ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même.
Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères
engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe
charmant, il faut que je renonce à vous, une larve infernale s'est
revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre: ce que je verrais en
vous de plus touchant me rappellerait...»
Au milieu de ces réflexions dans lesquelles mon attention est
concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château.
J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et
reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.
Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve.
Mon âme semble renaître, mes forces se raniment toutes à la fois. Je me
précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. «Ah!
m'écriai-je, les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de
sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me
reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez...»
La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement
altéré mes traits et le son de ma voix, que dona Mencia en conçoit de
l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me force
à m'asseoir. Je voulais parler; cela m'était impossible: je me jetais
sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des caresses
les plus emportées.
Dona Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il doit
m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire: elle appréhende même
quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa
curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ces complaisances et
dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler, sous sa main, ce qui
peut soulager les soins d'un voyageur fatigué par une route longue et
pénible.
Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par
complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne
pas le voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?...
--Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait
écrit de vous y rendre; mais, comme ses lettres, datées de Madrid, ne
peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions
pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient de
le nommer à une vice-royauté dans les Indes.
--Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je
viens de faire?... Mais il est impossible...--De quel songe parlez-vous,
Alvare?....--Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on
puisse faire.» Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais un
détail de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de
Portici jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.
Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une
bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle
vit qu'il était inutile de me l'exagérer.
«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et dès le moment
même, vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de mon
indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui vous
avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une
infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au
delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres,
ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer
Pimientos est mort depuis huit mois. Et, sur dix-huit cents clochers que
possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les Espagnes,
il n'a cas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez: je le
connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses
habitants.
--Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi. Il
a dansé à la noce.»
Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier; mais il avait dételé en
arrivant, sans demander son salaire.
Cette fuite précipitée, qui ne laissait aucune trace, jeta ma mère en
quelques soupçons. «Nuguès, dit-elle à un page qui traversait
l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils
Alvare et moi l'attendons ici.
»C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et
la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a, dans la fin de votre
rêve, une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les
termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.»
Le vénérable ne se fit pas attendre; il en imposait, même avant de
parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer
devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait
eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement, et sans
m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il
prit la parole en ces termes:
«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus grand
péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous avez
provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite
d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour parvenir
à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire;
je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_ de Bodin, ni dans le
_Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir que, depuis que ces
grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur
la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes
du siècle emploient réciproquement pour se corrompre. Il copie la nature
fidèlement et avec choix, il emploie la ressource des talents aimables,
donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur plus
séduisant langage; il imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela
m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici
bien des grottes plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude
d'obsédés qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. À votre
égard, en prenant des précautions sages pour le présent et pour
l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré,
cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu
parvenir à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé
à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son
prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui
qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à lui,
une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a su la
couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et des
intelligences dans votre coeur pour pouvoir renouveler l'attaque si vous
lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant que vous
avez voulu l'être, contraint à se montrer à vous dans toute sa
difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; il ne veut
vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant le grotesque
au terrible; le puéril de ses escargots lumineux à la découverte
effrayante de son horrible tête; enfin le mensonge à la vérité, le repos
à la veille; de manière que votre esprit confus ne distingue rien, et
que vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé était moins
l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par les vapeurs de votre
cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable
dont il s'est longtemps servi pour vous égarer; il la rapprochera si
vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrière
du cloître ou de notre état soit celle que vous deviez lui opposer.
Votre vocation n'est point assez décidée: les gens instruits par leur
expérience sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens
légitimes avec une personne du sexe; que votre respectable mère préside
à votre choix: et, dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des
grâces et des talents célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre
pour le diable.»
ÉPILOGUE DU DIABLE AMOUREUX.
Lorsque la première édition du _Diable Amoureux_ parut, les lecteurs en
trouvèrent le dénoûment trop brusque. Le plus grand nombre eût désiré
que le héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs pour
qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin
l'imagination leur semblait avoir abandonné l'auteur parvenu aux trois
quarts de sa petite carrière: alors la vanité qui ne veut rien perdre,
suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et justifier
son propre goût, de réciter aux personnes de sa connaissance le roman en
entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare y devenait la
dupe de son ennemi; et l'ouvrage alors, divisé en deux parties, se
terminait dans la première par cette fâcheuse catastrophe, dont la
seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il était, Alvare
devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains du diable,
dont celui-ci se servait pour mettre le désordre partout. Le canevas de
cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à l'imagination,
ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au sarcasme, à la
licence.
Sur ce récit, les avis se partagèrent: les uns prétendirent qu'on devait
conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là; les
autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.
On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle
édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être
victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer
honnête et presque prude: ce qui détruit les effets de son propre
système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime ce
qui pourrait arriver à un galant homme, séduit par les plus honnêtes
apparences: il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il
sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient
connues.
