»Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet

ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même.

Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères

engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe

charmant, il faut que je renonce à vous, une larve infernale s'est

revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre: ce que je verrais en

vous de plus touchant me rappellerait...»

Au milieu de ces réflexions dans lesquelles mon attention est

concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château.

J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et

reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.

Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve.

Mon âme semble renaître, mes forces se raniment toutes à la fois. Je me

précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. «Ah!

m'écriai-je, les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de

sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me

reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez...»

La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement

altéré mes traits et le son de ma voix, que dona Mencia en conçoit de

l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me force

à m'asseoir. Je voulais parler; cela m'était impossible: je me jetais

sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des caresses

les plus emportées.

Dona Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il doit

m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire: elle appréhende même

quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa

curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ces complaisances et

dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler, sous sa main, ce qui

peut soulager les soins d'un voyageur fatigué par une route longue et

pénible.

Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par

complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne

pas le voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?...

--Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait

écrit de vous y rendre; mais, comme ses lettres, datées de Madrid, ne

peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions

pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient de

le nommer à une vice-royauté dans les Indes.

--Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je

viens de faire?... Mais il est impossible...--De quel songe parlez-vous,

Alvare?....--Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on

puisse faire.» Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais un

détail de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de

Portici jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.

Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une

bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle

vit qu'il était inutile de me l'exagérer.

«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et dès le moment

même, vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de mon

indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui vous

avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une

infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au

delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres,

ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer

Pimientos est mort depuis huit mois. Et, sur dix-huit cents clochers que

possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les Espagnes,

il n'a cas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez: je le

connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses

habitants.

--Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi. Il

a dansé à la noce.»

Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier; mais il avait dételé en

arrivant, sans demander son salaire.

Cette fuite précipitée, qui ne laissait aucune trace, jeta ma mère en

quelques soupçons. «Nuguès, dit-elle à un page qui traversait

l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils

Alvare et moi l'attendons ici.

»C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et

la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a, dans la fin de votre

rêve, une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les

termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.»

Le vénérable ne se fit pas attendre; il en imposait, même avant de

parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer

devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait

eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement, et sans

m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il

prit la parole en ces termes:

«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus grand

péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous avez

provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite

d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour parvenir

à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire;

je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_ de Bodin, ni dans le

_Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir que, depuis que ces

grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur

la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes

du siècle emploient réciproquement pour se corrompre. Il copie la nature

fidèlement et avec choix, il emploie la ressource des talents aimables,

donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur plus

séduisant langage; il imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela

m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici

bien des grottes plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude

d'obsédés qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. À votre

égard, en prenant des précautions sages pour le présent et pour

l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré,

cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu

parvenir à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé

à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son

prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui

qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à lui,

une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a su la

couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et des

intelligences dans votre coeur pour pouvoir renouveler l'attaque si vous

lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant que vous

avez voulu l'être, contraint à se montrer à vous dans toute sa

difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; il ne veut

vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant le grotesque

au terrible; le puéril de ses escargots lumineux à la découverte

effrayante de son horrible tête; enfin le mensonge à la vérité, le repos

à la veille; de manière que votre esprit confus ne distingue rien, et

que vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé était moins

l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par les vapeurs de votre

cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable

dont il s'est longtemps servi pour vous égarer; il la rapprochera si

vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrière

du cloître ou de notre état soit celle que vous deviez lui opposer.

Votre vocation n'est point assez décidée: les gens instruits par leur

expérience sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens

légitimes avec une personne du sexe; que votre respectable mère préside

à votre choix: et, dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des

grâces et des talents célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre

pour le diable.»

ÉPILOGUE DU DIABLE AMOUREUX.

Lorsque la première édition du _Diable Amoureux_ parut, les lecteurs en

trouvèrent le dénoûment trop brusque. Le plus grand nombre eût désiré

que le héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs pour

qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin

l'imagination leur semblait avoir abandonné l'auteur parvenu aux trois

quarts de sa petite carrière: alors la vanité qui ne veut rien perdre,

suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et justifier

son propre goût, de réciter aux personnes de sa connaissance le roman en

entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare y devenait la

dupe de son ennemi; et l'ouvrage alors, divisé en deux parties, se

terminait dans la première par cette fâcheuse catastrophe, dont la

seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il était, Alvare

devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains du diable,

dont celui-ci se servait pour mettre le désordre partout. Le canevas de

cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à l'imagination,

ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au sarcasme, à la

licence.

Sur ce récit, les avis se partagèrent: les uns prétendirent qu'on devait

conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là; les

autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.

On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle

édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être

victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer

honnête et presque prude: ce qui détruit les effets de son propre

système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime ce

qui pourrait arriver à un galant homme, séduit par les plus honnêtes

apparences: il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il

sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient

connues.

