conservé près d'eux et de lui les femmes attachées à leur service.
Bazilette en était la gouvernante; elle avait la confiance du prince à
plus d'un égard, et l'on aura occasion de connaître le genre de services
qui la lui avaient le plus méritée. Cette femme, d'un état moyen, entre
deux âges, instruite par l'expérience, joignait aux ressources d'un
esprit naturel beaucoup de liant dans le caractère.
Rassurée contre la frayeur d'être trop rapprochée de sa famille, contre
celle d'être reconnue, la belle malade a éprouvé un saisissement cruel
en apprenant le désastre de ses compagnons d'aventure; elle se voyait au
point de condamner la violence de la passion qui les y avait exposés.
Mais épouser Raimbert! renoncer à Conant! à la seule idée de ces
extrémités, les remords sont forcés de s'éloigner. «Ô chère idole de mon
coeur! prononce-t-elle tout bas, la nécessité de se rejoindre à toi est
la seule chose dont Sibille doive s'occuper.»
Lionel tenait encore une de ses mains; elle la retire, comme cédant à un
mouvement convulsif, et se retourne du côté de la ruelle.
Bazilette lui arrange un oreiller sous la tête. «Sortons, sortons, dit
cette gouvernante. Les forces reviennent; on a besoin de sommeil. La
pauvre enfant n'a peut-être pas dormi depuis trois jours, quoiqu'elle
ait toujours eu les yeux fermés.»
Les portraits étaient demeurés sur un bureau; Lionel s'en saisit et
sort. Bazilette ferme les rideaux. «Veillez, Suzanne, dit-elle à une
autre femme. Je vais placer Guaiziek dans l'antichambre; si l'on
s'éveille, vous appellerez.»
Primrose était bien accablée; cependant, elle ne s'endormit pas avant
d'avoir réfléchi sur ce qu'elle avait pu connaître de sa situation.
Elle ne pouvait pas toujours rester insensible et muette. En exerçant
aussi noblement l'hospitalité à son égard, il était naturel qu'on fût
curieux de la connaître. Il fallait donc arranger un petit roman tout
d'invention, dont le plan pût faciliter les moyens de réaliser celui
qu'on avait dans la tête.
De son côté, le prince de Galles comptait faire prendre à l'aventure
une tournure absolument différente. Il était amoureux à sa manière plus
qu'il ne l'avait été de sa vie.
«Charmante petite créature! disait-il, le sentiment de l'amour ne vous
est pas nouveau. Il y paraît à la garniture de vos poches. Occupée du
souvenir agréable de vos conquêtes, vous en portez partout avec vous les
trophées; mais je cesserai d'être semblable à moi, ou je vous ferai
oublier tous ces triomphes.»
Puis, en regardant le portrait de Conant: «Ce charmant vainqueur n'est
peut-être que l'effort de l'imagination d'un peintre désoeuvré.
»Va, ma bonne Bazilette, soigne bien ta malade; surtout, dès que la
parole lui sera revenue, tâche de savoir qui elle est; elle nous en doit
la confidence.»
Bazilette va mettre tout le zèle possible à remplir les ordres dont elle
est chargée; mais ce sera avec tous les ménagements imaginables. Ses
soins lui gagneront la confiance avant qu'elle en demande un témoignage;
et si elle se montre curieuse, ce sera pour avoir un motif de plus de se
montrer empressée.
Vient-elle auprès de la convalescente, c'est pour lui offrir des
secours. Primrose, à son approche, ouvre les yeux.
«Ah! les beaux yeux! s'écrie la bonne. Il ne nous fallait plus que cela
pour nous achever. Un homme va venir vous voir. Fermez-les pour son
repos. Mais non: ne les fermez pas; ils éclairent l'appartement. Ils
témoignent que vous êtes vivante, et raniment l'espérance de tout ce qui
s'intéresse à vous. Hélas! ils peuvent donner la vie ou la mort à
quelqu'un devenu plus malade que vous par votre danger, et depuis votre
danger.
»M'entendez-vous? Témoignez-le par un signe. Faites voir, mon ange, que
votre âme ne s'est point éloignée de ce beau corps. Ne parlez pas, j'ai
un bouillon à vous donner; buvez lentement buvez tout; mangez cette
conserve: elle doit vous fortifier. Souffrez qu'on vous mette sur ce lit
de repos; on va faire le vôtre. Suzanne, venez! Guaiziek, appelez votre
compagne! Donnez-moi toutes la main, et craignons de blesser le petit
ange.»
