Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une

composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom,

celui d'Olympia; elle improvisait en prose sur sa prétendue situation,

sur celle de sa rivale qu'elle trouvait bien plus heureuse que la

sienne; enfin sur les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons

qui occasionnaient une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle

m'aurait conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des

sciences, et j'aurais fait sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela est

impossible. Quand il me méconnaîtrait pour ce que je suis, mes faibles

charmes ne pourraient l'arrêter; une autre...»

La passion l'emportait et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se

lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument;

elle veut se rasseoir; et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût

tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui

était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied et prélude de

nouveau.

Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de

l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en

vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus

distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes[1]:

Hélas! quelle est ma chimère,

Fille du ciel et des airs!

Pour Alvare et pour la terre

J'abandonne l'univers;

Sans éclat et sans puissance,

Je m'abaisse jusqu'aux fers;

Et quelle est ma récompense!

On me dédaigne et je sers.

Coursiers, la main qui vous mène

S'empresse à vous caresser;

On vous captive, on vous gêne;

Mais on craint de vous blesser.

Des efforts qu'on vous fait faire,

Sur vous l'honneur rejaillit,

Et le frein qui vous modère

Jamais ne vous avilit.

Alvare, une autre t'engage,

Et m'éloigne de ton coeur:

Dis-moi par quel avantage

Elle a vaincu ta froideur?

On pense qu'elle est sincère,

On s'en rapporte à sa foi;

Elle plaît, je ne puis plaire;

Le soupçon est fait pour moi.

La cruelle défiance

Empoisonne le bienfait.

On me craint en ma présence,

En mon absence on me hait.

Mes tourments, je les suppose;

Je gémis, mais sans raison;

Si je parle, j'en impose;

Je me tais, c'est trahison.

Amour, tu fis l'imposture,

Je passe pour l'imposteur;

Ah! pour venger notre injure,

Dissipe enfin son erreur.

Fais que l'ingrat me connaisse,

Et quel qu'en soit le sujet,

Qu'il déteste une faiblesse

Dont je ne suis pas l'objet.

Ma rivale est triomphante,

Elle ordonne de mon sort,

Et je me vois dans l'attente

De l'exil ou de la mort:

Ne brisez pas votre chaîne,

Mouvements d'un coeur jaloux,

Vous éveilleriez la haine,

Je me contrains, taisez-vous.

[Note 1: Voir la musique à la fin du volume.]

Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent

dans un désordre que je ne puis exprimer. «Être fantastique, dangereuse

imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où j'étais

demeuré trop longtemps, peut-on mieux emprunter les traits de la vérité

et de la nature? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui

le trou de cette serrure, comme je serais venu m'enivrer, combien

j'aurais aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur la

Brenta, dès demain. Allons-y ce soir.»

J'appelle sur-le-champ un domestique et fais dépêcher, dans une gondole,

ce qui m'était nécessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle

maison.

Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je

sortis. Je marchais au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir entrer

dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre

promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je: ils me poursuivent»

J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal; il

était onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta; et

mes gondoliers fatigués, refusant le service, je fus obligé d'en faire

appeler d'autres: ils arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes

intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres

effets. Biondetta me suivait.

À peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent à

me retourner. Un masque poignardait Biondetta. «Tu l'emportes sur moi!

meurs, meurs, odieuse rivale.»

L'exécution fut si prompte qu'un de mes gondoliers, resté sur le rivage,

ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le

flambeau dans les yeux; un autre masque accourt et le repousse avec une

action menaçante, une voix étonnante que je crus reconnaître pour celle

de Bernadillo.

Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. À

l'aide du flambeau, je vois Biondetta pâle, baignée dans son sang,

expirante.

Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois

plus qu'une femme adorable, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée

à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi jusque-là des

plus cruels outrages.

Je me précipite, j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un

chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais

transporter la blessée dans mon appartement; et, de peur qu'on ne la

ménageât point assez, je me chargeai moi-même de la moitié du fardeau.

Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint

de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux

les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.

Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre; mais

l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés,

jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès

d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.

On laissa mes gens auprès de moi, mais un d'eux ayant eu la maladresse

de me dire que la Faculté avait jugé les blessures mortelles, je poussai

des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un

abattement qui fut suivi du sommeil.

Je crus voir ma mère en rêve; je lui racontais mon aventure, et, pour la

lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici.

«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger

évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais

avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipite; je la

reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une main me retire, et

je me trouve entre les bras de ma mère. Je me réveille encore haletant

de frayeur. «Tendre mère! m'écriai-je, vous ne m'abandonnez pas, même en

rêve.»

