Cette délibération fut assez courte, quoiqu'un peu troublée

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed

Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)

BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

JACQUES CAZOTTE

* * *

LE DIABLE AMOUREUX

L'HONNEUR PERDU ET RECOUVRÉ

RACHEL, OU LA BELLE JUIVE

* * *

PARIS

LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)

_Près le Palais-Royal_

1905

Tous droits réservés

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS

Jacques Cazotte est né en 1720, à Dijon, où son père était greffier des

états de Bourgogne. Il fit ses études chez les jésuites de sa ville

natale et fut appelé à Paris pour y achever son éducation. Il entra dans

l'administration de la marine, fut nommé en 1747 commissaire et ensuite

contrôleur des îles du Vent, à la Martinique. Entre temps il se livra à

la littérature légère, multipliant les fables, les chansons, composa,

son poème héroï-comique, _Ollivier_, qui restera, avec le _Diable

amoureux_, le meilleur témoignage de son imagination facile et enjouée.

En 1759, il revint en France avec sa retraite et le titre de

commissaire général de la marine. Il avait cédé au père de La Valette,

supérieur de la mission des jésuites, tout ce qu'il possédait à la

Martinique en terres, en nègres et en effets, et n'avait reçu en

payement que des lettres de change sur la compagnie des jésuites de

Paris. Ceux-ci les laissèrent protester, ce qui fit perdre à Cazotte le

fruit du travail de toute sa vie, et le contraignit à plaider contre ses

anciens maîtres. C'est à cette époque qu'il se fit initier aux mystères

de la société des illuminés martinistes; il y puisa cette sorte de

mysticisme qui, combiné de la façon la plus bizarre avec les doctrines

de l'Évangile, fit de lui un rêveur extatique, un assembleur de

prédictions politiques plus ou moins réalisées. Tout le monde a entendu

parler de cette singulière conversation dans laquelle Cazotte, en 1788,

aurait prophétisé la triste fin de personnages politiques avec lesquels

il se trouvait journellement en contact. Il paraît avéré que cette

étrange prophétie est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, et que le

grave Laharpe devrait endosser la responsabilité de cette lugubre

invention, arrangée après coup, comme pour prouver qu'il savait être un

fantaisiste à ses heures perdues. Quoi qu'il en soit, nous ne croyons

pas devoir priver nos lecteurs de ce curieux, morceau:

PROPHÉTIE DE CAZOTTE RAPPORTÉE PAR LAHARPE

Il me semble que c'était hier, et cependant au commencement de 1788,

nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand

seigneur et homme d'esprit. La compagnie était nombreuse et de tout

état; gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens, etc.:

on avait fait grand'chère comme de coutume. Au dessert, les vins de

Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de bonne compagnie

cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton. On en était

alors venu, dans le monde, au point où tout est permis pour faire rire.

Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes

dames avaient écouté, sans avoir même recours à l'éventail. De là un

déluge de plaisanteries sur la religion; l'un citait une tirade de la

_Pucelle_, l'autre rappelait ces vers _philosophiques_ de Diderot:

Et des boyaux du dernier prêtre

Serrer le cou du dernier roi.

et d'applaudir. Un troisième se lève; et, tenant son verre plein: _Oui,

messieurs_, s'écrie-t-il, _je suis aussi sûr qu'il n'y a pas de Dieu,

que je suis sûr qu'Homère est un sot;_ et en effet il était sûr de l'un

comme de l'autre, et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait

là des convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre. La

conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur la

révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convint que c'était là le

premier titre de sa gloire. «Il a donné le ton à son siècle, et s'est

fait lire dans l'antichambre comme dans le salon.» Un des convives nous

raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le

poudrant: «_Voyez-vous, monsieur; quoique je ne sois qu'un misérable

carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre_.» On conclut que la

révolution ne tardera pas à se consommer, qu'il faut absolument _que la

superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie_, et l'on en

est à calculer la probabilité de l'époque, et quels seront ceux de la

société qui verront le règne de la raison. Les plus vieux se

plaignaient de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes se réjouissaient d'en

avoir une espérance très vraisemblable, et l'on félicitait surtout

l'Académie d'avoir _préparé le grand oeuvre_ et d'avoir été le chef-lieu,

le centre, le mobile de la liberté de penser.

Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de cette

conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques

plaisanteries sur notre bel enthousiasme. C'était Cazotte, homme aimable

et original, mais malheureusement infatué des rêveries des illuminés. Il

prend la parole; et du ton le plus sérieux: «Messieurs, dit-il, soyez

satisfaits, vous verrez toute cette _grande et sublime révolution_ que

vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète; je vous le

répète, vous la verrez.» On lui répond par le refrain connu, _faut pas

être grand sorcier pour ça_.--Soit, mais peut-être faut-il l'être un peu

plus pour ce qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de

cette _révolution_, ce qui en arrivera pour vous tous tant que vous êtes

ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l'effet bien prouvé, la

conséquence bien reconnue?--Ah! voyons (dit Condorcet, avec son air et

son rire sournois et niais), un philosophe n'est pas fâché de rencontrer

un prophète.--Vous M. de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé

d'un cachot; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous

dérober au bourreau, du poison que _le bonheur_ de ce temps-là vous

forcera de porter toujours sur vous.»

Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est

sujet à rêver tout éveille, et l'on rit de plus belle. «M. Cazotte, le

conte que vous nous faites ici n'est pas si plaisant que votre _Diable

amoureux_. Mais, quel diable vous a mis dans la tête ce _cachot_, ce

_poison_ et ces _bourreaux_? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de

commun avec la _philosophie_ et le _règne de la raison_?--C'est

précisément ce que je vous dis; c'est au nom de la philosophie, de

l'humanité, de la liberté; c'est sous le règne de la raison qu'il vous

arrivera de finir ainsi; et ce sera bien le _règne de la raison_, car

alors elle aura des temples, et même il n'y aura plus, dans toute la

France, en ce temps-là, que des _temples de la raison_.--Par ma foi (dit

Chamfort, avec le sourire du sarcasme), vous ne serez pas un des prêtres

de ces temps-là.--Je l'espère; mais vous, M. Chamfort, qui en serez un

et très digne de l'être, vous vous couperez les veines de vingt-deux

coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après.»

On se regarde et on rit encore. «Vous, M. Vicq-d'Azyr, vous ne vous

ouvrirez pas les veines vous-même, mais après, vous les ferez ouvrir six

fois dans un jour, au milieu d'un accès de goutte, pour être plus sûr de

votre fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, M. de Nicolaï, sur

l'échafaud; vous, M. Bailly, sur l'échafaud; vous, M. de Malesherbes,

sur l'échafaud....--Ah! Dieu soit béni, dit Roucher, il paraît que

monsieur n'en veut qu'à l'Académie; il vient d'en faire une terrible

exécution; et moi, grâce au ciel!...--Vous! vous mourrez aussi sur

l'échafaud.» Oh! c'est une gageure (s'écrie-t-on de toute part), il a

juré de tout exterminer. «Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.--Mais

nous serons donc subjugués par les Turcs et les

Tartares?...--Encore....--Point du tout; je vous l'ai dit, vous serez

alors gouvernés par la seule _philosophie_, par la seule _raison_. Ceux

qui vous traiteront ainsi seront tous des _philosophes_, auront à tout

moment dans la bouche les mêmes phrases que vous débitez depuis une

heure, répéteront toutes vos maximes, citeront, comme vous, les vers de

Diderot et de la _Pucelle_.» On se disait à l'oreille: Vous voyez bien

qu'il est fou (car il gardait le plus grand sérieux). «Est-ce que vous

ne voyez pas qu'il plaisante; et vous savez qu'il entre toujours du

merveilleux dans ses plaisanteries.--Oui, répondit Chamfort, mais son

merveilleux n'est pas gai, il est trop patibulaire; et quand tout cela

arrivera-t-il?--Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis

ne soit accompli.

--Voilà bien des miracles! (et cette fois c'était moi qui parlais), et

vous ne m'y mettez pour rien.--Vous y serez pour un miracle tout au

moins aussi extraordinaire; vous serez alors chrétien.

Grandes exclamations. «Ah! reprit Chamfort; je suis rassuré, si nous ne

devons périr que quand Laharpe sera chrétien, nous sommes immortels.

--Pour ça, dit alors la duchesse de Grammont, nous sommes bien

heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les

_révolutions_. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en

mêlions toujours un peu, mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas a

nous, et notre sexe....--Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas

cette fois, et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez

traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.--Mais

qu'est-ce que vous nous dites donc là, M. Cazotte? c'est la fin du monde

que vous nous prêchez.--Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est

que vous, madame la duchesse, vous serez conduite à l'échafaud, vous et

beaucoup d'autres dames avec vous, dans la charrette et les mains liées

derrière le dos.--Ah! j'espère que dans ce cas-là j'aurai du moins un

carrosse drapé de noir.--Non, madame; de plus grandes dames que vous

iront comme vous en charrette et les mains liées comme vous.--De plus

grandes dames! quoi! les princesses du sang?--De plus grandes dames

encore....» Ici, un mouvement très sensible dans toute la compagnie, et

la figure du maître se rembrunit. On commençait à trouver que la

plaisanterie était forte. Madame de Grammont, pour dissiper le nuage,

n'insista pas sur cette dernière réponse et se contenta de dire du ton

le plus léger: _Vous verrez qu'il ne me laissera seulement pas un

confesseur_.--Non, madame, vous n'en aurez pas, ni vous, ni personne;

le dernier supplicié qui en aura un par grâce, sera....»