On cessera de s'arrêter sur les soins délicats et recherchés que rend
Bazilette à sa malade. Quatre jours se sont écoulés sans avoir donné
lieu à des événements d'un autre genre que ceux qu'on vient de retracer.
Une seule circonstance a varié. Lionel ne peut plus s'emparer d'une
main; toutes deux sont cachées sous la couverture.
Deux parfaitement beaux yeux, pleins d'une langueur attendrissante,
démontrant une touchante sensibilité à ce qui les environne,
éveilleraient une véritable compassion dans l'âme la plus endurcie. Ils
font un tout autre effet sur Lionel. S'il a dû faire des sacrifices, ils
sont faits; c'est à lui à en exiger à son tour; mais il lui en faut dont
son orgueil puisse s'applaudir; tout autre serait vil a ses yeux.
À mesure que la pâleur, occasionnée par l'effroi, la fatigue,
l'épuisement et la défaillance, se dissipe, on voit renaître les lis et
les roses sur un teint où le printemps de l'âge développe ses plus
brillants trésors. Le retour de la santé s'annonce avec la pompe de la
beauté dans toute sa fraîcheur. La belle Primrose a risqué de répondre,
par quelques signes, par des mots obligeants, à ce qu'on lui dit de
flatteur, au vif intérêt dont elle paraît être l'objet.
Enfin le temps est venu pour Bazilette d'entamer le chapitre des
confidences. Un signe qu'elle fait et qu'on entend, éloignant les
importuns, la laisse seule avec la convalescente; et la conversation
critique va commencer.
«Oh! belle entre toutes les belles! Savez-vous où vous êtes?--Non,
mademoiselle, lui répond faiblement Sibille.
--Pauvre enfant, précipitée des nues dans le sein des mers, la
Providence vous y ménageait un berceau où rien ne pourra vous manquer.»
Après ce début, l'adroite gouvernante passe à l'histoire des procédés
secourables de Lionel à l'égard de la belle naufragée: l'éloge de
l'intelligence, de l'âme, du courage, des vertus du prince, s'y mêle
naturellement et orne le récit d'un trait de bienfaisance et d'humanité,
paraissant s'élever au-dessus de la règle ordinaire et dont il est seul
le héros.
Primrose, ayant déjà tout appris, feignait néanmoins de tout apprendre;
mais elle n'en témoigne pas une moindre surprise de se voir tombée dans
des mains aussi humaines, aussi généreuses. Les bienfaits dont elle
avait à se louer devenaient d'autant plus touchants pour elle, qu'ils
partaient d'une main aussi élevée, et empruntaient un nouveau lustre à
ses yeux, de la noblesse de leur origine.
«À présent, dit Bazilette, nous attendons la récompense des soins dont
vous voulez bien vous louer. Faites-nous connaître la personne à qui
nous avons le bonheur de rendre quelques services. C'est pour payer
notre zèle et non pour l'encourager, vos beautés, votre douceur, le
charme qui vous environne, l'ont déjà porté à l'excès où il peut
atteindre. Dites-nous par quel coup de fortune, une personne de votre
âge, aussi faible que vous l'êtes, a pu être livrée aux hasards de la
mer sur une faible barque de pêcheurs.
--Hélas! mademoiselle! voici mon histoire. Mon père, encore à la fleur
de l'âge, est affligé d'un mal extraordinaire, contre lequel les
dernières ressources de la médecine ont échoué. Un saint personnage a eu
la révélation que ce mal ne pouvait être guéri si je n'entreprenais le
pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. J'en ai solennellement fait
le voeu. Le voyage par terre était effrayant. Nous avions une barque.
J'ai imaginé, allant de côte en côte, pouvoir gagner le golfe de
Gascogne, en profitant des beaux temps de la saison. J'en devais partir
pour l'Espagne, avec un de mes frères qui m'accompagnait. Vous savez le
reste de ma fâcheuse aventure.
--Elle est bien malheureuse, madame, dit Bazilette; d'autant que, selon
l'apparence, monsieur votre frère aura péri; mais vous devez avoir fait
encore d'autres pertes: au moins, si l'on en juge par les effets trouvés
dans vos poches.»
