--Arrêtez! m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux,

vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez

d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée; je vous

défends de m'en dire un mot; laissez-moi me calmer assez, si je le puis,

pour devenir capable de prendre une résolution. S'il faut que je tombe

entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre

vous et lui; mais si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi

m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le voudrai? Je vous

somme de me répondre avec clarté et précision...

--Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre

volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous

méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

--Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon

valet de chambre: il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la

poste. Je me rendrai à Venise, près de Bentinelli, banquier de ma mère.

--Il vous faut de l'argent? Heureusement, je m'en suis précautionné:

j'en ai à votre service...

--Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une

bassesse...

--Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un

mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici.

Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous par

lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable qui

vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une

voiture et des chevaux. Mais, auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de

vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: _Esprit qui ne t'es

lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage

et t'accorde ma protection_.

En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me

tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes.

J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma

main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si

importants. À peine ai-je fini qu'elle se relève. «Je suis à vous,

s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de

toutes les créatures.»

En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau

sur ses yeux, et sort de ma chambre.

J'étais dans une sorte de stupidité. Je trouve un état de mes dettes.

Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent

nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des lettres

qu'ils durent trouver très extraordinaires. Déjà la voiture et le fouet

du postillon se faisaient entendre à la porte.

Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne.

Carle, éveillé par le bruit, paraît en chemise. «Allez, lui dis-je, à

mon bureau vous y trouverez mes ordres.» Je monte en voiture. Je pars.

Biondetta était entrée avec moi dans la voiture. Elle était sur le

devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui la

tenait à l'ombre. Ses cheveux étaient renfermés dans un filet cramoisi:

on n'en voyait que la pointe: c'étaient des perles dans du corail. Son

visage, dépouillé de tout autre ornement, brillait de ses seules

perfections. On croyait voir un transparent sur son teint. On ne pouvait

concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvaient s'allier

au caractère de finesse qui brillait dans ses regards. Je me surpris,

faisant malgré moi ces remarques; et les jugeant dangereuses pour mon

repos, je fermai les yeux pour essayer de dormir.

Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens, et

m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon

âme des idées effrayantes et bizarres dont elle avait été fatiguée. Il

fut d'ailleurs très long; et ma mère, par la suite, réfléchissant un

jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avait pas été

naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal sur

lequel on s'embarque pour aller à Venise.

La nuit était avancée; je me sens tirer par la manche, c'était un

portefaix: il voulait se charger de mes ballots. Je n'avais pas même un

bonnet de nuit.

Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le bâtiment

qui devait me conduire était prêt. Je descends machinalement, j'entre

dans la felouque, et retombe dans ma léthargie.

Que dirai-je? le lendemain matin, je me trouvai logé sur la place

Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de

Venise. Je le connaissais. Je le reconnus sur-le-champ. Je vois du

linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai

que ce pouvait être une attention de l'hôte chez qui j'étais arrivé

dénué de tout.

Je me lève et regarde si je suis le seul objet vivant gui soit dans la

chambre; je cherchais Biondetta.

Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune. Cet

esprit et moi ne sommes donc pas inséparables: j'en suis délivré; et,

après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je

dois m'estimer très heureux.

Courage, Alvare, continuai-je: il y a d'autres cours, d'autres

souverains que celui de Naples; cela doit te corriger si tu n'es pas

incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une

mère tendre, l'Estramadure et un patrimoine honnête te tendent les bras.

Mais que te voulait ce lutin qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre

heures? Il avait pris une figure bien séduisante: il m'a donné de

l'argent; je veux le lui rendre.

Comme je parlais encore, je vois arriver mon créancier; il m'amenait

deux domestiques et deux gondoliers. «Il faut, dit-il, que vous soyez

servi, en attendant l'arrivée de Carle. On m'a répondu, dans l'auberge,

de l'intelligence et de la fidélité de ces gens-ci, et voici les plus

hardis patrons de la république.--Je suis content de votre choix,

Biondetta, lui dis-je, vous êtes logée ici?

--J'ai pris, me répond le page les yeux baissés, dans l'appartement même

de Votre Excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous

occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.»

Je trouvai du ménagement, de la délicatesse dans cette attention à

mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui en sus gré.

Au pis aller, disais-je, je ne saurais la chasser du vague de l'air,

s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera

dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de mes

raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.