Il s'arrêta un moment. «Eh bien! quel est donc l'heureux mortel qui aura

cette prérogative?--C'est la seule qui lui restera, et ce sera le roi de

France.»

Le maître de la maison se leva brusquement et tout le monde avec lui. Il

alla vers M. Cazotte et lui dit avec un ton pénétré: «Mon cher M.

Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous la poussez

trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes et

vous-même.» Cazotte ne répondit rien et se disposait à se retirer, quand

madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et ramener la

gaieté, s'avança vers lui: «Monsieur le prophète, qui nous dites à nous

tous notre bonne aventure, vous ne nous dites rien de la vôtre.» Il fut

quelque temps en silence et les yeux baissés: «Vous, madame, avez-vous

lu le siège de Jérusalem, dans Josèphe?--Oh! sans doute, qui est-ce qui

n'a pas lu ça? mais faites comme si je ne l'avais pas lu.--Eh bien,

madame, pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des

remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant incessamment

d'une voix sinistre et tonnante: _Malheur à Jérusalem!_ et le septième

jour il cria: _Malheur à Jérusalem! malheur à moi-même!_ et dans le

moment, une pierre énorme lancée par les machines ennemies, l'atteignit

et le mit en pièces.» Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa

révérence et sortit.

* * *

Cazotte, qui maniait agréablement le vers eut le rare honneur de voir

attribuer à Voltaire une bonne partie de ses poésies (on peut, entre

autres, lire dans l'_Almanach des Muses_ de 1773, sous le nom du grand

homme, un joli conte de notre auteur ayant pour titre: _la Brunette

Anglaise_). Le caractère de son talent était une gaîté facile, une rare

abondance d'imagination, un art de récit tranchant, par son tour

particulier, avec le faire des conteurs à la mode qui cultivaient le

même genre avec d'autres moyens de séduction. S'il n'occupe point la

première place, il tient dignement la seconde, comme il est facile de

s'en convaincre en parcourant ses nouvelles et ses contes arabes,

accommodés au goût sceptique de notre nation.

La Révolution, dont il combattit les principes, l'arracha aux paisibles

fonctions de maire de la commune de Pierry, près d'Épernay, où il avait

vécu la meilleure part de sa vie depuis son retour des colonies. Un

instant il échappa à la mort, grâce à l'héroïsme de sa fille; mais sa

correspondance compromettante avec Pouteau, secrétaire de la liste

civile, trouvée dans la fameuse armoire de fer, avait fait pressentir le

funeste dénoûment qui ravit l'aimable conteur à ses amis et aux lettres

françaises (1792). Ses oeuvres ont été publiées un grand nombre de fois;

la meilleure et la plus complète édition est celle de 1817 (Paris, J.-F.

Bastien, 4 vol. in-8°). Si, comme nous l'espérons, le _Diable amoureux_

obtient un regain du succès qui l'accueillit à son aurore, nous mettrons

le public à même de juger plus à fond l'ingéniosité de cet esprit

charmant dont la réputation est loin d'égaler le mérite.

* * *

La première édition du _Diable amoureux_ était accompagnée de

singulières gravures, que Cazotte a commentées à sa manière, dans l'avis

qui précède le conte, si bien qu'on se demande s'il a parlé sérieusement

ou s'il a raillé, lorsqu'il s'étend si complaisamment sur ces informes

vignettes dont les enfants de nos jours, élevés dans l'admiration des

images d'Épinal, ne voudraient point entreprendre l'enluminure. À une

époque où les Moreau, les Cochin, les Saint-Aubin et les Gravelot

prodiguaient leurs coquets chefs-d'oeuvre, il n'eût pas été permis de

leur préférer ces grossières ébauches, et Cazotte n'était pas homme à

méconnaître les productions si gracieusement spirituelles de ses

contemporains. La boutade qui termine le susdit avis au lecteur atteste

amplement que l'auteur du conte n'était rien moins qu'un esprit naïf...

«Qu'il nous soit permis seulement de dire _un mot_ de l'ouvrage. Il a

été rêvé en une nuit et écrit en un jour: ce n'est point, comme à

l'ordinaire, un vol fait à l'auteur; il l'a écrit pour son plaisir et un

peu pour l'édification de ses concitoyens, car il est très moral; le

style en est rapide, point d'esprit à la mode, point de métaphysique,

point de science, encore moins de jolies impiétés et de hardiesses

philosophiques; seulement un petit assassinat pour ne pas heurter de

front le goût actuel, et voilà tout. Il semble que l'auteur ait senti

qu'un homme qui a la tête tournée d'amour est déjà bien à plaindre: mais

lorsqu'une jolie femme est amoureuse de lui, le caresse, l'obsède, le

mène et veut à toute force s'en faire aimer, c'est le diable...»