On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième
partie de l'ouvrage. Si elle était susceptible d'une certaine espèce de
comique, aisé, piquant, quoique forcé, elle présentait des idées noires,
et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on peut
dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme
animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a
pas moins de grâce dans l'attendrissement; mais, soit qu'on l'amuse ou
qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner les
convulsions.
Ce petit ouvrage, aujourd'hui réimprimé et augmenté, quoique peu
important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, et son origine
est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici qu'avec les plus
grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du passage d'un auteur
infiniment respectable, dans lequel il est parlé des ruses que peut
employer le démon quand il veut plaire et séduire. On les a rassemblées,
autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où les principes sont aux
prises avec les passions: l'âme est le champ de bataille, la curiosité
engage l'action, l'allégorie est double, et les lecteurs s'en
apercevront aisément.
On ne poursuivra pas l'explication plus loin; on se souvient qu'à
vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des oeuvres du Tasse,
on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des
allégories renfermées dans la _Jérusalem délivrée_. On se garda bien de
l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de Clorinde;
on perdait des chimères trop agréables si ces princesses étaient
réduites à n'être que de simples emblèmes.
* * *
L'HONNEUR
PERDU ET RECOUVRÉ EN PARTIE ET REVANCHE
ou
RIEN DE FAIT
NOUVELLE HÉROÏQUE
Puissance du ciel, fermez les yeux sur la faute que fait commettre un
amour extravagant, quoique l'objet en soit méritant et le but vertueux.
Où va Sibille de Primrose, dans le désordre extraordinaire où je la
vois, et par la route hasardeuse qu'elle prend? elle s'échappe, à dix
heures du soir, du château paternel, après avoir endormi la confiance de
sa famille et des domestiques. Une échelle, ouvrage de son industrie,
produit du sacrifice de ses vêtements, l'aide à descendre, de soixante
pieds de haut, dans un fossé humide: elle en sort avec peine, et va à la
porte de son père nourricier.
«Ah! Gérard! mon cher Gérard! ouvrez-moi, recevez-moi, sauvez-moi: tout
est prêt, au point du jour, pour m'unir, par le mariage, à l'odieux
Raimbert.»
L'honnête Gérard se lève, ouvre la porte. «Eh, notre damoiselle! que
puis-je faire?
--Me faire entrer dans votre barque, mettre sur-le-champ à la voile;
nous éloigner des côtes de Bretagne. Aller si loin, si loin...
--Mais où irons-nous, damoiselle?--Où nous pourrons, Gérard; où Raimbert
ne puisse pas me trouver. Prends ma bourse, mon ami, je te la donne de
grand coeur. Voici une lettre pour Conant de Bretagne: tu iras le
chercher: tu la lui remettras. Je vais te la lire, afin que tu en
retiennes le sens, si elle venait à se perdre.
«Que faites-vous en France, tandis qu'on travaille à vous enlever
Sibille? Laissez là les tournois. Qu'est-ce que la gloire, Conant,
auprès du bien qu'on a été au moment de nous ravir? Que fussions-nous
devenus si je ne vous eusse pas aimé au point de tout exposer pour vous?
On m'unissait demain à Raimbert, à votre lâche ennemi! Adieu châteaux,
palais, principautés, ambition, tyrannie et esclavage brillants; je vous
échappe sur une faible barque. Je vais à Rome me réfugier aux pieds de
l'arbitre, trois fois couronné, des décisions des prétendus maîtres de
la terre. On lui a surpris une dispense: elle porte sur de faux exposés.
J'ai pour moi la vérité, la religion, l'amour, et saurai faire valoir
des droits qui assureront pour la vie à Conant de Bretagne le coeur,
l'âme et la main de la tendre Sibille de Primrose.
«_P. S._ Je gagnerai, si je puis, les côtes de la Gascogne: de là,
j'irai chercher les Alpes, dont les neiges cesseront bientôt
d'embarrasser les passages. Partez, Conant; venez vous réunir à moi. Je
vais prendre l'habit de pèlerine; ce déguisement vous convient comme à
moi, adieu.»
Gérard ne peut tenir contre les caresses, les larmes et l'or de
l'intéressante damoiselle. Le frère de lait et lui mettent la barque en
état d'appareiller: on s'embarque avant minuit: on met à la voile: on
prend le large.
Ah! Sibille! Sibille! vous sacrifiez l'intérêt de votre famille, le
repos de vos vassaux au choix de votre coeur. Conant est noble, vaillant,
généreux, aimable, renommé. Mais Sibille! la nature et l'humanité ont
des droits; la mer a ses périls, on en trouve encore sur la terre: on
peut bien être votre historien; on ne voudrait pas avoir été votre
conseil.
