le plus doué de tous les hommes?

Il en pourra mourir, madame: je le connais; je le vois amoureux pour la

première fois de sa vie, et redoute pour lui l'effet d'une passion, bien

fondée sans doute, mais aussi violente qu'elle est malheureuse.

Cependant, quoi qu'il doive lui en coûter, il ne se ménagera point: il

vous servira de tout son zèle. Ah! s'il pouvait se métamorphoser en

dauphin! il vous porterait lui-même à l'odieux rivage que vous préférez

à celui-ci, où véritablement vous êtes souveraine, et se trouverait payé

d'un regard de vos beaux yeux, d'un geste caressant de cette main; mais

au moins, avant de le quitter, vous lui direz votre nom.

--Il l'apprendra de moi, reprend Primrose, quand j'aurai satisfait au

voeu qui m'oblige, quand mes devoirs seront remplis.

Bazilette vient rendre compte de sa nouvelle conversation; voyant la

chose à sa manière, elle en était comme triomphante. Lionel

l'interrompait de temps en temps. «Une fée! tu disais bien: c'en est

une. Sur ses vieux jours elle sera sorcière.--Finissez donc, mon prince,

je vous ai fait tout de pâte de sucre, et vous êtes méchant comme un

tigre. Écoutez-moi jusqu'à la fin;» et elle continue.

Lorsqu'il est question de la métamorphose en dauphin:--«Quel charmant

tableau! s'écriait le prince. Je me vois à la nage: comme je

m'étudierais à bien lisser mon écaille! Mais, je t'en avertis; je

gagnerais la pleine mer avec mon fardeau, et ne m'arrêterais qu'au terme

du pèlerinage. Va, ma chère bonne, joue tout ton jeu avec elle. Elle

m'aura trouvé présomptueux. Prends-en la faute sur toi. J'arriverai

aussi timide qu'un enfant, mais malin comme celui que je veux faire

triompher. Elle veut être vénérée: il faut se prêter à cette fantaisie.

Si je sais manquer de respect, je sais comment on le prodigue. Je vais

donner le mot à ma cour. Comme la pèlerine doit être connaisseuse, elle

verra des gens qui ne sont point mal en scène; l'intérêt de sa santé

veut qu'elle se lève. On viendra lui faire cercle. Je me mêlerai dans la

foule. Il faudra qu'elle me violente pour m'en tirer. Tu lui as fait

faire un déshabillé modeste. Prends cela sur ton compte, afin qu'il ne

soit pas refusé. Quand elle voudra manger à table, engage-la à m'y

honorer d'un couvert. Je m'y conduirai d'une manière à ne point

t'attirer de reproches. Nous pourrons après la décider à faire

l'ornement de la mienne. Je ne m'y négligerai point; j'emploierai tout

pour la prévenir et lui plaire. Si je n'obtiens rien d'elle, pas même

son imposant secret, j'ai sur ma table d'échecs deux pièces à jouer

toutes prêtes. J'oppose une petite barbarie à beaucoup de rigueur; une

noirceur innocente à une dissimulation hypocrite, et je la fais échec et

mat.»

Voyons rapidement Primrose sortir de son lit, recevoir des mains de la

complaisante Bazilette un déshabillé dont les avances doivent être

remboursées. Imaginons Lionel, figurant d'un air modeste au milieu du

cercle choisi, dont la belle convalescente est entourée; une musique

agréable, disposée dans une antichambre voisine, supplée au défaut d'une

conversation animée: dans les endroits les plus tendres, Lionel semble

s'en attribuer l'expression, en laissant échapper, comme furtivement, du

côté de sa charmante hôtesse, des regards enflammés et timides. Voilà

les tableaux des premiers jours.

Bientôt la belle convalescente se laisse inspirer la complaisance de

permettre au prince de partager le repas préparé pour elle seule.

Bientôt deux courtisans sont admis à ce petit couvert servi par les

femmes. Plus Lionel est respectueux, plus il inspire de confiance;

Primrose, gagnée par le concert de cet extérieur séduisant, se laisse

engager à faire les honneurs de la table du palais, et y représente avec

autant d'aisance et de dignité que l'eût pu faire la princesse de

Galles.