Ici, la rougeur monta au visage de Primrose. Elle la surmonte. «J'y
avais, puisque vous le savez, mademoiselle, une somme suffisante pour
accomplir l'objet que je m'étais proposé de suivre, et faire une
offrande sur le lieu, avec quelques portraits de famille. Mes seules
pertes, d'ailleurs, sont ma capeline, mon camail, mon bourdon et mon
chapelet. Ce sont des choses nécessaires, dans ma position, mais de peu
de valeur en elles-mêmes. Mais mon pauvre frère! mademoiselle; mais
l'homme qui nous conduisait! voilà de véritables objets de regret.
--Tout n'est pas désespéré pour eux, madame; mais vos inquiétudes sont
fondées, et je les partage: on n'a rien omis pour les secourir, s'il
était possible de le faire, ou pour les retrouver. Tout a été inutile.
Je vous fatigue un peu, promettez-m'en le pardon, et accordez-m'en le
signe, en nous apprenant le nom de famille de celle à qui nous nous
sommes absolument dévoués.
--Je suis forcée à le taire, répondit la belle convalescente; mon voeu
m'oblige à voyager humble, et absolument inconnue.»
Sibille prononça difficilement ces dernières paroles. Bazilette, la
supposant fatiguée, termina la conversation, pour en aller rendre compte
à Lionel.
Le prince l'écoute pendant quelque temps sans l'interrompre: puis,
éclatant tout à coup: «Ô la touchante humilité, qui voyage avec une
galerie de portraits de famille, enrichie de pierres précieuses! Ô la
dévote pèlerine, avec ses jolis petits reliquaires! Ô la prudente
famille, qui abandonne tout son espoir sur un misérable bateau de
pêcheur, pour venir du milieu de la Manche chercher le golfe de
Gascogne! Tu sais, ma chère Bazilette, mêler un peu de vérité dans tes
propos, pour leur en donner la couleur, et tu dois t'y connaître. Y en
a-t-il la plus légère apparence dans ce récit?
--Je ne sais, mon prince; mais ses yeux sont tellement d'accord avec ses
discours; ce qui sort de sa bouche a tant de naïveté, tant de grâces; le
son de sa voix a une si agréable mélodie, qu'en l'écoutant on est comme
enchanté. Il faut être tiré du cercle de cette illusion pour trouver ce
qu'on a entendu invraisemblable.
--Nous pensions, dit Lionel, avoir sauvé des flots une très jolie
créature humaine; et, si je n'avais pas vu ses petits pieds faits au
tour, je croirais avoir attiré une sirène dans mon palais. Elle me
tourne la tête: elle m'occupe, à ne pas me laisser de repos. Mais j'en
jure par Merlin; cette enchanteresse ne m'échappera pas. Elle n'a pas
fait cette histoire pour être crue, elle se couvre d'un voile dont elle
veut bien qu'on aperçoive la faiblesse; notre opinion sur elle va
s'égarer; l'imagination s'enflammera, et l'enthousiasme va lui créer une
magnifique existence. Le beau plan, ma Bazilette, pour surprendre et
soumettre un coeur comme le mien! Elle me pique à mon propre jeu. Je
n'aurai point trouvé de femme qui ne m'ait dit plus qu'elle ne savait,
et les flots en ont jeté une sur mon rivage, plus muette que les
poissons. Elle me taira même.... Avant de sortir d'ici, elle recevra de
moi une leçon de maître. Retourne vers elle: comble-la discrètement de
soins. Si elle paraît assez reposée pour me recevoir, tu me feras
avertir. Mais non. Si je la vois, je serai tenté de lui faire l'aveu de
ma passion. Je me laisserais emporter et m'engagerais trop avant.
Agissons prudemment. Sois mon interprète. Fais valoir, avec mes
avantages naturels, ma solidité dans mes goûts, ma sensibilité aux
bontés dont on m'honore, ce qu'elle peut se promettre enfin d'un homme
passionné, puissant et magnifique. Quand ta parole m'engage trop, j'ai,
tu le sais, la ressource de la désavouer. Fais, Bazilette, fais qu'elle
puisse me sourire en me voyant, pense aux fossettes de ses joues, et
imagine les grâces de ce sourire enchanteur, il doit faire oublier le
plus beau lever du soleil. Mais je t'arrête trop longtemps; revole vers
la dame actuelle de mes pensées, tâche de l'occuper de moi plus encore
que je ne vais l'être d'elle.»
Bazilette est au chevet du lit de Primrose, et seule; car elle a renvoyé
Suzanne sur un prétexte. L'aimable convalescente ne dort point.