Je voulais sortir pour aller chez le correspondant de ma mère. Biondetta

donna ses ordres pour ma toilette; et, quand elle fut achevée, je me

rendis où j'avais besoin d'aller.

Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il était

à sa banque; de loin il me caresse de l'oeil, vient à moi: «Don Alvare,

me dit-il, je ne vous croyais pas ici. Vous arrivez très à propos pour

m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux lettres et de

l'argent.--Celui de mon quartier, lui répondis-je?--Oui, répliqua-t-il,

et quelque chose de plus. Voilà deux cents sequins en sus, qui sont

arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme, à qui j'en ai donné le reçu, me

les a remis de la part de dona Mencia. Ne recevant pas de vos nouvelles,

elle vous a cru malade, et a chargé un Espagnol de votre connaissance de

me les remettre pour vous les faire passer.--Vous a-t-il dit son

nom?...--Je l'ai écrit dans le reçu; c'est don Miguel Pimientos, qui dit

avoir été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne

lui ai pas demandé son adresse.»

Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mère se plaignait de sa

santé, de ma négligence, et ne parlait pas des sequins qu'elle envoyait:

je n'en fus que plus sensible à ses bontés.

Me voyant la bourse aussi à propos et aussi bien garnie, je revins

gaiement à l'auberge; j'eus de la peine à trouver Biondetta dans

l'espèce de logement où elle s'était réfugiée. Elle y entrait par un

dégagement distant de ma porte: je m'y aventurai par hasard, et la vis

courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les

débris d'un clavecin.

«J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui que vous m'avez

prêté.» Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours avant de parler: elle

chercha mon obligation, me la remit, prit la somme, et se contenta de me

dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus longtemps

du plaisir de m'avoir obligé.

«Mais je vous dois encore, lui dis-je; car vous avez payé les postes.»

Elle en avait l'état sur la table: je l'acquittai. Je sortais avec un

sang froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui

donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournait

le dos: je l'observai quelque temps; elle semblait très occupée, et

apportait à son travail autant d'adresse que d'activité.

Je revins rêver dans ma chambre. Voilà, disais-je, le pair de ce

Calderon qui allumait la pipe de Soberano; et quoiqu'il ait l'air très

distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni

exigeant, ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le

garderais-je pas? Il m'assure d'ailleurs que, pour le renvoyer, il ne

faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout à

l'heure ce que je puis vouloir à tous les instants du jour? On

interrompit mes réflexions, en m'annonçant que j'étais servi.

Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, était derrière mon

siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avais pas besoin de me

retourner pour la voir: trois glaces, disposées dans le salon,

répétaient tous ses mouvements. Le dîner fini, on dessert: elle se

retire.

L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas nouvelle. On était en

carnaval; mon arrivée n'avait rien qui dût le surprendre. Il me félicita

sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur état dans ma

fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le jeune homme le

plus beau, le plus affectionné, le plus intelligent, le plus doux qu'il

eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre part aux plaisirs du

carnaval: c'était mon intention. Je pris un déguisement, et montai dans

ma gondole.

Je courus la place, j'allai au spectacle, au _Ridotto_. Je jouai, je

gagnai quarante sequins, et rentrai assez tard, ayant cherché de la

dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver.

Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me

livre aux soins d'un valet de chambre, et se retire, après m'avoir

demandé à quelle heure j'ordonnais qu'on entrât chez moi. À l'heure

ordinaire, répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que

personne n'était au fait de ma manière de vivre.

Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai par

hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table.

Digne femme! m'écriai-je: que fais-je ici? Que ne vais-je me mettre à

l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai, c'est le seul parti

qui me reste.

Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais éveillé: on entra chez

moi, et je revis l'écueil de ma raison. Il avait l'air désintéressé,

modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait un

tailleur et des étoffes. Le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à

l'heure du repas.

Je mangeai peu et courus me précipiter à travers le tourbillon des

amusements de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de

froides plaisanteries et terminai la scène par l'Opéra, surtout le jeu,

jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette seconde

séance qu'à la première.

Dix jours se passèrent dans la même situation de coeur et d'esprit, et à

peu près dans des dissipations semblables. Je trouvai d'anciennes

connaissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées les

plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs casins.

Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'était pas démentie; mais je

perdis au _Ridotto_, en une soirée, treize cents sequins que j'avais

ramassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. À trois heures du

matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes

connaissances. Mon chagrin était écrit dans mes regards et sur tout mon

extérieur, Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la

bouche.

Le lendemain, je me levai tard. Je me promenais à grands pas dans ma

chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le service

enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me fixe un instant,

laisse échapper quelques larmes: «Vous avez perdu de l'argent, don

Alvare, peut-être plus que vous ne pouvez payer....--Et quand cela

serait, ou trouverai-je le remède?....--Vous m'offensez; mes services

sont toujours à vous au même prix; mais ils ne s'étendraient pas loin

s'ils n'allaient qu'à vous faire contracter avec moi de ces obligations

que vous vous croiriez dans la nécessité de remplir sur-le-champ.

Trouvez bon que je prenne un siège; je sens une émotion qui ne me

permettrait pas de me tenir debout. J'ai d'ailleurs des choses

importantes à vous dire. Voulez-vous vous ruiner?... Pourquoi jouez-vous

avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer?...

--Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un pourrait-il

me les apprendre?

--Oui, prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez

mal à propos jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde:

tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires, que

l'on ne peut entendre que par la science des nombres dont les principes

sont, en même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on ne peut les

saisir si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut avoir su se le

donner et se l'attacher; je ne puis vous peindre cette connaissance que

par une image. L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'univers,

règle ce qu'on appelle les événements fortuits et prétendus déterminés,

les forçant, par des balanciers invisibles, à tomber chacun à leur tour,

depuis ce qui se passe d'important dans les sphères éloignées jusqu'aux

misérables petites chances qui vous ont aujourd'hui dépouillé de votre

argent.»

Cette tirade scientifique, dans une bouche enfantine, cette proposition

un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger

frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la voûte de

Portici. Je fixe Biondetta qui baissait la vue. «Je ne veux pas de

maître, lui dis-je, je craindrais d'en trop apprendre, mais essayez de

me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et s'en

servir sans compromettre son caractère.» Elle prit la thèse: et voici,

en substance, l'abrégé de sa démonstration:

«La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant, qui se

renouvelle à chaque taille; si elle ne courait pas de risque, la

république ferait un vol manifeste aux particuliers; mais les calculs

que nous pouvons faire sont supposés, et la banque a toujours beau jeu,

en tenant une personne instruite sur dix mille dupes.»

La conviction fut poussée plus loin. On m'enseigna une seule

combinaison, très simple en apparence; je n'en devinai pas les

principes, mais, dès le soir même, j'en connus l'infaillibilité par le

succès.

En un mot, je regagnai, en la suivant, tout ce que j'avais perdu, payai

mes dettes de jeu, et rendis, en rentrant, à Biondetta, l'argent qu'elle

m'avait prêté pour tenter l'aventure.

J'étais en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances

s'étaient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont j'avais

agréé les services. Je ne savais pas décidément si je pourrais

l'éloigner de moi: en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir.

Je détournais les yeux pour ne pas le voir où il était, et le voyais

partout où il n'était pas.

Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, que

j'aimais passionnément, n'étant plus assaisonné par les risques, avait

perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries du carnaval

m'ennuyaient; les spectacles m'étaient insipides. Quand j'aurais eu le

coeur assez libre pour désirer de former une liaison parmi les femmes du

haut parage, j'étais rebuté d'avance par la langueur, le cérémonial et

la contrainte de la sigisbéature. Il me restait la ressource des casins

des nobles, où je ne voulais plus jouer et la société des courtisanes.

Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avait quelques-unes

plus distinguées par l'élégance de leur faste et l'enjouement de leur

société, que par leurs agréments personnels. Je trouvais dans leur

maison une liberté réelle dont j'aimais à jouir, une gaieté bruyante qui

pouvait m'étourdir, si elle ne pouvait me plaire; enfin un abus

continuel de la raison, qui me tirait pour quelques moments des

entraves de la mienne. Je faisais des galanteries à toutes les femmes de

cette espèce chez lesquelles j'étais admis, sans avoir de projets sur

aucune; mais la plus célèbre d'entre elles avait des desseins sur moi,

qu'elle fit bientôt éclater.