* * *

LE DIABLE AMOUREUX

NOUVELLE ESPAGNOLE

J'étais à vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: nous

vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens, c'est-à-dire

des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire; et nous

philosophions dans nos quartiers quand nous n'avions plus d'autre

ressource.

Un soir, après nous être épuisés en raisonnements de toute espèce autour

d'un très petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons secs, le

discours tomba sur la cabale et les cabalistes.

Un d'entre nous prétendait que c'était une science réelle, et dont les

opérations étaient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenaient que

c'étaient un amas d'absurdités, une source de friponneries, propres à

tromper les gens crédules et à amuser les enfants.

Le plus âgé d'entre nous, Flamand d'origine, fumait une pipe d'un air

distrait, et ne disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient

spectacle à travers ce charivari discordant qui nous étourdissait, et

m'empêchait de prendre part à une conversation trop peu réglée pour

qu'elle eût de l'intérêt pour moi.

Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançait: on se

sépara, et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi.

Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés sur

la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.

--Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit:

pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée?

--C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire que d'approuver ou

blâmer ce que je ne connais pas: je ne sais même ce que veut dire le mot

_cabale_.

--Il a plusieurs significations, me dit-il: mais ce n'est point d'elles

dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une

science qui enseigne à transformer les métaux, et à réduire les esprits

sous notre obéissance?

--Je ne connais rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que je

suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un

carlin au jeu, à l'auberge et ailleurs, et ne peux rien assurer ni nier

sur l'essence des uns et des autres, sur les modifications et

impressions dont ils sont susceptibles.

--Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance; elle vaut bien

la doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, et si

vous n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre

naturel, la franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit me

plaisent: je sais quelque chose de plus que le commun des hommes:

jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de

vous conduire avec prudence, et vous serez mon écolier.

--L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est très

agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai que

naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connaissances ordinaires;

elles m'ont toujours semblé trop bornées, et j'ai deviné cette sphère

élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais quelle est la

première clef de la science dont vous parlez? Selon ce que disaient nos

camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes qui nous

instruisent; peut-on se lier avec eux?

--Vous avez dit le mot, Alvare: on n'apprendrait rien de soi-même; quant

à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une preuve sans

réplique.»

Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe: il frappe trois coups

pour faire sortir un peu de cendre qui restait au fond, la pose sur la

table assez près de moi. Il élève la voix: «Calderon, dit-il, venez

chercher ma pipe, allumez-la, et rapportez-la moi.»

Il finissait à peine le commandement, je vois disparaître la pipe; et,

avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel était ce

Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était de retour, et mon

interlocuteur avait repris son occupation.

Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac que pour

jouir de la surprise qu'il m'occasionnait; puis se levant, il dit: «Je

prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher;

soyez sage, et nous nous reverrons.»

Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées nouvelles, dont je me

promettais de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le vis

le lendemain, les jours ensuite; je n'eus plus d'autre passion, je

devins son ombre.

Je lui faisais mille questions; il éludait les unes et répondait aux

autres d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la

religion de ses pareils. «C'est, me répondit-il, la religion naturelle.»

Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadraient plus avec

mes penchants qu'avec mes principes; mais je voulais venir à mon but, et

ne devais pas le contrarier.

--Vous commandez aux esprits, lui disais-je; je veux comme vous être en

commerce avec eux: je le veux, je le veux.

--Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve;

vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut aborder

sans crainte de cette sublime catégorie...

--Eh! me faut-il bien du temps?...--Peut-être deux ans...--J'abandonne

ce projet, m'écriai-je; je mourrais d'impatience dans l'intervalle, vous

êtes cruel, Soberano. Vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que

vous avez créé dans moi: il me brûle...

--Jeune homme, je vous croyais plus de prudence; vous me faites trembler

pour vous et pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer des esprits

sans aucune des préparations?...

--Eh! que pourrait-il m'en arriver?...--Je ne dis pas qu'il dût

absolument vous en arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est

notre faiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne: dans le fond,

nous sommes nés pour les commander...--Ah! je les commanderai...--Oui,

vous avez le coeur chaud; mais si vous perdez la tête, s'ils vous

effrayent à certain point?...

--S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour

m'effrayer...--Quoi! quand vous verriez le diable?...--Je tirerais les

oreilles au grand diable d'enfer...

--Bravo! Si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, et je

vous promets mon assistance. Vendredi prochain je vous donne à dîner

avec deux des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin.»

Nous n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu avec

tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon camarade

deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La

conversation roule sur des choses indifférentes.

Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de Portici.

Nous sommes en route: nous arrivons. Ces restes des monuments les plus

augustes, écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent à mon

imagination des idées qui ne m'étaient pas ordinaires. Voilà, disais-je,

le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de l'industrie des

hommes. Nous avançons dans les ruines et enfin nous sommes parvenus

presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si obscur,

qu'aucune lumière extérieure n'y pouvait pénétrer.