L'adroite confidente imagine un prétexte de faire l'éloge des qualités
du coeur du héros dont elle est l'agent et l'interprète. La satisfaction
qu'il éprouve en voyant sa charmante hôtesse est un canevas assez
naturel pour cette brillante broderie. On ne parle ni de sa jeunesse, ni
de l'éclat de son rang, ni des avantages de la figure. Il ne faut pas
perdre du temps à rappeler ce qui s'annonce de soi-même. Mais on ne
tarit point sur sa bonté, sur sa sensibilité, sur les excès où le porte
sa reconnaissance.
Sibille écoute avec attention, et même avec une sorte de complaisance,
et prend enfin la parole.
«Mon expérience, mademoiselle, suffirait pour me convaincre de la vérité
du portrait du prince Lionel, que votre zèle même ne saurait avoir
embelli. Jetée par la tempête, mon désastre et ma situation désespérée
ont été mes seuls titres à des bontés dont on ne saurait évaluer le
prix. Les offres les plus obligeantes viennent achever d'y mettre le
comble. La sensibilité m'impose d'en user avec discrétion. Voici la
seule épreuve à laquelle je compte mettre la générosité du prince. Mon
devoir m'appelle à Compostelle. J'ai besoin de trouver un passage, à
l'abri de l'autorité, pour me rendre le plus promptement possible au
lieu de ma destination.
--Échappée à peine au naufrage, à peine rétablie, languissante, dit
Bazilette, vouloir affronter de nouveau les dangers de la mer! Ne
voyez-vous pas que le ciel a condamné l'indiscrétion et la témérité de
votre voeu! Ah! mettez vos belles mains dans les miennes. Je vais vous
aider à en faire un bien propre à vous dédommager du ridicule et des
inconvénients attachés à la suite de celui qu'un illuminé vous a
surpris.
--Et quel pourrait être ce voeu? reprit Sibille.--Celui, répond
Bazilette, d'aimer avec passion un prince puissant, qui vivrait pour
vous seule.
--Mon état, répond Sibille, ne me permet pas d'aspirer à une conquête
aussi brillante...
--Qu'appelez-vous votre état, madame? Vous nous le laissez ignorer. Mais
je me rappelle, moi, un transport héroïque de mon prince, lorsqu'il
vous tenait entre ses bras, sanglante, décolorée. Quand ce cher homme
tremblait pour votre vie: «Quoi! disait-il, nous ne sauverons pas ce
chef-d'oeuvre des cieux, cet ange égaré sur la terre, étouffé dans les
flots! Qui peut-elle être? quel barbare l'a exposée à la furie des
éléments? Ah! si on l'a fait descendre d'un trône, je l'y replacerai.
Qu'elle ouvre ses beaux yeux! qu'elle recouvre le précieux usage de tous
ses sens, pour voir à ses genoux, dans un esclave décidé à l'être toute
sa vie, un vengeur déterminé à sacrifier pour elle sa fortune et son
existence!»
--Voilà, mademoiselle, des sentiments trop passionnés et des desseins
trop nobles; une pauvre pèlerine errante, comme je le suis, ne saurait
en être l'objet. Je n'ai point à rougir de ma naissance; mais la
Providence m'a placée dans un rang bien inférieur à celui où m'ont
élevée les conjectures du prince Lionel; et même, en leur supposant une
sorte de réalité, il me serait impossible d'entrer dans aucune de ses
vues. Ma main et mon coeur sont engagés. Je suis femme, mademoiselle; si,
comme tout m'engage à le croire, mon état lui inspire une véritable
compassion, c'est de cette seule vertu de son coeur dont je réclame ici
l'énergie. Comme l'objet de mon voeu est de rappeler à la vie ce que j'ai
de plus cher au monde, je désire de pouvoir remplir avec promptitude ce
projet religieux: j'en implore les moyens. Le comble des bontés
auxquelles il me soit permis d'aspirer est une place sur un bâtiment. Je
suis d'ailleurs en état de me pourvoir de ce qui peut manquer à mon
petit équipage.
--Quoi! dit l'adroite confidente, penser à partir dans l'état de
faiblesse où vous êtes! Sortir d'ici dénuée de tout! et le noble et le
généreux de Lionel le souffrirait! Il couvrirait de saphirs d'Orient
votre camail et votre capeline; et, plutôt que vous manquassiez d'un
superbe chapelet, il irait faire une descente en Écosse pour enlever le
rosaire à la madone de Karickfergus. Qui sait (mais il faudrait un peu
d'adresse) si vous ne le conduiriez pas en pèlerinage avec vous? Ô le
beau couple que vous feriez! Dans le fait, madame, nous vous aurions
beaucoup d'obligation si vous rendiez notre maître un peu dévot: c'est
la seule chose qui lui manque. Faites-en un petit saint et il sera
parfait.»