À présent, l'amour vous tient lieu de tout; et d'abord les éléments
semblent favoriser votre indiscrète entreprise. Au lever du soleil, vous
vous voyez avec satisfaction au milieu de la Manche, d'où vous cherchez
à gagner les côtes d'une province où vous puissiez, sans danger d'être
reconnue, vous arranger pour suivre vos projets. Mais le vent s'élève
avec le jour; il trouble le calme des flots que votre barque sillonne:
bientôt il se renforce; c'est un orage violent, c'est une véritable
tempête qui va vous assaillir.
Gérard est forcé de serrer toutes les voiles, d'abandonner son bâtiment
aux vagues, qui le portent avec impétuosité sur les Sorlingues. Un
courant l'entraîne sur les côtes de la principauté de Galles, où il va
couvrir de ses débris la pointe de Saint-David.
La présence d'esprit ne vous abandonne pas, elle vous fait confier votre
salut à une planche; l'instinct vous y attache et vous y retient quand
la réflexion avec le sentiment vous abandonnent. Vous êtes portée sur un
esquif plat et à fleur d'eau; des mains adroites et secourables vous y
reçoivent, en vous dérobant au danger d'être brisée. Vous êtes
meurtrie, blessée, la pâleur de la mort couvre vos joues; les tresses de
vos cheveux mouillées vont tomber sur vos épaules débarrassées de vos
vêtements. Ce sont des mains de femmes qui vont parcourir toutes ces
beautés que voilait la pudeur avec des soins si délicats. Il faut
examiner les contusions, les écorchures, les meurtrissures, pour y
appliquer des remèdes, un concert de voix, parmi lesquelles celle d'un
homme seul se fait distinguer, répète avec l'accent de la plus vive
compassion: «Quel dommage! qu'elle est belle!» Cependant on prend votre
bras pour y chercher le battement du pouls; il est presque
imperceptible; on appuie la main sur votre coeur; un mouvement faible
annonce que vous tenez encore à la vie: le zèle uni à l'adresse emploie
les ressources de l'art pour vous y rappeler entièrement. Nous allons,
dans l'inquiétude, épier l'instant de votre rappel à la lumière pour
jouir de votre étonnement à l'aspect de tout ce dont vous êtes
environnée.
L'intéressante Primrose revenait à elle-même par degrés. Un moment
lucide était suivi presque aussitôt d'un nouveau désordre dans les
idées. La faiblesse, dans tous les cas, l'empêchait même d'articuler des
plaintes. Peu à peu, les gelées qu'on la forçait de prendre la disposent
au sommeil, et l'on s'écarte d'elle avec prudence pour la laisser jouir
du bienfait de la nature.
Une heure de repos lui a rendu l'usage de la réflexion; elle ouvre les
yeux. Les rideaux du lit sont fermés, mais ils lui laissent entrevoir la
lumière des bougies dont la chambre est éclairée. Elle se rappelle les
bruits dont ses oreilles ont été frappées dans les courts intervalles où
elle a été rendue à elle-même. Bientôt reviennent en foule les idées de
sa fuite, de son embarquement, du naufrage de la barque, même de la
planche à laquelle elle avait confié son salut.
«Où suis-je? dit-elle. M'aurait-on ramenée au château de mon père? mais
ce n'est pas ici mon lit. J'entends parler bas... J'avais perdu
connaissance. Ne témoignons point que je l'ai recouvrée. Épions ce qui
m'entoure ici; et si tout nous y est étranger, dérobons, s'il est
possible, le secret de ma position.»
Elle finissait de former son petit plan. Une femme vient de soulever le
rideau, s'approche d'elle, lui met la main près de la bouche. «C'est,
dit-elle, la respiration d'un enfant. Elle dort encore; allez, Suzanne,
allez dire à Guaiziek d'apporter un bouillon.»
Cela était prononcé d'un ton rempli d'intérêt. Mais quel sujet
d'inquiétude pour Sibille. L'ordre dont Suzanne était porteuse était
donné en langage breton. Il s'adressait à une nommée Guaiziek; l'idiome,
ainsi que le nom, rappelaient à la tremblante belle le pays dont elle
avait voulu s'éloigner. La tempête l'aurait-elle rejetée sur les côtes
de Bretagne, si dangereuses pour elle?
On apporte le bouillon. Les rideaux du lit sont ouverts. La belle, ayant
la main sur les yeux, comme par l'effet d'un mouvement naturel, déguise
l'attention qu'elle va donner à ce qui l'environne.
Ce sont trois femmes et un homme, d'une prestance imposante, et presque
héroïque.
«Prenez sa main, mon prince, disait la femme dont elle avait déjà
entendu la voix. Nous allons lui soulever la tête.»
Le cavalier prend la main, la baise avec transport; Primrose ne la
retire point. Les yeux fermés, elle se laisse donner le bouillon, sans
paraître le prendre. «Vive dieu! mon prince, nous sauverons notre ange.
Voyez ses meurtrissures, elles sont bien noires; c'est bon signe.