Une conduite aussi soutenue, dans une passe aussi difficile pour une

aventurière, de quelque espèce qu'elle fût, aurait ouvert les yeux à un

homme susceptible de revenir d'une prévention. Quant à Lionel, ce qui

aurait dû l'éclairer ne servait qu'à l'aveugler.

«Tu le vois, disait-il à Bazilette, depuis je ne sais combien de jours,

je fais le soupirant et l'écolier, et n'en suis pas mieux. Elle reçoit

comme une reine, du haut de sa grandeur (sans jamais sortir de son ton

noble et sérieux), les hommages et les respects que je fais ramper

autour d'elle. Le naturel infini de cette comédie me charmerait si elle

n'était pas trop longue, si je n'y jouais un mauvais rôle, si je

n'aspirais pas avec tant d'ardeur au dénouement; mais tu ne la quittes

pas. Que fait-elle, lorsqu'elle est seule dans son appartement?

--De longues prières, mon prince, avec une dévotion qui vous en

inspirerait. Elle se promène souvent seule sur la terrasse qui est de

niveau à son appartement. Là, je ne saurais la suivre, et je suppose

qu'elle y prend l'air et cherche à rétablir ses forces par

l'exercice.--Elle ne parle jamais de moi?--Elle vous entend louer avec

beaucoup de complaisance, vous donne infiniment d'éloges et encore plus

de bénédictions.--Faites-lui venir l'idée d'une promenade en calèche

dans mes jardins, je serai son cocher.--J'essayerai de la lui proposer;

mais vous avez un moyen sûr de la déterminer à bien des complaisances,

de la mener même à la pêche: c'est de l'assurer fortement vous-même que,

ne pouvant vous promettre de trouver sitôt une occasion sûre de la

conduire où elle veut aller, vous faites armer un bâtiment de force, qui

puisse la mettre à l'abri du danger des corsaires et des forbans, dont

la côte, de temps en temps, est infestée. Ces paroles-là feront un grand

effet sur elle, et ne vous coûteront pas plus à dire que tant d'autres

auxquelles vous ne croyez pas.»

Lionel suit ponctuellement les avis de sa confidente. Primrose monte

dans la calèche, et ses amusements se varient; elle se prête bien plus

qu'elle ne se livre, ne montre ni humeur, ni impatience, ni crainte. Si

Lionel saisit une occasion de lui parler, si le sujet en est

indifférent, elle répond avec une liberté mesurée; si c'est un éloge,

elle cherche modestement à s'en défendre. S'il échappe une étincelle de

ce feu dont le prince se dit consumé, elle est éteinte par la réserve,

la froideur et le silence. Une conduite aussi prudente, aussi réservée,

de la part d'une étrangère, eût suffi pour donner d'elle une haute

opinion à tout autre qu'un prince de Galles; tout tournait chez lui au

profit de sa passion et de son entêtement. Il sortait de ces tête-à-tête

plus furieux d'amour et toujours plus aveuglé.

«C'est, disait-il à Bazilette, un petit monstre d'orgueil, qui veut me

voir ramper à ses pieds; c'est une pelote de neige parée de la

ressemblance d'un ange, et environnée du brillant de l'arc-en-ciel; elle

ne me glace pas: elle me candit. C'est un être sûr de ses avantages,

habitué à rendre ce qui l'environne dupe de son calcul. Je triompherai

de ses ruses. As-tu fait parler à Bannistock, le chef de ces bateleurs

qui font des équilibres de chevaux et jouent des farces à Cardigam?

--Il vous est dévoué, dit Bazilette; mais vous ferez les frais de la

décoration et des habillements.

--Je vais être un peu méchant, ma bonne; mais on m'y force. Je ne veux

pas avoir été publiquement le jouet d'une aventurière, d'une jongleuse

du haut-vol; car celle-ci ne saurait être princesse dans un autre sens.

J'ai joué pour elle, et peut-être trop naturellement, je l'avoue,

l'attentif, l'empressé, le magnifique, l'amoureux jusqu'à l'imbécillité.

En attendant que je mette sur la scène de nouveaux personnages, le seul

rôle à essayer est celui du désespoir; c'en est fait, je m'y livre, je

vais tomber malade de langueur. Si l'on se montre insensible, tu me le

pardonneras, ma bonne; je deviens, mais sur-le-champ, impitoyable.»