Mon camarade me conduisait par le bras; il cesse de marcher, et je

m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil et allume une bougie. Le

séjour où nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je découvre que

nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq pieds en

carré à peu près, et ayant quatre issues. Mon camarade, à l'aide d'un

roseau qui lui servait d'appui dans sa marche, trace un cercle autour de

lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en sort après y

avoir dessiné quelques caractères. «Entrez dans ce penthacle, mon brave,

me dit-il, et n'en sortez qu'à de bonnes enseignes...

--Expliquez-vous mieux; à quelles enseignes en dois-je sortir?...--Quand

tout vous sera soumis; mais avait ce temps, si la frayeur vous faisait

faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les plus

grands.»

Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de

quelques mots que je n'oublierai jamais. «Récitez, me dit-il, cette

conjuration avec fermeté, et appelez ensuite à trois fois clairement

_Béelzébut_, et surtout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire.»

Je me rappelai que je m'étais vanté de lui tirer les oreilles. Je

tiendrai parole, me dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. «Nous

vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez fini, vous

nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte par laquelle

vous devez sortir pour nous rejoindre.» Ils se retirent.

Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate: je fus au

moment de les rappeler; mais il y avait trop à rougir pour moi; c'était

d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la

place où j'étais, je tins un moment conseil. On a voulu m'effrayer,

dis-je; on veut voir si je suis pusillanime. Les gens qui m'éprouvent

sont à deux pas d'ici, et à la suite de mon évocation je dois m'attendre

à quelques tentatives de leur part pour m'épouvanter. Tenons bon;

tournons la raillerie contre les mauvais plaisants.

Cette délibération fut assez courte, quoiqu'un peu troublée par le

ramage des hiboux et des chats-huants qui habitaient les environs, et

même l'intérieur de ma caverne.

Un peu rassuré par mes réflexions, je me rasseois sur mes reins; je me

piète; je prononce l'évocation d'une voix claire et soutenue; et en

grossissant le son, j'appelle à trois reprises et à très courts

intervalles, _Béelzébut_.

Un frisson courait dans toutes mes veines, et mes cheveux se hérissaient

sur la tête.

À peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battants, vis-à-vis de

moi, au haut de la voûte: un torrent de lumière plus éblouissante que

celle du jour fond par cette ouverture: une tête de chameau horrible,

autant par sa grosseur que par sa forme se présente à la fenêtre:

surtout elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la

gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: _Che

vuoi?_ Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à

l'envi du terrible _Che vuoi?_

Je ne saurais peindre ma situation; je ne saurais dire qui soutint mon

courage et m'empêcha de tomber en défaillance à l'aspect de ce tableau,

au bruit plus effrayant encore qui retentissait à mes oreilles.

Je sentis la nécessité de rappeler mes forces: une sueur froide allait

les dissiper; je fis un effort sur moi. Il faut que notre âme soit bien

vaste et ait un prodigieux ressort; une multitude de sentiments,

d'idées, de réflexions touchent mon coeur, passent dans mon esprit, et

font leur impression toutes à la fois.

La résolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe

hardiment le spectre. «Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te

montrant sous cette forme hideuse?»

Le fantôme balance un moment: «Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix

plus bas...--L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître?

Si tu viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable et un ton

soumis.

--Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour

vous être agréable?»

La première idée qui me vint à la tête étant celle d'un chien: «Viens,

lui dis-je, sous la figure d'un épagneul.»

À peine avais-je donné l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le col de

seize pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon, et

vomit un épagneul blanc à soies fines et brillantes, les oreilles

traînantes jusqu'à terre.

La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste

sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi.

Il tournait tout autour du cercle en remuant la queue et faisant des

courbettes. «Maître, me dit-il, je voudrais bien vous lécher l'extrémité

des pieds; mais le cercle redoutable qui vous environne me repousse.»

Ma confiance était montée jusqu'à l'audace: je sors du cercle, je tends

le pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer les

oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander grâce; je vis

que c'était une petite femelle. «Lève-toi, lui dis-je; je te pardonne:

tu vois que j'ai compagnie, ces messieurs attendent à quelque distance

d'ici; la promenade a dû les altérer; je veux leur donner une collation;

il faut des fruits, des conserves, des glaces, des vins de Grèce; que

cela soit bien entendu; éclaire et décore la salle sans faste, mais

proprement. Vers la fin de la collation, tu viendras en virtuose du

premier talent, et tu porteras une harpe; je t'avertirai quand tu devras

paraître. Prends garde à bien jouer ton rôle, mets de l'expression dans

ton chant, de la décence, de la retenue dans ton maintien...

--J'obéirai, maître, mais sous quelle condition...

--Sous celle d'obéir, esclave. Obéis, sans réplique, ou...

--Vous ne me connaissez pas, maître; vous me traiteriez avec moins de

rigueur; j'y mettrais peut-être l'unique condition de vous désarmer et

de vous plaire.