Si l'on a pris une idée de la passionnée, mais vertueuse Sibille: si
l'on a pu démêler combien elle est fière et décidée, on peut imaginer
quel fut son dépit au développement des vues de Lionel sur elle. Après
la dernière proposition de Bazilette, il ne lui était plus permis de
prendre le change.
Lui échappera-t-il une marque de mécontentement? elle est trop maîtresse
d'elle-même, trop prudente. Un trait de hauteur? un souvenir qui
l'humilie à ses propres yeux vient de les lui faire baisser
sur-le-champ.
Sans les portraits trouvés dans sa poche et les brillants dont ils sont
environnés, on ne l'élèverait pas dans le discours au rang des
princesses, en la traitant dans le fait comme une vile aventurière;
puisqu'on la supposant mariée, on osait...
«Rends-toi justice, se dit-elle intérieurement. Pourquoi tous ces
portraits? Tu ne voulais que celui de Conant! il était avec les autres;
il fallait tout enlever ou faire un outrage de plus à la nature. Exposée
maintenant par la singularité de ton équipage, souffre sans murmurer les
conséquences des idées bizarres qu'il a dû faire naître. Vois de
sang-froid ta situation; et, en te défiant des ruses, tâche d'échapper
ici à la puissance, sans la blesser. Ce prince est rempli d'humanité;
ton existence en est la preuve. Il est noble: et, si tu pouvais t'avouer
à lui, il rentrerait sur-le-champ dans l'ordre des égards qui te sont
dus, mais il faut le forcer à des ménagements pour une pèlerine
inconnue, dénuée d'assistance et de conseil; il faut le porter à la
protéger, obtenir enfin de la générosité, de l'élévation de l'âme,
qu'une femme sans défense soit dérobée aux désirs que ses faibles
attraits ont fait naître, par celui-là même qui comptait s'y abandonner.
Ciel! ô ciel! quel embarras! quelle position!... Tu vas pleurer, retiens
tes larmes; cache tes inquiétudes; tu en as dévoré bien d'autres dans le
secret. Fusses-tu échappée à Raimbert si tu n'eusses su cacher que tu
préférais la mort au malheur de lui donner ta main? Tu employas la
feinte pour te conserver à Conant; pour ne lui être point ici
ignominieusement ravie, emploie tant de ménagements, de discrétion, de
retenue, que, sans effaroucher le vice intéressé dont tu te vois
environnée, tu puisses réveiller dans une âme bien née le goût des
sacrifices qu'exigerait la vertu.»
Primrose se faisait ces reproches, cette exhortation, cette semonce,
rapidement et à l'abri d'un bon oreiller. Tout habile qu'est Bazilette,
elle prend le change, et explique une rougeur subite, suivie d'un long
silence, à l'avantage du succès de la négociation dont elle s'était
chargée. Elle sort sur un prétexte, et va rendre compte à Lionel selon
ce qu'elle a pu imaginer.
«Votre belle se prétend mariée, amoureuse, fidèle. Cependant je me suis
hasardée à lui proposer un petit pèlerinage avec vous, en termes
honnêtes, mais intelligibles. Elle a rougi, baissé les yeux, et ne m'a
montré ni dents ni griffes. Comme elle me semblait capituler avec
elle-même, je n'ai pas cru devoir l'engager plus loin. Il faut laisser
quelque chose à faire au mérite.
--Tu te surpasses, ma bonne Bazilette; tu excelles: courons, volons
vers ta nouvelle pupille. Je vais lui pardonner tous ses petits torts.»
Primrose est surprise de l'air satisfait dont Lionel l'aborde; on débute
par un compliment sur la convalescence; on paraît comblé de l'espérance
de la voir suivie par le retour de la santé la plus brillante; puis on
veut chercher le bras, pour s'assurer si le pouls est parfaitement
réglé. Tout en appliquant des baisers sur le drap dont la main est
couverte, les protestations d'amour, de dévouement, suivent sans
intervalle. Gloire, puissance, richesses, on offre tout, on fera tout
partager, on sacrifiera tout.