Ô perle des beautés de l'Armorique, aimable Primrose! vous ne

soupçonniez pas les complots formés contre vous. Rassurée par la

promesse d'un bâtiment armé pour vous conduire, vous vous étiez déjà

précautionnée d'étoffes pour former le petit équipage nécessaire à votre

travestissement. Quelle raison empêche d'y mettre les ciseaux? Ici je

reconnais votre prudence.

Si l'offre d'un bâtiment était un jeu, si l'on pensait à vous retenir

malgré vous, vous auriez de nouveau besoin d'une échelle. Ce que vous

venez de faire mesurer pourrait, au besoin, vous en servir.

Déjà, par une suite de caractère, partout où vous avez été conduite,

vous n'avez pas fait un pas sans observer. On vous croyait occupée des

positions des bâtiments, des embellissements dont vous faisiez l'éloge,

quand vous étudiez très sérieusement les moyens de parvenir à l'escalier

dérobé. D'après vos aperçus, vous avez déjà formé trois plans de

retraite. Je vous félicite de ne vous être point oubliée, car les piéges

vous entourent de toutes parts, et le principal ressort reparaît sur la

scène, un grand mouchoir à la main. C'est Bazilette larmoyante; elle se

jette sur un siége. «Ah, mon pauvre prince!

--Que lui est-il arrivé? répond Primrose d'un véritable ton d'intérêt et

de crainte.

--Partez, madame, partez, avant que nous ayons le malheur de le perdre.

On vous imputerait sa mort, et vos charmes ne vous garantiraient pas des

effets de la douleur de tout un peuple qui vous imputerait d'avoir

assassiné un héros charmant, son idole.»

Primrose éprouve un trouble véritable. «Est-il en danger de la vie?--Il

y est, madame: depuis quelques jours, la langueur le mine; il ne se

plaignait pas: il est si bon, mais il vient de tomber en faiblesse; et,

au moment où je vous parle, les secours de la médecine sont autour de

lui. On en fait passer la triste nouvelle à Cardigam. Tout va être en

rumeur.»

Sibille était au lit: elle se lève à la hâte, jette une robe sur elle,

s'appuie sur le bras de Bazilette, et se fait conduire à l'appartement

de Lionel.

La belle y était attendue. Des palettes d'un sang bien brûlé sont sur un

guéridon: des fioles de remèdes, des élixirs de toute espèce couvrent

une table. Lionel, tout décoloré, est étendu sur son lit: deux gens de

l'art sont au chevet. Les courtisans, les yeux baissés et en silence,

sont à l'entrée de la chambre, et les gens de service en sortent d'un

air consterné.

Le coeur de la sensible étrangère ne tient point à ce spectacle: il

éprouve une émotion dont ses yeux portent le témoignage. Comme elle

s'approchait: «Ne le faites point trop parler, madame,» dit d'un ton bas

et triste un des deux Esculapes. Cependant, elle, se penchant assez près

de l'oreille, prend la main du prétendu mourant, la lui serre avec

affection: «Prince, me reconnaissez-vous?

--Oui, répond Lionel d'une voix faible et entrecoupée; je vois mon idole

adorée, ma chère et cruelle ennemie.--Moi, votre ennemie?--Si vous ne

l'êtes pas, donnez-m'en la preuve par un faible trait de confiance. Que

je puisse emporter au tombeau le nom de celle dont les rigueurs m'y font

descendre!

--Ah, prince! de quelles rigueurs véritables avez-vous à vous plaindre?

Que me demandez-vous? Respectez mon honneur et mes devoirs; et,

d'ailleurs, commandez: vous ne pouvez trouver en moi que dévouement. Je

ne balance point de l'avouer à la face du ciel et de la terre, un

intérêt vertueux, mais bien tendre, m'attache à vous. Que Lionel vive!

oui, je le répète, qu'il vive, et la sensible... (son nom fut près de

lui échapper) ne se contentera pas de faire au ciel les voeux les plus

ardents pour lui; mais elle rendra grâce chaque jour de ce bienfait,

comme lui étant personnel, à celui qui tient dans ses mains nos

destinées; et, lorsque la religion du serment cessera de lui imposer

silence, non-seulement elle fera connaître les bienfaits dont elle a été

comblée, les bontés, les grâces dont elle a été l'objet; mais elle se

fera un honneur de rendre publiquement justice aux dons du ciel et de la

nature, aux qualités héroïques qu'elle a remarquées, admirées, chéries

dans son généreux protecteur, le prince de Galles.»