On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, beaucoup de beauté, de

talents et d'esprit. Elle me laissa bientôt apercevoir du goût qu'elle

avait pour moi; et, sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête pour

me débarrasser en quelque sorte de moi-même.

Notre liaison commença brusquement; et, comme j'y trouvais peu de

charmes, je jugeai qu'elle finirait de même, et qu'Olympia, ennuyée de

mes distractions auprès d'elle, chercherait bientôt un amant qui lui

rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris sur le

pied de la passion la plus désintéressée; mais notre planète en décidait

autrement. Il fallait sans doute, pour le châtiment de cette femme

superbe et emportée, et pour me jeter dans des embarras d'une autre

espèce, qu'elle conçût un amour effréné pour moi.

Déjà je n'étais plus le maître de revenir le soir à mon auberge, et

j'étais accablé, pendant la journée, de billets, de messages et de

surveillants.

On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui n'avait pas encore

trouvé d'objet s'en prenait à toutes les femmes qui pouvaient attirer

mes regards, et aurait exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles,

si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisais dans ce tourment

presque perpétuel; mais il fallait bien y vivre. Je cherchais de bonne

foi à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du goût

dangereux que je me connaissais; cependant une scène plus vive se

préparait.

J'étais sourdement observé dans mon auberge, par les ordres de la

courtisane. «Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page

qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, et que vous

ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans votre

appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite austère?

car on ne le voit jamais dans Venise.

--Mon page, répondis-je, est un jeune homme bien né, de l'éducation

duquel je suis chargé par devoir. C'est...

--C'est, reprit-elle, les yeux enflammés de courroux, traître; c'est une

femme. Un de mes affidés lui a vu faire sa toilette, par le trou de la

serrure...

--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme...

--N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleurait: on l'a

vue; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment des coeurs

qui se donnent à toi. Tu l'as abusée comme tu m'abuses, et tu

l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette personne; et, si tes

prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle la

tienne de moi. Tu lui dois un sort: je le lui ferai; mais je veux

qu'elle disparaisse demain.

--Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous

ai juré, je vous le répète, et vous jure encore que ce n'est pas une

femme; et plût au ciel!...

--Que veulent dire ces mensonges, et ce plût au ciel! monstre?

Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources; je te

démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de

l'entendre.»

Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être

point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard.

Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta: elle

témoigna quelque inquiétude sur ma santé: je répondis qu'elle n'était

point altérée. Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison avec

Olympia, et il n'y avait eu aucun changement dans sa conduite à mon

égard, mais on en remarquait dans ses traits; il y avait, sur le ton

général de sa physionomie, une teinte d'abattement et de mélancolie.

Le lendemain, à peine étais-je éveillé que Biondetta entre dans ma

chambre, une lettre à la main. Elle me la remet, et je lis:

_Au prétendu Biondetto._

«Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire chez don

Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas excusable, et en de

trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce cavalier vous

aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore

tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes

sage autant que belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous

êtes en âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait;

une âme sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur

la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il

faut qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a fait

abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par

conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez à vouloir

être trompée et malheureuse, et à en faire d'autres, attendez-vous à

tout ce que le désespoir peut suggérer de plus violent à une rivale.

J'attends votre réponse.»

Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. «Répondez, lui

dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi

combien elle est...

--Vous la connaissez, don Alvare? n'appréhendez-vous rien

d'elle?...--J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps, ainsi je la

quitte; et pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin une

jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta.» Je m'habillai

sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je

réfléchissais aux menaces d'Olympia. «Pauvre folle! disais-je, elle

veut tuer...» Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le

mot.

Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi, je dînai; et,

craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât cher la courtisane,

je me déterminai à ne pas sortir de la journée.

Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le quitte;

je vais à la fenêtre, et la foule et la variété des objets me choquent

au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans mon

appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation

continuelle du corps.

Dans cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe

sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service

qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré;

l'obscurité du lieu me plaît; je m'assieds sur un coffre et y passe

quelques minutes.

Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce

voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une

porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique

l'oeil.

Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés,

dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le

silence.

«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le

premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.»

Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les

mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait devant

elle un livre fermé sur le pupitre; elle prélude et chante à demi-voix

en s'accompagnant.

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 2 / 12 段