Biondetta! vous voulez me perdre! Mais ce songe est l'effet du trouble

de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la

reconnaissance, à l'humanité.

J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. «Deux

chirurgiens veillent; on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre.»

Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures

n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient,

redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.

Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut pas

possible de s'y refuser. Biondetta avait le transport, et répétait sans

cesse mon nom. Je la regardais, elle ne m'avait jamais paru si belle.

Est-ce là me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un

amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes

sens?

Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd parce que je n'ai jamais

voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un

tigre, un monstre.

Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et dont j'ai si

indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai

après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia.

Si tu m'es rendue, je serai à toi, je reconnaîtrai tes bienfaits, je

couronnerai tes vertus, ta patience; je me lie par des liens

indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le

sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés.

Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature, pour

rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les

ressources mises en oeuvre pour le soulager.

Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la

crainte et l'espérance; enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la

malade reprenait connaissance.

Je l'appelais ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet

instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son

chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de

larmes. Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces,

l'expression de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la

chère Biondetta d'Alvare.» Elle voulait m'en dire davantage: on me força

encore une fois de m'éloigner.

Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne

pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta,

lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.

--Ah! ménagez-les, dit-elle; ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce

sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.»

J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent

entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais

transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air serait plus

propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes. Je lui avais

donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant où son sexe fut

avéré, par la nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai autour

d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité, et ne m'occupai

qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.

Ses forces se rétablissaient à vue d'oeil et sa beauté semblait prendre

un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans un conversation

assez longue, sans intéresser sa santé: «Ô Biondetta! lui dis-je, je

suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être fantastique,

convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants que j'ai eus

pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes furent fondées.

Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui affligea mes

regards sous la voûte de Portici. D'où venaient, que devinrent ce

monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent votre arrivée?

Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi? Qui

étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un coeur tout à vous, et

qui veut se dévouer pour la vie.

--Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre

audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation, et parvenir par

la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de leurs

volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous provoquant

à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de tous les

esprits; et, par le secours de ceux dont la catégorie leur est soumise,

ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'effroi si

la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur propre

stratagème.

»À votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes,

les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout

l'avantage sur vos ennemis.

»Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre

elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos ordres,

et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous

mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler

mes mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et de

zèle.

»Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice.

Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance,

que je résolus de vous la vouer pour toujours.

»Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le

vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans

jouissances, et esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs

fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes

connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par

lesquels je puis ennoblir mon essence?

»Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le

voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce

changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance de

mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je

servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être,

dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments

dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il

est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine

adorée de lui.

»Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une

substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En

conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter

qu'avec la vie.

»Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un coeur. Je

vous admirais, je vous aimais; mais que devins-je lorsque je ne vis en

vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni

même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les

créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la

haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection,

l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je, je le serais

encore sans votre amour.»

Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix

ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de

ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?

Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais la vie humaine est-elle

autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et voilà tout.

Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver

presqu'aux portes de la mort en passant par tous les termes de

l'épuisement et de la douleur.

L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une femme

ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de

lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le possible?...

Où est l'impossible?

Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon

penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta de

prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une franchise

qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans être l'effet

des réflexions ou de la crainte.

Un mois s'était passé dans des douceurs qui m'avaient enivré. Biondetta,

entièrement rétablie, pouvait me suivre partout à la promenade. Je lui

avais fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce vêtement, sous un

grand chapeau ombragé de plumes, elle attirait tous les regards, et nous

ne paraissions jamais que mon bonheur ne fît l'objet de l'envie de tous

ces heureux citadins qui peuplent, pendant les beaux jours, les rivages

enchantés de la Brenta; les femmes mêmes semblaient avoir renoncé à

cette jalousie dont on les accuse, ou subjuguées par une supériorité

dont elles ne pouvaient disconvenir, ou désarmées par un maintien qui

annonçait l'oubli de tous ses avantages.

Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, mon

orgueil égalait mon amour, et je m'élevais encore davantage quand je

venais à me flatter sur le brillant de son origine.

Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances les plus

rares, et je supposais, avec raison, que son but était de m'en orner;

mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir

perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous

promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop

flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous

promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne

sont point réservées au commun des hommes. Vous parais-je maintenant

indigne de vos soins; un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre

peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet?