Le chien avait à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois mes

ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève à

l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts de

mousse, prenaient une teinte douce, des formes agréables; c'était un

salon de marbre jaspé. L'architecture présentait un cintre soutenu par

des colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois

bougies, y répandaient une lumière vive, également distribuée.

Un moment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de tous

les apprêts de notre régal; les fruits et les confitures étaient de

l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle apparence.

La porcelaine, employée au service et sur le buffet, était du Japon. La

petite chienne faisait mille tours dans la salle, mille courbettes

autour de moi, comme pour hâter le travail, et me demander si j'étais

satisfait.

«Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, et allez

dire à ces messieurs qui sont près d'ici que je les attends, et qu'ils

sont servis.»

À peine avais-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un page

à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé: peu après il

revint, conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux amis.

Préparés à quelque chose d'extraordinaire, par l'arrivée et le

compliment du page, ils ne l'étaient pas au changement qui s'était fait

dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête

occupée, je me serais plus amusé de leur surprise; elle éclata par leur

cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs

attitudes.

«Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour

de moi, il nous en reste à faire pour regagner Naples: j'ai pensé que ce

petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez bien excuser

le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de l'impromptu.»

Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la scène et

la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyaient invités. Je

m'en aperçus; et, résolu de terminer une aventure dont intérieurement je

me défiais, je voulus en tirer tout le parti possible, en forçant même

la gaîté qui fait le fond de mon caractère.

Je les pressais de se mettre à table, le page avançait les siéges avec

une promptitude merveilleuse. Nous étions assis: j'avais rempli les

verres, distribué des fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler et

manger, les autres restaient béantes; cependant je les engageai à

entamer les fruits, ma confiance les détermina: je porte la santé de la

plus jolie courtisane de Naples: nous la buvons. Je parle d'un opéra

nouveau, d'une _Improvisatrice_ romaine arrivée depuis peu, et dont les

talents font du bruit à la cour: je reviens sur les talents agréables,

la musique, la sculpture; et par occasion je les fais convenir de la

beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille

se vide, est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie, et le

service ne languit pas un instant. Je jette l'oeil sur lui à la dérobée:

figurez-vous l'amour en trousse de page; mes compagnons d'aventure le

lorgnaient de leur côté d'un air où se peignaient la surprise, le

plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation me déplut; je

vis qu'il était temps de la rompre. «Biondetto, dis-je au page, la

signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez si elle ne

serait point arrivée.» Biondetto sort de l'appartement.

Mes hôtes n'avaient point encore eu le temps de s'étonner de la

bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina

entre tenant sa harpe; elle était dans un déshabillé étoffé et modeste;

un chapeau de voyage et un crêpe très clair sur les yeux; elle pose sa

harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce: «Seigneur don

Alvare, dit-elle, je n'étais point prévenue que vous eussiez compagnie;

je ne me serais point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs

voudront bien excuser une voyageuse.»

Elle s'assied et nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit

festin, auxquels elle touche par complaisance. «Quoi! madame, lui

dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne saurait vous y

retenir?»

--Un engagement déjà ancien m'y force, seigneur; on a eu des bontés pour

moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de revenir, et

j'ai touché des arrhes; sans cela, je n'aurais pu me refuser aux

avantages que m'offrait ici la cour, et à l'espoir de mériter les

suffrages de la noblesse napolitaine distinguée par son goût au-dessus

de toute celle d'Italie.»

Les deux Napolitains se courbent pour répondre à l'éloge, saisis par la

vérité de la scène, au point de se frotter les yeux. Je pressai la

virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle était

enrhumée, fatiguée; elle craignait avec justice de déchoir dans notre

opinion. Enfin elle se détermina à exécuter un récitatif _obligé_ et une

ariette pathétique qui terminaient le troisième acte de l'opéra dans

lequel elle devait débuter.

Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée,

tout à la fois blanche et purpurine, dont les doigts insensiblement

arrondis par le bout étaient terminés par un ongle dont la forme et la

grâce étaient inconcevables; nous étions tous surpris, nous croyions

être au plus délicieux concert.

La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'âme, plus

d'expression: on ne saurait rendre plus, en chargeant moins. J'étais ému

jusqu'au fond du coeur, et j'oubliais presque que j'étais le créateur du

charme qui me ravissait.

La cantatrice m'adressait les expressions tendres de son récit et de son

chant. Le feu de ses regards perçait à travers le voile; il était d'un

pénétrant, d'une douceur inconcevables: ces yeux ne m'étaient pas

inconnus. Enfin, en assemblant les traits, tels que le voile me les

laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de Biondetto;

mais l'élégance, l'avantage de la taille se faisaient beaucoup plus

remarquer sous l'ajustement de femme, que sous l'habit de page.

Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes

éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive pour nous

donner lieu d'admirer la diversité de ses talents. «Non, répondit-elle;

je m'en acquitterais mal dans la disposition d'âme où je suis:

d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour

vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est voilée: vous êtes

prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a

conduite, je suis à ses ordres; je vous demande en grâce d'agréer mes

excuses, et de me permettre de me retirer.» En disant cela, elle se

lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains; et, après

l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'était

introduite, je rejoins la compagnie.

Je devais avoir inspiré de la gaieté, et je voyais de la contrainte dans

les regards; j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais trouvé

délicieux; il m'avait rendu mes forces, ma présence d'esprit: Je doublai

la dose, et, comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui s'était

remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma voiture.

Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mon intention.

«Vous avez ici un équipage, me dit Soberano?--Oui, répliquai-je, je me

suis fait suivre, et j'ai imaginé que si notre partie se prolongeait,

vous ne seriez pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un

coup, nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin.»

Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre suivi de deux grands

estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. «Seigneur don

Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; elle

est au delà, mais tout auprès de ces débris dont ces lieux-ci sont

entourés.» Nous nous levons, Biondetto et les estafiers nous précèdent;

on marche.

Comme nous ne pouvions aller quatre de front entre des bases et des

colonnes brisées, Soberano, qui se trouvait seul à côté de moi, me serra

la main. «Vous me donnez un beau régal, ami; il vous coûtera cher.

--Ami, répliquai-je, je suis trop heureux s'il vous a fait plaisir; je

vous le donne pour ce qu'il me coûte.»

Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un

cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres aussi commode

qu'on eût pu le désirer. J'en fais les honneurs, et nous prenons

légèrement le chemin de Naples.

Nous gardâmes quelque temps le silence: enfin un des amis de Soberano le

rompt. «Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut que

vous ayez fait des conventions singulières. Jamais personne ne fut servi

comme vous l'êtes, et depuis quarante ans que je travaille, je n'ai pas

obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour vous dans

une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il soit

possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent qu'on ne

songe à les réjouir. Enfin, vous savez vos affaires, vous êtes jeune; à

votre âge, on désire trop pour se laisser le temps de réfléchir, et on

précipite ses jouissances.»

Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait en me parlant et me

donnait le temps de penser à ma réponse.

--J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs

distinguées; j'augure qu'elles seront très courtes, et ma consolation

sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis.» On vit que je me

tenais sur la réserve, et la conversation tomba.

Cependant le silence amena la réflexion: je me rappelai les discours de

Soberano et de Bernadillo, et conclus que je venais de sortir du plus

mauvais pas dans lequel une curiosité vaine et la témérité eussent

jamais engagé un homme de ma sorte. Je ne manquais pas d'instruction,

j'avais été élevé jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo de

Maravillas, mon père, gentilhomme sans reproche, et par dona Mencia, ma

mère, la femme la plus religieuse, la plus respectable qui fût dans

l'Estramadure. «Oh! ma mère! disais-je, que penseriez-vous de votre

fils, si vous l'aviez vu, si vous le voyiez encore? Mais cela ne durera

pas, je m'en donne parole.»

Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis chez eux les amis

de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier. Le brillant de mon

équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes en revue,

mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du carrosse,

frappèrent encore davantage les spectateurs.

Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la main

des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire à mon

appartement: mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres,

voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je

venais de faire la montre. «C'en est assez, Carle, lui dis-je en entrant

dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous: allez vous reposer, je

vous parlerai demain.»

Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur

nous; ma situation était moins embarrassante au milieu de la compagnie

dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux que je venais

de traverser.

Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les

yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui

monte sensiblement au visage: sa contenance décèle de l'embarras et

beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler.

«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce

que vous avez fait pour moi, mais comme vous vous étiez payé d'avance,

je pense que nous sommes quittes...

--Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce

prix...

--Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de reste,

donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyiez payé

promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à l'auberge,

au tailleur...

--Vous plaisantez hors de propos...

--Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous

retirer, car il est tard et il faut que je me couche...

--Et vous me renverriez incivilement à l'heure qu'il est? Je n'ai pas dû

m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis

savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue, et ont

deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez quelque

égard pour les bienséances de mon état, mais votre procédé pour moi est

flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée...

--Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des

égards? Eh bien! pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour

vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure...

--Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis...--Puis-je

l'ignorer?...--Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos

préventions; mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux

yeux: c'est à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus

grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet,

m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me

donner à vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les

plus cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que la

vôtre, d'asile que votre chambre; me la fermerez-vous, Alvare? Sera-t-il

dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, cette

indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible, un être

faible dénué de tout autre secours que le sien, en un mot, une personne

de mon sexe?»