Lionel eût été plus loin quand Sibille, élevant un peu la tête, à l'aide
de son oreiller, prend froidement la parole:
«Vous m'avez sauvé la vie, prince, je vous la dois; mon honneur m'étant
beaucoup plus précieux, ne saurait être le prix de ce service. Continuez
d'être mon généreux bienfaiteur, et recueillez sans remords le prix de
la vertu: c'est la satisfaction intérieure et l'admiration des autres.
Soyez en tout le modèle de vos sujets. Une passion, telle que la vôtre
s'annonce, mettrait le comble à mon malheur en faisant le vôtre, mon
devoir me défendant d'y répondre, et m'étant plus aisé de renoncer à la
vie qu'a mes principes.»
Le sens, le ton et l'air dont cette courte harangue est prononcée ont
pétrifié Lionel. Il tire à l'écart sa confidente. «As-tu ouï cette femme
avec ses grands principes? A-t-on jamais débité, avec cette solennité,
cette emphase, une tirade aussi froide, aussi sèche? T'a-t-elle fait
rêver, comme elle me fait extravaguer, lorsque tu m'es venue dire
qu'elle s'arrangeait avec elle-même pour se rendre? Mais examinons de
sang-froid cette étonnante créature; qu'est-ce que cet assemblage de
fleurs et d'épines, de beauté, de froideur, d'extravagance, de raison,
de grâces et de pédantisme?
«Elle est née en Bretagne: rien n'est moins équivoque. L'aspect d'un
péril très imminent peut seul l'avoir déterminée à s'échapper sur une
barque. De quel genre était ce péril, s'il n'était pas la suite d'une ou
de plusieurs aventures? Les petites images trouvées sur elle nous en
représentent les héros. Je l'ai arrachée des portes de la mort. On lui a
rendu des soins capables d'en toucher bien d'autres. Tu lui as fait les
offres les plus généreuses; moi-même j'ai enchéri, et nous n'avons rien
obtenu, pas même la plus petite marque de confiance, pas un seul mot de
vérité! Aurait-elle deviné mon caractère et voulu l'irriter par des
oppositions, au point de me faire donner dans les excès d'une passion
dont il me fût impossible de me rendre le maître? Me donner de
véritables chaînes, à moi, Lionel!... Ne nous déconcertons point,
Bazilette, va braver les glaces de son accueil. Je crois m'y connaître;
tout, chez elle, est composé. Ne la préviens que par ton empressement à
la servir. Si elle a un but, elle te parlera la première, tu ne le
pénétreras qu'en feignant de le seconder. Il m'est venu une idée; je la
crois lumineuse: nous pouvons être joués par une maîtresse de l'art.
Mais, si jeune, être déjà à ce point de perfection! cela serait bien
extraordinaire: examine de ton côté; du mien, je pèserai tout, et nous
nous reverrons.»
Bazilette, un ouvrage à la main, est dans un coin de la chambre de la
pèlerine prétendue: elle observe les mouvements, pour pouvoir prévenir
les besoins.
Primrose feint un assoupissement, examine en dessous sa gardienne, et
s'en défie: mais à qui se fiera-t-elle? Déterminée à ne point se
laisser vaincre, il est d'un point d'importance sur lequel elle voudrait
surmonter: c'est qu'on la laissât partir sur un bâtiment; c'est qu'elle
pût sortir du palais, pour aller elle-même à la recherche d'une occasion
favorable de s'embarquer.
Doit-elle trouver des oppositions insurmontables à l'exécution de ses
projets? Cet amour dont on lui a parlé a-t-il pu dénaturer entièrement
un être généreux, et le rendre déraisonnable, injuste, violent,
tyrannique? Jusqu'à ce jour, ses charmes lui ont assujetti tant
d'esclaves, aveuglément dévoués à ses volontés, dont le bonheur de la
servir était le salaire! Elle ordonnait souverainement alors: elle se
propose de s'abaisser à la prière; pourra-t-on lui être inexorable? Cela
lui semblerait contre nature.
Mais on ne peut la deviner; il faut qu'elle s'explique. Elle sera
toujours moins gênée avec la gouvernante; et il ne lui restera plus qu'à
se débattre honnêtement avec le prince. À la suite de ces réflexions,
soit naturellement, soit à dessein, elle éternue fortement.
«Que le ciel vous bénisse, madame! dit Bazilette, accourant un mouchoir
à la main. Voilà enfin un signe du plus parfait rétablissement. Mon
pauvre cher prince en sera comblé.» Puis elle levait les épaules, jetait
les yeux au ciel, et soupirait.