Suzanne, apportez-moi du camphre.»
La main de Primrose restait comme dépourvue de sentiment entre celles de
l'homme qui s'en était saisi.
«Voyez, disait-il à la femme, ma bonne Bazilette, comme ces doigts-là
sont moulés. Voyez, malgré la pâleur du reste du corps, comme ils sont
terminés par de jolis boutons de rose!
--Ah! mon prince, disait une autre femme, son haleine est aussi douce
que le parfum des fleurs dont vous parlez.
--Je veux la respirer, disait le prince en laissant aller la main.--Ah!
l'horreur! s'écria Bazilette. Ce sont des conserves, et non des baisers
qu'il faut approcher de ses lèvres. Si, par malheur, on l'enterrait
demain, le prince Lionel se serait attiré un beau renom dans tout le
pays de Galles; mais j'en augure mieux nous ne l'enterrerons pas. Bien
des gens doivent la pleurer: ne fussent que les originaux des trois
jolis portraits trouvés dans sa poche.
--Où les avez-vous mis? dit Lionel.--Ils étaient pleins d'eau de mer: je
les ai lavés, j'ai bien nettoyé les émeraudes et les rubis dont ils sont
entourés; ils doivent être secs.--Qu'on aille les chercher. Je veux les
examiner. Peut-être nous trouverons-nous en pays de connaissance.»
On juge combien attentivement Primrose écoutait cette conversation.
On vient de lui apprendre où elle est. Elle n'y est point connue, ni
même soupçonnée; mais on va examiner les portraits de son père, de son
frère, et surtout celui de Conant de Bretagne, cet homme, fait, selon
elle, pour être connu, comme pour être admiré de toute la terre. Le
voile dont elle prétend se couvrir va peut-être se déchirer. Les Bretons
et les Gallois ont une origine commune; la mer qui les sépare est un
moyen de communication, et fort souvent une source de querelles. On peut
la sacrifier aux égards qu'entraînent les liaisons du sang, ou la rendre
le gage de l'arrangement de quelques nouveaux démêlés.
Les portraits sont sur la scène, et ne rappellent l'idée d'aucune
physionomie connue. «Voilà trois beaux hommes, disait Bazilette. Il y en
a un qui a la physionomie d'un héros.
»Elle rêvait à ces messieurs-là sur le bord de la mer, disait Suzanne;
elle s'y oubliait; des brigands l'auront surprise et enlevée. On n'a pas
retrouvé les corps de ces coquins-là; si on les tenait, on pourrait leur
faire payer chèrement ce rapt; mais ils n'en sont pas mieux, si les
requins leur en demandent compte.»
Lionel considérait les portraits avec les yeux d'un rival. Celui de
Conant annonçait trop d'avantages, pour ne pas lui déplaire infiniment.
Le prince de Galles avait conçu un goût très vif pour la belle que ses
soins venaient de réchapper des flots; car elle était absolument
redevable de la vie à des secours très-bien entendus et dirigés par
lui-même.
Des fenêtres de son château, dont la vue portait sur la mer, il avait
aperçu le désastre de la barque. Un goût pour l'action, un mouvement
d'humanité l'avaient fait courir au rivage, d'où il ordonnait la
manoeuvre à laquelle Primrose devait sa conservation.
Le caractère connu d'un homme sert à expliquer les actions qui en
émanent: tâchons de donner une idée de celui de Lionel.
Il était prince héréditaire de Galles, veuf à l'âge de trente ans,
jaloux de sa liberté. Tandis que le souverain du pays, son père, tenait
sa cour à Cardigam, lui, préférant l'amusement de la pêche à tout autre,
vivait, entouré de la jeunesse qui composait sa société, dans un palais
situé sur les hauteurs de Saint-David, où il avait recueilli la belle
Primrose.
Partout où il avait fallu montrer du courage, il en avait donné des
preuves. À l'extérieur, il était humain et bienfaisant, particulièrement
dans les occasions d'éclat. Dans l'intérieur de son palais, comme il
pensait que tout était fait pour lui, il rapportait tout à soi; pouvait
oublier un ancien service de quelque importance, mais jamais ceux qui
contribuaient à sa satisfaction actuelle. Il était d'ailleurs impérieux:
et, quelque opinion qu'il eût épousée, il en demeurait si prévenu, qu'on
ne pouvait l'en faire changer. Enfin c'était un prodige d'entêtement,
même parmi les Gallois.
Il aimait passionnément le sexe, et point du tout les femmes; avait-il
obtenu leurs bonnes grâces, au peu de cas qu'il en faisait, il ne
pouvait concevoir toute l'importance qu'elles y attachaient; et, malgré
ce défaut, décelé par sa conduite en toute occasion, il avait jusque-là
toujours réussi auprès d'elles. Il est vrai qu'il était beau, bien fait,
jeune, magnifique et prince.