Je reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras;

mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je

suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y

penser de me prendre par mon serment. Quand ma mère me donna ma première

épée, elle me fit jurer sur la garde, de servir toute ma vie les femmes

et de n'en pas désobliger une seule. Quand ce serait ce que je pense que

c'est aujourd'hui...

--Eh bien! cruel, à quel titre que ce soit, permettez-moi de coucher

dans votre chambre...

--Je le veux pour la rareté du fait et mettre le comble à la bizarrerie

de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous voie

ni ne vous entende; au premier mot, au premier mouvement, capables de me

donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix pour vous demander

à mon tour: _Che vuoi?_»

Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller.

«Vous aiderai-je, me dit-on... Non, je suis militaire et me sers

moi-même. Je me couche.»

À travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger dans

le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une

garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe

d'un de mes manteaux qui était sur un siége, éteint la lumière, et la

scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon

lit, où je ne pouvais trouver le sommeil.

Il semblait que le portrait du page fut attaché au ciel du lit et aux

quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçais en vain de lier

avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avais vu;

la première apparition servait à relever le charme de la dernière.

Ce chant mélodieux, que j'avais entendu sous la voûte, ce son de voix

ravissant, ce parler qui semblait venir du coeur, retentissaient encore

dans le mien, et excitaient un frémissement singulier.

«Ah! Biondetta, disais-je, si vous n'étiez pas un être fantastique! si

vous n'étiez pas ce vilain dromadaire.

»Mais à quel mouvement me laissé-je emporter? J'ai triomphé de la

frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je

en attendre? ne tiendrait-il pas toujours de son origine?

»Le feu de ses regards si touchants, si doux, est un cruel poison. Cette

bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche et en apparence si naïve,

ne s'ouvre que pour des impostures. Ce coeur, si c'en était un, ne

s'échaufferait que pour une trahison.»

Pendant que je m'abandonnais aux réflexions occasionnées par les

mouvements divers dont j'étais agité, la lune, parvenue au haut de

l'hémisphère, et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons dans

ma chambre à travers trois grandes croisées.

Je faisais des mouvements prodigieux dans mon lit; il n'était pas neuf,

le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenaient mon sommier

tombent avec fracas.

Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. «Don Alvare,

quel malheur vient de vous arriver?»

Comme je ne la perdais pas de vue, malgré mon accident, je la vis se

lever, accourir: sa chemise était une chemise de page, et au passage, la

lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avait paru gagner au

reflet.

Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposait qu'à être un

peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans

les bras de Biondetta.

«Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je, retirez-vous. Vous courez sur le

carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer, retirez-vous...--Mais

vous êtes mal à votre aise...--Oui, vous m'y mettez actuellement;

retirez-vous, ou, puisque vous voulez être cachée chez moi, et près de

moi, je vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araignée qui

est à l'encoignure de ma chambre.» Elle n'attendit pas la fin de la

menace, et alla se coucher sur sa natte, en sanglotant tout bas.

La nuit s'achève, et la fatigue prenant le dessus, me procure quelques

moments de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour; on devine la route que

prirent mes premiers regards. Je cherchais des yeux mon page.

Il était assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit

tabouret; il avait étalé ses cheveux, qui tombaient jusqu'à terre, en

couvrant, en boucles flottantes et naturelles, son dos et ses épaules,

et même entièrement son visage.

Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa chevelure avec ses doigts.

Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse

forêt de cheveux blonds-cendrés; leur finesse était égale à toutes leurs

autres perfections; un petit mouvement que j'avais fait ayant annoncé

mon réveil, elle écarte avec ses doigts les boucles qui lui ombrageaient

le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant d'entre les

vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses parfums.

«Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne, il y en a dans le tiroir de ce

bureau. Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont

rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend

son pourpoint, met le comble à son ajustement, et s'assied sur son siége

d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitait vivement la

compassion.

S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journée mille tableaux plus

piquants les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas; amenons

le dénouement, s'il est possible.»

Je lui adresse la parole. «Le jour est venu, Biondetta; les bienséances

sont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre sans craindre le

ridicule.

--Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur;

mais vos intérêts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée.

Ils ne permettent pas que nous nous séparions.--Vous vous expliquerez,

lui dis-je.--Je vais le faire, Alvare.

«Votre jeunesse, votre imprudence vous ferment les yeux sur les périls

que nous avons rassemblés autour de nous. À peine vous vis-je sous la

voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus hideuse

apparition décida mon penchant: si, me dis-je à moi-même, pour parvenir

au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il en est

temps. Voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les

méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir

exposée à leur ressentiment, à leur vengeance, que m'importe! Aimé

d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous

avez vu la suite; voici les conséquences:

«L'envie, la jalousie, le dépit, la rage me préparent les châtiments les

plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, dégradé

par son choix; et vous seul pouvez m'en garantir. À peine est-il jour,

et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, comme

nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez.

--Dans une heure...

Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive · 第 1 / 12 段