Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en état de faire alors,

que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours

extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec

force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant

pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les

ressources de notre propre prudence. Je méritais d'être abandonné à la

mienne, et voici ce qu'elle me suggéra: «Tu mettras un devoir à remplir

et un espace considérable entre ta passion et toi; les événements

t'éclaireront.»

«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon

coeur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.»

Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans

m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre en

Espagne par la France; mais avant je mets dans un paquet une note de

trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit:

_À ma chère Biondetta._

«Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait

m'arracher à la vie si l'espoir du plus prompt retour ne consolait mon

coeur. Je vais voir ma mère: animé par votre charmante idée, je

triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit

faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner

tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie!

Vous connaîtrez un Espagnol, ma chère Biondetta: vous jugerez, d'après

sa conduite, que, s'il obéit au devoir du sang, il sait également

satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous

ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter

de votre amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le

reconnaîtrai encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui

n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut

être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai

d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que

la plus vive tendresse qui fût jamais vous ramène pour toujours votre

esclave.»

Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle

saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver

dans ma patrie. Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une

chaise de poste assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture, s'arrête

et me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes

et s'élance pour en sortir.

Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta

dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle ne put dire

que ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.»

Je la porte dans la chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir

commodément: elle était heureusement à deux places. Je fais mon possible

pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de ceux de

ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant entre mes bras, je

continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.

Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais porter

Biondetta dans la chambre la plus commode. Je la fais mettre sur un lit

et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux

spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. À la

fin, elle ouvre les yeux.

«On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera

satisfait.--Quelle injustice! lui dis-je: un caprice vous fait vous

refuser à des démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de

manquer à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à

des désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de

notre union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu

de ma mère.

--Eh! que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel? Ne suis-je

pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner

seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits

pour vous; me voir exposée par votre faute aux affronts les plus

humiliants...

--Expliquez-vous, Biondetta: quelqu'un aurait-il osé?...--Et qu'avait-on

à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute

assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à Venise: à peine

avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre, impuissant contre

moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des

gens attachés à mon service, il a fait assiéger par des fantômes de sa

création votre maison de la Brenta. Mes femmes effrayées m'abandonnent.

Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a

enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples et l'a conduit à Venise.

On assure que je suis ce lutin, et cela se trouve presque avéré par les

indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance,

de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on

refuse à l'humanité. On me vend fort cher une mauvaise chaise. Je trouve

des guides, des postillons: je vous suis...»

Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne

pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous

avais vue l'objet des égards, des respects des habitants des bords de la

Brenta. Ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je imaginer qu'on

vous le disputerait en mon absence? Ô Biondetta! vous êtes éclairée; ne

deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables

que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées?

Pourquoi?...

--Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon

choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les

impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zones la

matière élémentaire dont mon corps est composé: elle est très

susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de sensibilité; vous

ne me feriez rien éprouver, et je vous deviendrais insipide.

Pardonnez-moi d'avoir couru les risques de prendre toutes les

imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les

grâces; mais la folie est faite, et, constituée comme je suis à présent,

mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon imagination

est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devrait

vous effrayer si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes,

et si nous ne connaissions pas mieux les principes et les effets de ces

élans naturels, qu'on ne les connaît à Salamanque. On leur y donne des

noms odieux; on parle au moins de les étouffer. Étouffer une flamme

céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et le corps peuvent agir

réciproquement l'un et l'autre, et se forcer de concourir au maintien

nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile, mon cher Alvare! Il

faut régler ses mouvements, mais quelquefois il faut leur céder; si on

les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à la fois, et la

raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces

moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de

tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me

dites inconsidérément, indigne l'amour, révolte l'orgueil, éveille le

dépit, la défiance: la crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tête

perdue, et mon Alvare aussi malheureux que moi!

--Ô Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de vous;

mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos

penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre

tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des

conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous

chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours

heureux...--Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux

mon sexe et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour

vous plaire, et je me livre.»

Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en

compagnie de l'objet qui avait captivé mes sens, je m'empressai de

chercher le passage des Alpes pour arriver en France; mais il semblait

que le ciel me devenait contraire depuis que je n'étais pas seul: des

orages affreux suspendent ma course, et rendent les chemins

impraticables. Les chevaux s'abattent: ma voiture, qui semblait neuve et

bien assemblée, se dément à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par

le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies, je

parviens au Col-de-Tende.

Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage

contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était plus cette

femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il semblait qu'elle

voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies de la gaîté la plus

vive, et me persuader que les fatigues n'avaient rien de rebutant pour

elle.

Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes pour

que je pusse m'y refuser: je m'y livrais, mais avec réserve: mon orgueil

compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle lisait trop

bien dans mes yeux, pour ne pas juger de mon désordre et chercher à

l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois entre

autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point

d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour

l'avenir.

Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par

attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait mes

regards sur l'aisance, la facilité des moeurs de la nation française.

«C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir établi. Les

ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez la figure

qu'il vous plaira de faire, et j'ai des moyens sûrs de vous y faire

jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je ne présume

point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué parmi eux

viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à mon Alvare.

Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!»

Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai

sérieusement cette fantaisie.--Partons donc bien vite pour

l'Estramadure, répliquai-je, et nous reviendrons faire présenter à la

cour de France l'épouse de don Alvare Maravillas; car il ne vous

conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en aventurière.

--Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien

que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; comment

ferais-je pour ne jamais la rencontrer?»

J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but et je me

trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les

fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets

rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont et la

Savoie.

On dit beaucoup de mal des aubergistes d'Espagne, et c'est avec raison;

cependant, je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées

pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit dans

la campagne ou dans une grange écartée.

«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que nous

éprouvons: En sommes-nous encore beaucoup éloignés?

--Vous êtes, repris-je, en Estramadure, et à dix lieues tout au plus du

château de Maravillas....

--Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les

approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.»

Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je fis

apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous

garantir de l'orage. «Nous garantira-telle aussi du tonnerre? me

dit-elle...--Eh! que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre

dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, et devez si bien

connaître son origine physique?...--Je ne craindrais pas si je la

connaissais moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes

physiques, et je les appréhende, parce qu'elles tuent et qu'elles sont

physiques.»

Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange.

Cependant l'orage approche et mugit d'une manière épouvantable. Le ciel

paraissait un brasier agité par les vents en mille sens contraires; les

coups de tonnerre, répétés par les antres des montagnes voisines,

retentissaient horriblement autour de nous. Ils ne se succédaient pas,

ils semblaient s'entre-heurter. Le vent, la grêle, la pluie se

disputaient entre eux à qui ajouterait le plus à l'horreur de

l'effroyable tableau dont nos sens étaient affligés. Il part un éclair

qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les

yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes

bras. «Ah! Alvare! je suis perdue...»

Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon coeur,» disait-elle. Elle me

la place sur sa gorge; et, quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer

sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus sensible, je

démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle m'embrassait de

toutes ses forces, et redoublait à chaque éclair. Enfin, un coup, plus

effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre, part. Biondetta s'y

dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la frapper avant de

m'avoir atteint moi-même le premier.

Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender

pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans

sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que

je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce

que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace ni vous

ni moi.»

Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées

en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait

son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la

lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre des

éléments.

Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès

d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir, et je me

mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le

commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses de

ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma

maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme.

Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir si

je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour le

moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses mulets

étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta vint

me joindre.

Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie

sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la ferme,

chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. Je lui

proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous convînmes du

prix.

J'allais remonter dans ma voiture lorsque je crus reconnaître une femme

de campagne qui traversait le chemin, suivie d'un valet: je m'approche;

je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village, et soeur de ma

nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son tour, mais d'un

air consterné. «Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur don Alvare? Que

venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est jurée, où vous

avez mis la désolation?--Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?...

--Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la

triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se

trouve réduite. Elle se meurt....--Elle se meurt, m'écriai-je!...--Oui,

poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui avez causé;

au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. Il lui est

venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des choses qui

font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux: il dit

qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous dénoncera,

vous livrera lui-même....

--Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez

avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.»

Sur-le-champ, la calèche était attelée, je présente la main à Biondetta,

cachant le désordre de mon âme sous l'apparence de la fermeté. Elle, se

montrant effrayée: «Quoi! dit-elle, nous allons nous livrer à votre

frère? Nous allons aigrir, par notre présence, une famille irritée, des

vassaux désolés....

--Je ne saurais craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que

je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut

que je m'excuse; et, comme ils ne viennent pas de mon coeur, j'ai droit à

sa compassion et à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau

par le dérèglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, et

pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes

regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de

nature imprimerait à mon sang.

--Ah! don Alvare, vous courez à votre perte et à la mienne: ces lettres

écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude

et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des persécutions que

j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne connaissez

pas assez, obsède votre frère; il le portera....

--Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de tous les lâches de la

terre? Je suis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne

portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des

actions indignes d'un homme de tête et de courage, d'un gentilhomme

enfin[2].»

