cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez des
gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre essieu sera
rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le
duc de Medina-Sidonia, mon maître, que ni moi ni personne des miens ne
pourraient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon épouse
et moi, c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant la mariée,
mes parents mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous jugerez s'il
m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, si madame et
vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui subsistent de
leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous
mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'à
vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux
affaires.» En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.
Me voilà, hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous
entrons dans le salon préparé pour le repas de noce; adossé au manoir
principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée en
arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par
les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à
travers l'intervalle qui forme l'avenue.
La table était servie, Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos et
moi: Biondetta est à côte de Marcos. Les pères et les mères, les autres
parents sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.
La mariée baissait deux grands yeux noirs qui n'étaient pas faits pour
regarder en-dessous; tout ce qu'on lui disait et même les choses
indifférentes la faisaient sourire et rougir.
La gravité préside au commencement du repas: c'est le caractère de la
nation; mais à mesure que les outres, disposées autour de la table, se
désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. On commençait à
s'animer quand, tout à coup les poëtes improvisateurs de la contrée
paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les
couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares:
Marcos a dit à Louise:
Veux-tu mon coeur et ma foi?
Elle a répondu: Suis-moi,
Nous parlerons à l'église,
Là, de la bouche et des yeux,
Ils se sont juré tous deux
Une flamme vive et pure.
Si vous êtes curieux
De voir des époux heureux,
Venez en Estramadure.
Louise est sage, elle est belle;
Marcos a bien des jaloux;
Mais il les désarme tous
En se montrant digne d'elle;
Et tout ici, d'une voix,
Applaudissant à leur choix,
Vante une flamme aussi pure
Si vous êtes curieux
De voir des époux heureux,
Venez en Estramadure.
D'une douce sympathie,
Comme leurs coeurs sont unis!
Leurs troupeaux sont réunis
Dans la même bergerie;
Leurs peines et leurs plaisirs,
Leurs soins, leurs voeux, leurs désirs
Suivent la même mesure.
Si vous êtes curieux
De voir des amants heureux,
Venez en Estramadure.
Pendant qu'on écoutait ces couplets aussi simples que ceux pour qui ils
semblaient être faits, tous les valets de la ferme, n'étant plus
nécessaires au service, s'assemblaient gaîment pour manger les reliefs
du repas; mêlés avec des Égyptiens et des Égyptiennes appelés pour
augmenter le plaisir de la fête, ils formaient sous les arbres de
l'avenue des groupes aussi agissants que variés, et embellissaient notre
perspective.
Biondetta cherchait continuellement mes regards, et les forçait à se
porter vers ces objets dont elle paraissait agréablement occupée,
semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement
qu'ils lui procuraient.
Mais le repas a déjà paru trop long à la jeunesse, elle attend le bal.
C'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est
dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est
soutenue, sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux,
elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango
sévillan, de jeunes Égyptiennes l'exécutent avec leurs castagnettes et
leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles et les imite: la
danse est devenue générale.
Biondetta paraissait en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de
sa place, elle essaye tous les mouvements qu'elle voit faire. «Je crois,
dit-elle, que j'aimerais le bal à la fureur;» bientôt elle s'y engage et
me force à danser.
D'abord elle montre quelque embarras et même un peu de maladresse:
bientôt elle semble s'aguerrir et unir la grâce à la force, à la
légèreté, à la précision. Elle s'échauffe: il lui faut son mouchoir, le
mien, celui qui lui tombe sous la main: elle ne s'arrête que pour
s'essuyer.
La danse ne fut jamais ma passion; et mon âme n'était point assez à son
aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je m'échappe
et gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où je pusse
m'asseoir et rêver.
Un caquet très-bruyant me distrait, et arrête presque malgré moi mon
attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. «Oui, oui, disait
l'une, c'est un enfant de la planète; il entrera dans sa maison. Tiens,
Zoradille, il est né le trois mai à trois heures du matin...--Oh,
vraiment, Lélagise, répondait l'autre, malheur aux enfants de Saturne!
celui-ci a Jupiter à l'ascendant, Mars et Mercure en conjonction trine
avec Vénus. Ô le beau jeune homme! quels avantages naturels! quelles
espérances il pourrait concevoir! quelle fortune il devrait faire!
mais...»
Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'entendais détailler avec
la plus singulière précision. Je me retourne, et fixe ces babillardes.
Je vois deux vieilles Égyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs
talons. Un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux et ardents, une bouche
enfoncée, un nez mince et démesuré qui, partant du haut de la tête,
vient, en se recourbant, toucher au menton; un morceau d'étoffe qui fut
rayé de blanc et de bleu tourne deux fois autour d'un crâne à demi pelé,
tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les reins, de manière qu'ils
ne soient qu'à demi nus: en un mot, des objets presque aussi révoltants
que ridicules.
Je les aborde. «Parliez-vous de moi, mesdames, leur dis-je, voyant
qu'elles continuaient à me fixer et à se faire des signes...
--Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier?--Sans doute, répliquai-je,
et qui vous a si bien instruites de l'heure de ma nativité?
--Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme,
mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.
--Qu'à cela ne tienne, repris-je, et sur-le-champ je leur donne un
doublon.
--Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il
est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons,
pince la guitare, et suis-moi.» Elle chante!
L'Espagne vous donna l'être,
Mais Parthenope vous a nourri:
La terre en vous voit son maître,
Du ciel, si vous voulez l'être,
Vous serez le favori.
Le bonheur qu'on vous présage
Est volage, et pourrait vous quitter
Vous le tenez au passage:
Il faut, si vous êtes sage,
Le saisir sans hésiter.
Quel est cet objet aimable
Qui s'est soumis à votre pouvoir?
Est-il.......
Les vieilles étaient en train. J'étais tout oreille. Biondetta a quitté
la danse: elle est accourue, elle me tire par le bras, me force à
m'éloigner. «Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? que faites-vous
ici?--J'écoutais repris-je...--Quoi! me dit-elle en m'entraînant, vous
écoutiez ces vieux monstres?...
--En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières; elles
ont plus de connaissances qu'on ne leur en suppose; elles me
disaient...--Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient leur
métier, elles vous disaient votre bonne aventure, et vous les croiriez?
Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont
là les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?...--Au
contraire, ma chère Biondetta, elles allaient me parler de vous.
--Parler de moi! reprit-elle vivement avec une sorte d'inquiétude, qu'en
savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez
toute la soirée pour me faire oublier cet écart.
Je la suis, je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention à
ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne songeais
qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrais, mes diseuses de bonne
aventure. Enfin, je crois voir un moment favorable; je le saisis. En un
clin d'oeil, j'ai volé vers mes sorcières, les ai retrouvées et conduites
sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. Là, je les
supplie de me dire, en prose, sans énigme, très succinctement enfin,
tout ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mon compte. La
conjuration était forte, car j'avais les mains pleines d'or. Elles
brûlaient de parler comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter
qu'elles ne soient instruites des particularités les plus secrètes de
ma famille, et confusément de mes liaisons avec Biondetta, de mes
craintes, de mes espérances. Je croyais apprendre bien des choses, je me
flattais d'en apprendre de plus importantes encore, mais notre Argus est
sur mes talons.
Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je voulais parler. «Point
d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable.....
--Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je: j'en suis sûr. Quoique vous
m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvais l'être, dès à présent
j'en sais assez...
--Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas
ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer
d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je m'y
assieds à côté de vous: je ne prétends plus souffrir que vous
m'échappiez.»
Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des
nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée:
Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides: la pudeur
s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès
fait le tour de la table et semble en avoir banni jusqu'à un certain
point la réserve: les vieillards mêmes, s'animant du souvenir de leurs
plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent
moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce tableau sous les
yeux: j'en avais un plus mouvant, plus varié, à côté de moi.
Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la
bouche armée des grâces fières du dédain, ou embellie par le sourire,
m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me
marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'était en un moment, une
faveur, un reproche, un châtiment, une caresse, de sorte que, livré à
cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable.