On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième

partie de l'ouvrage. Si elle était susceptible d'une certaine espèce de

comique, aisé, piquant, quoique forcé, elle présentait des idées noires,

et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on peut

dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme

animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a

pas moins de grâce dans l'attendrissement; mais, soit qu'on l'amuse ou

qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner les

convulsions.

Ce petit ouvrage, aujourd'hui réimprimé et augmenté, quoique peu

important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, et son origine

est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici qu'avec les plus

grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du passage d'un auteur

infiniment respectable, dans lequel il est parlé des ruses que peut

employer le démon quand il veut plaire et séduire. On les a rassemblées,

autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où les principes sont aux

prises avec les passions: l'âme est le champ de bataille, la curiosité

engage l'action, l'allégorie est double, et les lecteurs s'en

apercevront aisément.

On ne poursuivra pas l'explication plus loin; on se souvient qu'à

vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des oeuvres du Tasse,

on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des

allégories renfermées dans la _Jérusalem délivrée_. On se garda bien de

l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de Clorinde;

on perdait des chimères trop agréables si ces princesses étaient

réduites à n'être que de simples emblèmes.

* * *

L'HONNEUR

PERDU ET RECOUVRÉ EN PARTIE ET REVANCHE

ou

RIEN DE FAIT

NOUVELLE HÉROÏQUE

Puissance du ciel, fermez les yeux sur la faute que fait commettre un

amour extravagant, quoique l'objet en soit méritant et le but vertueux.

Où va Sibille de Primrose, dans le désordre extraordinaire où je la

vois, et par la route hasardeuse qu'elle prend? elle s'échappe, à dix

heures du soir, du château paternel, après avoir endormi la confiance de

sa famille et des domestiques. Une échelle, ouvrage de son industrie,

produit du sacrifice de ses vêtements, l'aide à descendre, de soixante

pieds de haut, dans un fossé humide: elle en sort avec peine, et va à la

porte de son père nourricier.

«Ah! Gérard! mon cher Gérard! ouvrez-moi, recevez-moi, sauvez-moi: tout

est prêt, au point du jour, pour m'unir, par le mariage, à l'odieux

Raimbert.»

L'honnête Gérard se lève, ouvre la porte. «Eh, notre damoiselle! que

puis-je faire?

--Me faire entrer dans votre barque, mettre sur-le-champ à la voile;

nous éloigner des côtes de Bretagne. Aller si loin, si loin...

--Mais où irons-nous, damoiselle?--Où nous pourrons, Gérard; où Raimbert

ne puisse pas me trouver. Prends ma bourse, mon ami, je te la donne de

grand coeur. Voici une lettre pour Conant de Bretagne: tu iras le

chercher: tu la lui remettras. Je vais te la lire, afin que tu en

retiennes le sens, si elle venait à se perdre.

«Que faites-vous en France, tandis qu'on travaille à vous enlever

Sibille? Laissez là les tournois. Qu'est-ce que la gloire, Conant,

auprès du bien qu'on a été au moment de nous ravir? Que fussions-nous

devenus si je ne vous eusse pas aimé au point de tout exposer pour vous?

On m'unissait demain à Raimbert, à votre lâche ennemi! Adieu châteaux,

palais, principautés, ambition, tyrannie et esclavage brillants; je vous

échappe sur une faible barque. Je vais à Rome me réfugier aux pieds de

l'arbitre, trois fois couronné, des décisions des prétendus maîtres de

la terre. On lui a surpris une dispense: elle porte sur de faux exposés.

J'ai pour moi la vérité, la religion, l'amour, et saurai faire valoir

des droits qui assureront pour la vie à Conant de Bretagne le coeur,

l'âme et la main de la tendre Sibille de Primrose.

«_P. S._ Je gagnerai, si je puis, les côtes de la Gascogne: de là,

j'irai chercher les Alpes, dont les neiges cesseront bientôt

d'embarrasser les passages. Partez, Conant; venez vous réunir à moi. Je

vais prendre l'habit de pèlerine; ce déguisement vous convient comme à

moi, adieu.»

Gérard ne peut tenir contre les caresses, les larmes et l'or de

l'intéressante damoiselle. Le frère de lait et lui mettent la barque en

état d'appareiller: on s'embarque avant minuit: on met à la voile: on

prend le large.

Ah! Sibille! Sibille! vous sacrifiez l'intérêt de votre famille, le

repos de vos vassaux au choix de votre coeur. Conant est noble, vaillant,

généreux, aimable, renommé. Mais Sibille! la nature et l'humanité ont

des droits; la mer a ses périls, on en trouve encore sur la terre: on

peut bien être votre historien; on ne voudrait pas avoir été votre

conseil.