[Note 2: _Premier dénouement que l'auteur a changé d'après le compte

qu'il en rend dans l'Épilogue qui est à la fin de cette nouvelle, et que

l'éditeur a cru devoir rapporter_. Après ces mots: _d'un gentilhomme

enfin_, il y avait:

«Elle voulut insister, j'étais devenu inflexible. M'imputant le malheur

des miens, j'eusse exposé ma tête à tous les risques, et eussé-je pu

redouter des châtiments, j'étais déterminé à les affronter, à les

souffrir plutôt que de demeurer en proie aux remords qui déchiraient mon

coeur.

«C'était dans cette disposition que je m'avançais vers les murs gui

m'avaient vu naître, et que je devais trouver bientôt remplis du deuil

que j'y avais causé. Les mulets, quoique forts, ne marchaient pas assez

vite au gré de mon impatience. «Fouette donc! malheureux fouette!

disais-je au muletier.» Il fouette, et en effet, les mules hâtent le

pas.

«Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours du château.

Pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les

aiguillonne avec la pointe de mon épée. Ils ruent, ils prennent le mors

aux dents. Bientôt on ne les voit plus courir: ils volent; le postillon,

démonté, est jeté dans une ornière; les rênes, retombées en avant, ne

peuvent plus être saisies par moi. J'appelle sur ma route; je crie, je

m'emporte; on s'effraye, on s'écarte, on fuit sur mon passage. Enfin, je

traverse comme un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six

lieues au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui

entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois si la rapidité du

mouvement m'en eût laissé les moyens.

«Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rasseois. Je

regarde Biondetta; elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait

l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien

moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire. «_Les événements

m'instruisent_, m'écriai-je; _je suis obsédé_.» Alors je la prends par

un bouton de son habit de campagne: «_Esprit malin_, prononçai-je avec

force, _si tu n'es ici que pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner

dans le précipice d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour

toujours_. À peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut, et les

mulets qui m'avaient emporté, étant de même nature qu'elle, l'avaient

suivie.

«La calèche[A] fait un mouvement extraordinaire, il m'enlève du siège,

et je me vois au point d'être forcé d'en sortir. Je lève les yeux au

ciel: un nuage noir s'élevait en l'air, le sommet représentait une

énorme tête de chameau. Le vent qui emportait cette vision, avec toute

la violence d'un ouragan, l'eût bientôt dissipée. En portant mes regards

autour de moi, je vis que les mulets étaient évanouis, et que ma

calèche, penchée vers la terre, portait sur ses brancards.

«Je me trouvai seul dans une petite plaine aride, écartée des chemins

ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre

grâces de ma délivrance.

«J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire

conduire où je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans me

faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma douleur, et accablé de

remords qui ne s'étaient jamais fait sentir aussi vivement.

«J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux ni les arrêter sur

aucun objet. J'entends une voix. C'est Alvare! c'est mon fils! J'élève

la vue, et reconnais ma mère. _Au milieu de ces réflexions_, etc.»]

[Note A: Une calèche espagnole a la couverture pareille aux calèches

que portaient nos femmes.]

Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût pu devenir

embarrassant pour l'un et l'autre: mais après quelques instants,

Biondetta s'assoupit peu à peu, et s'endort. Pouvais-je ne pas la

regarder? Pouvais-je la considérer sans émotion? Sur ce visage brillant

de tous les trésors, de la pompe enfin de la jeunesse, le sommeil

ajoutait aux grâces naturelles du repos cette fraîcheur délicieuse,

animée, qui rend tous les traits harmonieux; un nouvel enchantement

s'empare de moi: il écarte mes défiances; mes inquiétudes sont

suspendues, ou, s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tête de

l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots de la voiture,

n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la rudesse des

frottements. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la garantir.

Mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible de le

parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renversés. L'essieu était

rompu; les mulets, heureusement, s'étaient arrêtés. Je me dégage: je me

précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avait

qu'une légère contusion au coude, et bientôt nous sommes debout, en

pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil en plein midi, à cinq

lieues du château de ma mère, sans moyens apparents de pouvoir nous y

rendre, car il ne s'offrait à nos regards aucun endroit qui parût être

habité.

Cependant, à force de regarder avec attention, je crois distinguer, à la

distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé de

quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde du

muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côte qui m'offre

l'apparence de quelques secours.

Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite forêt

semble se partager en deux: bientôt elle forme une avenue au fond de

laquelle on aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: enfin une

ferme considérable termine notre perspective.

Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée.

Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous.

Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête: il est vêtu

d'un pourpoint de satin noir, taillé en couleur de feu, orné de quelques

passements en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à trente ans. Il

a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, et décèle

la vigueur et la santé.

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 4 / 12 段