Cette tirade, débitée d'un ton de vérité et d'enthousiasme, fit quelque

effet sur les acteurs de la scène tragique, représentée par Lionel. Tous

baissaient les yeux, après s'être entre-observés. Lionel, toujours

entier dans son sentiment, étouffe d'orgueil et de dépit; mais il sait

voiler à l'extérieur la secrète passion qui le maîtrise.

«Vous ne voulez pas, madame, dit-il d'une voix faible, que le malheureux

Lionel meure. Vos volontés sont des lois. Il s'abandonne à tous les

soins propres à le rappeler à la vie: puisse la nature s'y prêter, et

vous être aussi soumise que son coeur!»

Ces dernières paroles, articulées d'un ton faible, annonçaient le terme

de la visite. L'inquiète Sibille retourne dans son appartement.

Le désordre de son âme paraît dans le mouvement de ses yeux, dans le

caractère entier de sa physionomie. L'adroite intrigante attachée à ses

pas va essayer de le mettre à profit.

Bientôt des larmes abondantes et feintes de cette dangereuse femme en

feront couler des yeux de la sensible Primrose. «Ah! je me doutais bien,

madame, lui dit la fausse affligée, que vous aviez un coeur. Non, non,

vous ne laisserez pas mourir notre aimable maître: vous n'aurez pas

cette barbarie.

--Et qu'y puis-je, Bazilette, si le vif et tendre intérêt que j'y prends

ne l'engage pas à conserver ses jours?

--Mais rien n'est plus aisé, madame; c'est que vous ne marquez pas assez

ce touchant intérêt. Quand il s'agit de sauver la vie, il faut y mettre

un peu moins de réserve: en lui disant, Lionel, vivez; que ne lui

passiez-vous au cou ces deux bras! qu'avez-vous à redouter dans l'état

de faiblesse où il est? Vous avez manqué une belle occasion de nous le

rendre à tous; mais cela pourra se réparer. Rien n'est encore désespéré,

madame; et je suis sûre qu'il vivra si vous me permettez de lui aller

dire que vous voulez vivre pour lui.

--Arrêtez, mademoiselle, c'est à moi à ménager mes expressions.

Dites-lui qu'au besoin j'exposerais ma vie pour sauver la sienne, et

c'est beaucoup; car je ne m'appartiens point et je mettrais quelqu'un de

moitié dans mon sacrifice. Ne dissimulez point au prince Lionel qu'après

des devoirs dont rien ne peut me faire perdre le souvenir, je me ferai

un honneur, une gloire de le chérir plus qu'aucun homme qui soit sur la

terre. J'y mets la condition d'être bientôt délivrée, par un dernier

effet de sa bienfaisance, du malheur de nous tourmenter inutilement tous

les deux en entretenant, par ma présence ici, une passion qui peut

entraîner sa perte et la mienne.»

Bazilette a passé d'un appartement à l'autre; il y aurait dans son

rapport de quoi désarmer l'inflexibilité même; tout échoue contre un

orgueil excessif et piqué, contre l'entêtement poussé à l'excès.

«Dans ce que vous venez de me dire, ma bonne, je ne trouve que des

paroles. On se refuse aux plus petits effets. J'ai appris, depuis

longtemps, à me jouer de l'honneur et de la vertu, pris dans le sens où

cette fine beauté les emploie. On ne perd point le droit d'aspirer à la

possession de ces titres sublimes en cédant à Lionel, et c'est déjà un

grand triomphe de lui avoir aussi longtemps résisté. Je suis bien

indigné de tout ce jeu-ci. Ma Bazilette, à mesure que je descends, on

s'élève jusqu'à moi: on finit par prétendre à l'empire. Je dois ordonner

les apprêts d'un départ.... Que ce projet est bien éloigné de mes vues!