À présent, l'amour vous tient lieu de tout; et d'abord les éléments

semblent favoriser votre indiscrète entreprise. Au lever du soleil, vous

vous voyez avec satisfaction au milieu de la Manche, d'où vous cherchez

à gagner les côtes d'une province où vous puissiez, sans danger d'être

reconnue, vous arranger pour suivre vos projets. Mais le vent s'élève

avec le jour; il trouble le calme des flots que votre barque sillonne:

bientôt il se renforce; c'est un orage violent, c'est une véritable

tempête qui va vous assaillir.

Gérard est forcé de serrer toutes les voiles, d'abandonner son bâtiment

aux vagues, qui le portent avec impétuosité sur les Sorlingues. Un

courant l'entraîne sur les côtes de la principauté de Galles, où il va

couvrir de ses débris la pointe de Saint-David.

La présence d'esprit ne vous abandonne pas, elle vous fait confier votre

salut à une planche; l'instinct vous y attache et vous y retient quand

la réflexion avec le sentiment vous abandonnent. Vous êtes portée sur un

esquif plat et à fleur d'eau; des mains adroites et secourables vous y

reçoivent, en vous dérobant au danger d'être brisée. Vous êtes

meurtrie, blessée, la pâleur de la mort couvre vos joues; les tresses de

vos cheveux mouillées vont tomber sur vos épaules débarrassées de vos

vêtements. Ce sont des mains de femmes qui vont parcourir toutes ces

beautés que voilait la pudeur avec des soins si délicats. Il faut

examiner les contusions, les écorchures, les meurtrissures, pour y

appliquer des remèdes, un concert de voix, parmi lesquelles celle d'un

homme seul se fait distinguer, répète avec l'accent de la plus vive

compassion: «Quel dommage! qu'elle est belle!» Cependant on prend votre

bras pour y chercher le battement du pouls; il est presque

imperceptible; on appuie la main sur votre coeur; un mouvement faible

annonce que vous tenez encore à la vie: le zèle uni à l'adresse emploie

les ressources de l'art pour vous y rappeler entièrement. Nous allons,

dans l'inquiétude, épier l'instant de votre rappel à la lumière pour

jouir de votre étonnement à l'aspect de tout ce dont vous êtes

environnée.

L'intéressante Primrose revenait à elle-même par degrés. Un moment

lucide était suivi presque aussitôt d'un nouveau désordre dans les

idées. La faiblesse, dans tous les cas, l'empêchait même d'articuler des

plaintes. Peu à peu, les gelées qu'on la forçait de prendre la disposent

au sommeil, et l'on s'écarte d'elle avec prudence pour la laisser jouir

du bienfait de la nature.

Une heure de repos lui a rendu l'usage de la réflexion; elle ouvre les

yeux. Les rideaux du lit sont fermés, mais ils lui laissent entrevoir la

lumière des bougies dont la chambre est éclairée. Elle se rappelle les

bruits dont ses oreilles ont été frappées dans les courts intervalles où

elle a été rendue à elle-même. Bientôt reviennent en foule les idées de

sa fuite, de son embarquement, du naufrage de la barque, même de la

planche à laquelle elle avait confié son salut.

«Où suis-je? dit-elle. M'aurait-on ramenée au château de mon père? mais

ce n'est pas ici mon lit. J'entends parler bas... J'avais perdu

connaissance. Ne témoignons point que je l'ai recouvrée. Épions ce qui

m'entoure ici; et si tout nous y est étranger, dérobons, s'il est

possible, le secret de ma position.»

Elle finissait de former son petit plan. Une femme vient de soulever le

rideau, s'approche d'elle, lui met la main près de la bouche. «C'est,

dit-elle, la respiration d'un enfant. Elle dort encore; allez, Suzanne,

allez dire à Guaiziek d'apporter un bouillon.»

Cela était prononcé d'un ton rempli d'intérêt. Mais quel sujet

d'inquiétude pour Sibille. L'ordre dont Suzanne était porteuse était

donné en langage breton. Il s'adressait à une nommée Guaiziek; l'idiome,

ainsi que le nom, rappelaient à la tremblante belle le pays dont elle

avait voulu s'éloigner. La tempête l'aurait-elle rejetée sur les côtes

de Bretagne, si dangereuses pour elle?

On apporte le bouillon. Les rideaux du lit sont ouverts. La belle, ayant

la main sur les yeux, comme par l'effet d'un mouvement naturel, déguise

l'attention qu'elle va donner à ce qui l'environne.

Ce sont trois femmes et un homme, d'une prestance imposante, et presque

héroïque.

«Prenez sa main, mon prince, disait la femme dont elle avait déjà

entendu la voix. Nous allons lui soulever la tête.»

Le cavalier prend la main, la baise avec transport; Primrose ne la

retire point. Les yeux fermés, elle se laisse donner le bouillon, sans

paraître le prendre. «Vive dieu! mon prince, nous sauverons notre ange.

Voyez ses meurtrissures, elles sont bien noires; c'est bon signe.