Les mariés ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une
raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'était la
tante du fermier, et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune,
nous précède, et, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre
de douze pieds en carré: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une
table et deux siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, nous
dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous
donner.» Elle pose son flambeau sur la table et nous laisse seuls.
Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: «Vous avez donc dit
que nous étions mariés?
--Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre parole,
vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont des
précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de cas.
Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas
partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la
mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin
de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les
manières.» En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle s'étend
dessus le lit, le nez tourné vers la muraille. «Eh quoi! m'écriai-je,
Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement fâchée! comment
puis-je expier ma faute? demandez ma vie.
--Alvare, me répond-elle sans se déranger, allez consulter vos
Égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon coeur et dans le
vôtre.
--Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre
colère? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta; si vous saviez combien les
avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles
m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas. Oui,
c'en est fait, demain, nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris,
pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. Nous
y attendrons l'aveu de ma famille...»
À ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même
sévère. «Vous rappelez-vous, ce que je suis, ce que j'attendais de vous,
ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'on me servant avec
discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu vous amener à
rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la vôtre sera fondée
sur les propos de deux êtres, les plus dangereux pour vous et pour moi,
s'ils ne sont pas les plus méprisables. Certes, s'écria-t-elle dans un
transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes, j'ai balancé
pendant des siècles à faire un choix, il est fait, il est sans retour.
Je suis bien malheureuse!... Alors elle fond en larmes, dont elle
cherche à me dérober la vue.
Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à genoux. «Ô
Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon coeur! vous cesseriez de le
déchirer.
--Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir
avant de me connaître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes
ressources, et ravisse si bien et votre estime et votre confiance, que
je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux; vos
pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de
justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis et
les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous de
Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent
sans doute pas de moi. Demain j'arrive à Maravillas, dont leur politique
cherche à m'éloigner; les plus avilissants, les plus accablants de tous
les soupçons vont m'y accueillir, mais dona Mencia est une femme juste,
estimable; votre frère a l'âme noble, je m'abandonnerai à eux. Je serai
un prodige de douceur, de complaisance, d'obéissance, de patience;
j'irai au-devant des épreuves.» Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez
t'abaisser, malheureuse sylphide? s'écrie-t-elle d'un ton douloureux.»
Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la
parole.
Que deviens-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, ces
résolutions dictées par la prudence, ces mouvements d'un courage que je
regardais comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: j'essaye de la
calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse; bientôt après je
n'éprouve plus de résistance sans avoir sujet de m'en applaudir; la
respiration s'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, le corps n'obéit
qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte s'est répandue sur
toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, et le corps
paraîtrait entièrement inanimé si les pleurs ne coulaient pas avec la
même abondance.
Ô pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les
traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes serments tout est
oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis
trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum
de la rose; et, si je voulais m'en éloigner, deux bras, dont je ne
saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens
dont il me devient impossible de me dégager.
........................................
--Ô mon Alvare! s'écria Biondetta: j'ai triomphé, je suis le plus
heureux de tous les êtres.
Je n'avais pas la force de parler, j'éprouvais un trouble
extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, immobile. Elle se
précipite à bas du lit: elle est à mes genoux; elle me déchausse. «Quoi!
chère Biondetta, m'écrai-je, quoi! vous vous abaissez?...--Ah!
répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon despote:
laisse-moi servir mon amant.»
Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés
avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche.
Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles
que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite
toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà les
rideaux tirés.
Alors, avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique
ne saurait se comparer: «Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare,
comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse: il
le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de
sciences; je l'élèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon coeur,
voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre, avec moi,
les hommes, les éléments, la nature entière?
--Ô ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort
sur moi-même, tu me suffis: tu remplis tous les voeux de mon coeur....
--Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire;
ce n'est pas là mon nom: tu me l'avais donné, il me flattait; je le
portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis.... Je suis
le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable....»
En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle
fermait, plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurais voulu
lui faire. Dès que je pus rompre le silence: «Cesse, lui dis-je, ma
chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal, et de me
rappeler une erreur abjurée depuis longtemps.