Mais je dois paraître occupé de remplir celles de mon tyran. Je ne

prends que huit jours de terme; tu peux le dire; nous préparons des

événements dont la suite pourra faire prendre une autre tournure aux

idées. En attendant, je m'ennuie comme un mort dans ce lit, entouré de

tout cet attirail funèbre; mais je dois y attendre une autre visite de

mon inhumaine, et ne veux ressusciter qu'à sa voix.»

Passons rapidement sur des situations prévues. Primrose vient voir le

malade. Il se mettra même à table, sans faire usage des mets dont elle

sera chargée. Il s'y montrera de plus en plus silencieux, circonspect,

timide même, mais toujours attentif. Quelques jours se sont écoulés dans

les langueurs de cette monotonie, lorsque le son bruyant d'un cornet,

partant les cours du palais, vient varier la scène. Il est embouché par

un nain, et annonce l'arrivée d'un chevalier étranger, précédé par son

écuyer: c'est Clarence d'Angleterre, qui bientôt se présente lui-même.

Arrivé à Cardigam, il a appris la grave indisposition de Lionel, et

vient lui en témoigner sa sensibilité.

Le prince de Galles, paraît surmonter le mal dont on le dit accablé pour

faire les honneurs de son palais à un hôte de son importance; il le

présente à Primrose, dont il crayonne en peu de mots la fâcheuse

aventure. Le spirituel et poli Clarence paraît en avoir été prévenu par

les bruits publics, et s'applaudit de pouvoir présenter ses hommages à

une dame, moins connue encore par ses malheurs, que par sa beauté et ses

vertus, célébrées dans tous le pays de Galles.

On se met à table. Primrose y est assise entre le nouveau venu et

Lionel; et, pour suppléer, autant qu'elle le peut, à l'état de

faiblesse de son bienfaiteur, elle s'ingénie pour animer la

conversation, et fait en quelque sorte les honneurs de la table.

Clarence répond aux attentions en homme qui connaît le monde; et, soit

qu'il parle des pays étrangers, ou de la cour d'Angleterre, tout lui

fournit l'occasion de combler d'éloges la charmante étrangère qui fait

l'ornement du palais de Saint-David; les beautés de l'Angleterre, celles

de l'Europe sont mises en sacrifice.

À des éloges si forts, si redoublés, la modeste Sibille baisse les yeux,

rougit et laisse tomber une conversation dont la suite pourrait la jeter

dans un nouvel embarras.

Le lendemain, les respectueuses attentions de Clarence pour elle ont

redoublé; le surlendemain, elles prennent encore plus de caractère, au

point que, profitant d'un instant où l'indisposition de Lionel le force

à s'écarter, le chevalier anglais fait à la dame une déclaration d'amour

en des termes aussi ménagés que positifs.

Elle n'eut pas le temps d'y répondre, affecta même de ne l'avoir pas

entendue. Mais elle n'en était pas moins embarrassée; elle entrevoyait

une persécution de plus, et les suites plus funestes d'une rivalité sans

objet réel.

Elle était occupée de ces réflexions lorsque le bruit d'un autre cornet

fit retentir les cours et annonça l'arrivée du chevalier Mackenffal,

d'Irlande.

On était à table, et le redoutable Irlandais s'y trouva placé en face de

l'aimable Primrose. Je dis redoutable: il l'était par la plus épaisse

paire de moustaches qui eût jamais ombragé une physionomie irlandaise;

un nez énorme et recourbé la surmontait, accompagné de deux yeux

hagards, qui semblaient vouloir s'élancer de la tête.

De temps en temps, cet affreux regard tombait sur la belle inconnue,

comme s'il y eût été porté par la réflexion. Bientôt il la fixe d'un air

de connaissance.

Il en fallait bien moins pour alarmer l'inquiète Primrose. «Ah!

malheureuse Sibille, serais-tu, par hasard, connue de cet étranger? Tu

ne l'as jamais vu, mais il peut arriver de France, où le bruit de ta

fuite aura été répandu; peut-être sort-il de la Bretagne.» La frayeur la

saisit, la rougeur lui monte au visage et le couvre du plus vif

incarnat; et ce moment de trouble est saisi par toute la compagnie.