Suzanne, apportez-moi du camphre.»

La main de Primrose restait comme dépourvue de sentiment entre celles de

l'homme qui s'en était saisi.

«Voyez, disait-il à la femme, ma bonne Bazilette, comme ces doigts-là

sont moulés. Voyez, malgré la pâleur du reste du corps, comme ils sont

terminés par de jolis boutons de rose!

--Ah! mon prince, disait une autre femme, son haleine est aussi douce

que le parfum des fleurs dont vous parlez.

--Je veux la respirer, disait le prince en laissant aller la main.--Ah!

l'horreur! s'écria Bazilette. Ce sont des conserves, et non des baisers

qu'il faut approcher de ses lèvres. Si, par malheur, on l'enterrait

demain, le prince Lionel se serait attiré un beau renom dans tout le

pays de Galles; mais j'en augure mieux nous ne l'enterrerons pas. Bien

des gens doivent la pleurer: ne fussent que les originaux des trois

jolis portraits trouvés dans sa poche.

--Où les avez-vous mis? dit Lionel.--Ils étaient pleins d'eau de mer: je

les ai lavés, j'ai bien nettoyé les émeraudes et les rubis dont ils sont

entourés; ils doivent être secs.--Qu'on aille les chercher. Je veux les

examiner. Peut-être nous trouverons-nous en pays de connaissance.»

On juge combien attentivement Primrose écoutait cette conversation.

On vient de lui apprendre où elle est. Elle n'y est point connue, ni

même soupçonnée; mais on va examiner les portraits de son père, de son

frère, et surtout celui de Conant de Bretagne, cet homme, fait, selon

elle, pour être connu, comme pour être admiré de toute la terre. Le

voile dont elle prétend se couvrir va peut-être se déchirer. Les Bretons

et les Gallois ont une origine commune; la mer qui les sépare est un

moyen de communication, et fort souvent une source de querelles. On peut

la sacrifier aux égards qu'entraînent les liaisons du sang, ou la rendre

le gage de l'arrangement de quelques nouveaux démêlés.

Les portraits sont sur la scène, et ne rappellent l'idée d'aucune

physionomie connue. «Voilà trois beaux hommes, disait Bazilette. Il y en

a un qui a la physionomie d'un héros.

»Elle rêvait à ces messieurs-là sur le bord de la mer, disait Suzanne;

elle s'y oubliait; des brigands l'auront surprise et enlevée. On n'a pas

retrouvé les corps de ces coquins-là; si on les tenait, on pourrait leur

faire payer chèrement ce rapt; mais ils n'en sont pas mieux, si les

requins leur en demandent compte.»

Lionel considérait les portraits avec les yeux d'un rival. Celui de

Conant annonçait trop d'avantages, pour ne pas lui déplaire infiniment.

Le prince de Galles avait conçu un goût très vif pour la belle que ses

soins venaient de réchapper des flots; car elle était absolument

redevable de la vie à des secours très-bien entendus et dirigés par

lui-même.

Des fenêtres de son château, dont la vue portait sur la mer, il avait

aperçu le désastre de la barque. Un goût pour l'action, un mouvement

d'humanité l'avaient fait courir au rivage, d'où il ordonnait la

manoeuvre à laquelle Primrose devait sa conservation.

Le caractère connu d'un homme sert à expliquer les actions qui en

émanent: tâchons de donner une idée de celui de Lionel.

Il était prince héréditaire de Galles, veuf à l'âge de trente ans,

jaloux de sa liberté. Tandis que le souverain du pays, son père, tenait

sa cour à Cardigam, lui, préférant l'amusement de la pêche à tout autre,

vivait, entouré de la jeunesse qui composait sa société, dans un palais

situé sur les hauteurs de Saint-David, où il avait recueilli la belle

Primrose.

Partout où il avait fallu montrer du courage, il en avait donné des

preuves. À l'extérieur, il était humain et bienfaisant, particulièrement

dans les occasions d'éclat. Dans l'intérieur de son palais, comme il

pensait que tout était fait pour lui, il rapportait tout à soi; pouvait

oublier un ancien service de quelque importance, mais jamais ceux qui

contribuaient à sa satisfaction actuelle. Il était d'ailleurs impérieux:

et, quelque opinion qu'il eût épousée, il en demeurait si prévenu, qu'on

ne pouvait l'en faire changer. Enfin c'était un prodige d'entêtement,

même parmi les Gallois.

Il aimait passionnément le sexe, et point du tout les femmes; avait-il

obtenu leurs bonnes grâces, au peu de cas qu'il en faisait, il ne

pouvait concevoir toute l'importance qu'elles y attachaient; et, malgré

ce défaut, décelé par sa conduite en toute occasion, il avait jusque-là

toujours réussi auprès d'elles. Il est vrai qu'il était beau, bien fait,

jeune, magnifique et prince.

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 6 / 12 段