--Ô Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma

passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez, si la plus

douce des sensations enivre un coeur qui n'a jamais rien éprouvé. Je

voudrais vous montrer à aimer comme moi: et vous seriez par ce sentiment

seul au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain aspire à

d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas de saisir

un bonheur s'il n'en peut envisager un plus grand dans la perspective.

Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir mon intérêt; il

le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la vôtre; mais il ne

suffit pas de me promettre d'être à moi, il faut que vous vous donniez,

et sans réserve, et pour toujours.

Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvre-feuille,

au fond du jardin; je me jetai à ses genoux.

--Chère Biondetta, lui dis-je, je vous jure une fidélité à toute

épreuve.

--Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne vous connaissez

pas: il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me

suffire.

Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle

m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se

penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens

saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une étrange force.

C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous

les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était

échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir

une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; conduit par

l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me

montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de

la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait,

revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le

saisis par son collier, et le reconduisis à la maison.

Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique,

marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avait servi, et nous

fûmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître

embarrassée. Heureusement nous nous trouvions en tiers, un jeune noble

était venu passer la soirée avec nous.

Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des

réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était au

lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je, pensé faire

hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère

veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à d'autre qu'à vous,

et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu, Vous

regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous

respecter.

--Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce sentiment

ne serait-il pas le poison de l'amour?--Vous vous trompez, repris-je, il

en est l'assaisonnement.

--Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me

pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni

raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon coeur sans cet

assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont

naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos coeurs,

pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au

défaut de lumières; et, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas,

ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de

véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou

inutile de remplir: enfin, vous cherchez à vous faire écarter de la

route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la

plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de la

volonté d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera d'assez bonne

maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais dédaignée!

Ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous obtenir d'elle!

Est-ce un homme destiné à la haute science qui me parle, ou un enfant

qui sort des montagnes de l'Estramadure? Et dois-je être sans

délicatesse quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la

mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils auront

toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.»

J'avais vu des scènes bien extraordinaires, je n'étais point préparé à

celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me le

prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore que

lui. On ne m'écoutait pas... «Je ne suis pas devenue femme pour rien,

Alvare: vous me tenez de moi, je veux tous tenir de vous. Dona Mencia

désapprouvera après si elle est folle: ne m'en parlez plus. Depuis qu'on

me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens

plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à sangloter.

Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de

faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de

désarmer cette déraisonnable colère, et faire cesser des larmes dont la

vue seule me mettait au désespoir. Je passai dans mon cabinet. En m'y

enchaînant, on m'eût rendu service, enfin, craignant l'issue des combats

que j'éprouvais, je courus à ma gondole: une des femmes de Biondetta se

trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise, lui dis-je: j'y deviens

nécessaire pour la suite du procès intenté à Olympia.» Et sur-le-champ

je pars, en proie aux plus dévorantes inquiétudes, mécontent de

Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restait à prendre

que des partis lâches ou désespérés.

J'arrive à la ville: je touche à la première calle. Je parcours d'un air

effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant point

qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter pour

trouver un abri.

C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par une

pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.

Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle de l'église du grand

couvent des Franciscains; je m'y réfugie.

Ma première réflexion fut qu'il avait fallu un semblable accident pour

me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les États de

Venise, la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes

devoirs.

Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et

cherche à voir les monuments qui sont dans cette église: c'était une

espèce de voyage curieux que je faisais autour de la nef et du choeur.

J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une

lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer: quelque chose d'éclatant

frappe mes regards dans le fond de la chapelle; c'était un monument.

Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir; une figure de

femme, deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe.

Toutes les figures étaient de marbre blanc; et leur éclat naturel,

rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la faible lumière

de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur fût propre,

et éclairer lui-même le fond de la chapelle.

J'approche, je considère les figures; elles me paraissaient des plus

belles proportions, pleines d'expression, et de l'exécution la plus

finie.

J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je?

Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un

saint respect me saisissent. «Ô ma mère! est-ce pour m'avertir que mon

peu de tendresse et le désordre de ma vie vous conduiront au tombeau,

que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie? Ô la plus

digne des femmes! tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé

tous vos droits sur son coeur. Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il

vous doit, il mourrait plutôt mille fois: il en atteste ce marbre

insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: il

m'est impossible de m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à

mes yeux, parlez, ah! parlez à mon coeur, et si je dois la bannir,

enseignez-moi comment je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.»

En prononçant avec force cette présente invocation, je m'étais prosterné

la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la réponse que

j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé.

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 3 / 12 段