Mackenffal triomphe du désordre qu'il occasionne, et cherche à

l'augmenter en paraissant sourire, avec affectation et à la dérobée, à

la jeune étrangère, qui détourne la tête pour éviter ses odieux regards,

et faisant l'impossible pour dissimuler son embarras et ses craintes.

«Ne vous troublez pas, princesse, dit le barbare Irlandais; je sais

ménager mes connaissances. Vous aviez confié votre destin errant à la

mer; elle vous a déposée ici, où vous me semblez être en assez belle

posture; mais il vous plaît d'y conserver l'incognito: je ne dérangerai

pas un plan dirigé sans doute au plus grand bien de vos affaires. Vous

n'avez perdu qu'une petite barque: vous vous occupez sans doute ici d'un

armement plus avantageux. Dès ce moment, j'entre dans vos projets, et

vous pouvez compter sur la discrétion de votre dévoué Mackenffal.

--Je ne vous connais pas, répond Primrose avec une modeste assurance.»

Si le commencement du discours de l'Irlandais l'avait jetée en quelque

sollicitude, la suite lui avait entièrement prouvé qu'elle et sa

véritable histoire lui étaient entièrement inconnues.

«Il faudrait, madame, réplique l'Irlandais, dire: Je ne connais plus. Il

vous plaît d'oublier quelques bontés que vous eûtes pour moi, quoique la

date n'en soit pas prodigieusement éloignée. Vous m'affranchissez par là

de la reconnaissance. Le procédé est noble, digne de vous.

--Moi, des bontés pour vous! reprend la belle inconnue du ton ferme et

élevé de Sibille de Primrose, la lèvre et les yeux armés du dédain le

plus méprisant.

--Eh! non, vous n'en eûtes pas, s'écrie Mackenffal, et je ne méritai

jamais de connaître, encore moins d'approcher de la pathétique, de la

sublime Margerie, le miracle de Beaucaire, qui a inspiré tant de

dévotion pour les mystères à tous les pèlerins de la dernière foire.

--Seigneur chevalier, dit d'un ton froid Sibille, entièrement rendue à

elle-même, vous êtes absolument dans l'erreur, et vous pouvez aller

renouer ailleurs vos liaisons avec votre Margerie.

--Je n'irai pas plus loin, divinité de nos tréteaux, dit l'Irlandais

avec emphase. Mon ton peut nous avoir un peu brouillés; mais, vous le

savez, je brille dans les raccommodements; et si vous avez fini votre

engagement ici, pour le mois de juillet, je vous offre de vous

reconduire en triomphe à Beaucaire, en croupe derrière Carfilarz, mon

écuyer.

--Vous ferez bien de vous aller montrer seul à la foire. Vous êtes un

extravagant.--Et vous, une jongleuse dans toute la force du terme. Je le

maintiens. Voilà mon gant: qui osera le ramasser?

--Ce sera moi, brutal Irlandais, répond Clarence, reçois le démenti de

toutes tes grossières faussetés.--Prince, poursuivit le chevalier

anglais, en se tournant vers Lionel, mes affaires pressent mon départ de

votre cour, ouvrez-nous le champ demain matin. Vous venez de voir

outrager devant vous la vertu, dans le plus beau de tous les objets qui

font l'ornement du sexe, dont nous avons juré de prendre en toute

occasion la défense. Soyez aussi empressé, aussi jaloux que je le suis

d'en voir tirer une vengeance éclatante.

--Clarence, répond Mackenffal en retroussant ses moustaches, vous ne

serez pas le premier jeune homme qui se sera perdu pour l'amour des

dames de ce haut parage. À demain, à demain.» L'enragé lance un de ses

plus terribles regards et se retire.

Clarence vient se jeter aux pieds de Sibille, plongée par la dernière

scène, dans un nouveau genre de saisissement. «Je fais voeu, madame, de

répandre jusqu'à la derniers goutte de mon sang pour réparer l'outrage

fait à votre vertu.» En disant cela, il saisit un mouchoir échappé dans

ce moment des mains de la belle préoccupée. «Que ce gage, s'écrie-t-il,

me serve d'écharpe dans le combat et soit une preuve demain à tout le

pays de Galles de l'honneur que vous me faites en m'agréant pour votre

chevalier.

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 8 / 12 段