--Non, mon cher Alvare, non, ce n'était point une erreur; j'ai dû te le
faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te
rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité: ce n'est
qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras
beaucoup si tu veux l'être! je prétends te combler. Tu conviens déjà que
je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.»
Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse de
mes sens aidait à ma distraction volontaire.
«Mais, réponds-moi donc, me disait-elle.--Eh! que voulez-vous que je
réponde?...--Ingrat, place la main sur ce coeur qui t'adore; que le tien
s'anime, s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si
sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette
flamme délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis, si tu
peux, le son de cette voix, si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne
te sers que trop pour effrayer mon âme timide; dis-moi enfin s'il t'est
possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi: «Mon cher
Béelzébut, je t'adore....»
À ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me
saisit; l'étonnement, la stupeur accablent mon âme; je la croirais
anéantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon coeur.
Cependant la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement
qu'elle ne peut être réprimée par la raison. Elle me livre sans défense
à mon ennemi: il en abuse et me rend aisément sa conquête.
Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute
dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. «Nos affaires sont
arrangées, me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il
m'avait habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, servi, favorisé;
enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirais ta possession, et il
fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de
toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la première
complaisance; quant à la seconde, je m'étais nommé: tu savais à qui tu
te livrais, et ne saurais te prévaloir de ton ignorance. Désormais,
notre lien, Alvare, est indissoluble; mais, pour cimenter notre société,
il est important de nous mieux connaître. Comme je te sais déjà presque
par coeur, pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à
toi tel que je suis.»
On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière:
un coup de sifflet très aigu part à côté de moi. À l'instant,
l'obscurité qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le
lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs
cornes, qu'ils font mouvoir vivement en manière de bascule, sont
devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet
redoublent par l'agitation et l'allongement.
Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté
de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? ô ciel! c'est
l'effroyable tête de chameau. Elle articule, d'une voix de tonnerre, ce
ténébreux _Che vuoi_ qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, part
d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue
démesurée....
Je me précipite; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face
contre terre. Je sentais battre mon coeur avec une force terrible:
j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. Je
ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette
inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras, mon
épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière
frappante les aveugle.
Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les
corniches; mais le soleil me donnait aplomb sur le visage. On me tire
encore par le bras; on redouble: je reconnais Marcos.
«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc
partir? si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas
de temps à perdre, il est près de midi.»
Je ne répondais pas; il m'examine: «Comment, vous êtes resté tout
habillé sur votre lit? Vous y avez donc passé quatorze heures sans vous
éveiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame
votre épouse s'en est doutée: c'est sans doute dans la crainte de vous
gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a
été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le matin, tout a été
mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. Quant à madame,
vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donné une bonne mule; elle
a voulu profiter de la fraîcheur du matin: elle vous précède, et doit
vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre
route.»
Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux et passe la main sur ma
tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient être
enveloppés.... Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle
était la veille: la rosette y tient. «Dormirais-je? me dis-je alors.
Ai-je dormi? Serais-je assez heureux pour que tout ceci n'ait été qu'un
songe? Je lui ai vu éteindre la lumière.... Elle l'a éteinte.... La
voilà....» Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas, seigneur
cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée.»
Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous
moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient
impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la
dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.
«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits, et plus que noblement; vous
et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.» À ce propos, sans
rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.
Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle était telle que
l'idée du danger dans lequel je devais trouver ma mère ne s'y retraçait
que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins un
homme qu'un automate.
Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, nous devons trouver
madame dans ce village-ci.» Je ne lui répondis rien. Nous traversions
une espèce de bourgade; à chaque maison, il s'informe si l'on n'a pas vu
passer une jeune dame en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne
s'est point arrêtée. Il se retourne comme voulant lire sur mon visage
mon inquiétude à ce sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je
devais lui paraître bien troublé.
Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet
actuel de mes frayeurs s'est éloigné au moins pour quelque temps. «Ah!
si je puis arriver, tomber aux genoux de dona Mencia, me dis-je à
moi-même; si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable
mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous
violer cet asile? J'y retrouverai, avec les sentiments de la nature, les
principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart
contre vous.