visages, il n'en était point dont le rayon visuel fût dirigé ailleurs
que sur la maison de Maurice.
Maurice était étranger à ce qui se passait chez lui. Il jetait à qui les
voulait les clefs des armoires et du caveau, trop heureux de se laisser
voler, au prix du repos dont sa pauvre tête avait besoin. Souvent il se
surprenait, écoutait le cliquetis de l'argenterie et le grincement des
assiettes, ne s'expliquant qu'après longues réflexions la cause de ces
préparatifs gastronomiques.
Reprenant le fil de ses idées, il murmurait en marchant:
--Déjà une heure que Victor est parti! reviendra-t-il? Oh! non! je ne le
crois pas. Et quand il reviendrait! ne m'apporterait-il pas quelque
exécrable faux-fuyant pour éterniser mon désespoir? Mais cette fois il
s'abuse; mes juges sont ici; de l'or pour eux ou le suicide pour moi. Et
qu'il ne me trompe pas d'une heure, car j'ai des armes sûres et qui
n'attendent pas!
Le chef de cuisine entra.
--Monsieur!
--Quoi? que me veut-on?
--Divisera-t-on le repas en trois services ou en deux?
--Que dites-vous, et qui êtes-vous?
--Je suis le chef, monsieur, et je vous demande s'il y aura deux ou
trois services à votre dîner?
--Mille! s'il le faut.
--Et combien d'entrées?
--Tant qu'il vous plaira.
--Comme j'ai deux belles carpes, je crois que nous pourrons nous passer
du turbot?
--Passez-vous du turbot.
--Mettra-t-on huit ou douze poulets à la broche?
--Mettez-les tous!
--De quel vin boira-t-on?
--De tous! Laissez-moi!
Profitant de la munificence de Victor, les clients avaient envahi les
principaux hôtels de Chantilly. Amateurs des beaux points de vue,
plusieurs d'entre eux, installés dans l'agréable hôtel de Bourbon-Condé,
s'étaient placés sur le balcon de fer qui s'avance, poudreux et rouillé,
sur la grande route, et domine les premières avenues de la forêt. De son
cabinet, Maurice les apercevait, adoucissant les ennuis de l'attente par
des petits verres de liqueur et des cigares. Ils semblaient occuper le
bourg par suite d'une invasion, et le tenir en gage jusqu'à
l'acquittement de sa rançon.
Les premières heures furent douces.
Ils s'emparèrent des billards qu'ils trouvèrent vacants, des tables de
jeu, et enfin de tous les instruments de distraction que fournit le pays
le plus fainéant de la chrétienté.
Les enfants et les femmes allèrent se promener à âne dans la forêt et
dans des chars-à-bancs de louage, Victor n'ayant interdit aucune sorte
de plaisir.
Maurice dévorait son coeur sans relâche en comptant les minutes qui le
séparaient de la nuit. Ces paysans marchant autour de son habitation lui
produisaient l'effet d'un peuple impatient d'assister à son exécution
remise au coucher du soleil. Ils avaient acheté le droit de le voir
mourir pour son crime. S'il s'éloignait du spectacle désolant qu'offrait
cette multitude des clients dont pas un n'était perdu pour son regard,
de quelque côté qu'il le dirigeât sur l'étendue plane de la pelouse, il
n'évitait pas la fantasque solennité du repas. Il ne pardonnait pas à la
fastueuse raillerie des flambeaux, des porcelaines, des flacons, des
cristaux, dont se chargeaient deux tables démesurées; dérision pour son
coeur attristé.
Il rentrait pour la vingtième fois au fond de sa retraite, maudissant
l'implacable immobilité du temps, exécrant un soleil toujours à la même
place, quand un homme, vêtu de deuil des pieds à la tête, entra à pas
lents dans l'ombre de son cabinet, s'avança vers lui, et l'appela d'un
ton faible:
--Maurice ne me reconnais-tu pas?
--Jules Lefort! mon ami! Cette pâleur, ces habits!... Jules, tu pleures!
mais tu pleures! Oui!--toi aussi!...--Qui t'a-t-on tué?
--Ma femme! Hortense est morte; morte folle dans mes bras! me demandant
pardon, pardon! sans pouvoir être dissuadée qu'elle n'avait commis
aucune faute. A genoux près de son lit, mes lèvres suppliantes sur son
front, tenant son corps desséché et convulsif sur ma poitrine, je lui ai
vainement protesté, par mes pleurs, par mes paroles, qu'elle était
innocente et que ses remords m'outrageaient, me faisaient mourir; elle
a, jusqu'à son dernier souffle, maigri, langui, souffert en murmurant:
Pardon! Elle a expiré sous l'horrible poids d'une accusation que son
imagination répétait à ses oreilles; et son cadavre, Maurice, est resté
agenouillé, les mains jointes, pour l'éternité.
--Malheureux Jules! Et Dieu t'a laissé seul sur la terre, comme moi. La
calomnie t'a fait veuf, et moi, la honte; ma femme a assassiné la
tienne; deux amis étaient frères dès l'enfance, et l'un est presque le
bourreau de l'autre! Maudis-moi! maudis-moi!
--Je n'en ai pas la force, Maurice. Vois ce front que quelques nuits ont
blanchi; ce corps que le mal a brisé; à peine aurait-il la puissance de
se baisser pour ramasser une épée, des deux que la vengeance jetterait à
mes pieds.
--A quoi bon une épée, maintenant, Jules? L'homme dont l'existence
protégeait les haines criminelles de ma femme a été frappé mortellement
ce matin d'une balle. Je croirais à une justice: elle aurait pu être
plus complète cependant. As-tu reçu ma lettre? Qu'en as-tu fait, Jules?
--Je l'ai brûlée.
--Et ta vengeance?
--Je l'abandonne, comme j'abandonne la France. Une tombe et un enfant
m'ont été laissés. La tombe restera en Europe; l'enfant ira en Amérique:
je l'y emmène avec moi. Un vaisseau m'attend aux Havre, où je vais
m'embarquer.
--Jules, je t'y suis! le veux-tu? Fais-moi une place dans le coin de ton
vaisseau; que dans trois jours je puisse monter sur le pont et voir la
France comme un flocon d'écume à l'horizon! Sais-tu que je souffre
aussi? sais-tu qu'au moment où je te parle, je franchis en idée les
marches de l'échafaud où l'on boucle au cou les banqueroutiers?
Soutiens-moi, Jules; on me regarde, on me déchire! Oh! emmène-moi!
sauve-moi! Que je ne voie plus le hideux fantôme de l'opinion passant et
repassant entre ma femme et moi! Plus de Victor non plus! la mer, la
grande mer! ses tempêtes, moins terribles que celles des hommes!
--Comme je te retrouve, Maurice! Pauvre ami! Viens donc, viens à moi!
Entrés ensemble dans le monde, nous en sortirons le même jour, laissant
deux cadavres derrière nous: une femme assassinée, une femme!... Nous
étions bons pourtant; qu'avons-nous fait pour mériter cela? Enfouissons
le passé: oui! mettons des mers entre notre destinée d'un an et notre
existence nouvelle. Partons: ne regardons pas même Paris, dont l'affreux
voisinage communique tant de passions, tant de sordides projets, Paris
qui brûle à cette heure, et que nous verrons éclater peut-être en
passant.
--Oh! je te remercie, Jules, de m'accepter pour ton compagnon d'exil.
Nous ne nous séparerons donc plus! Ta fille aura deux pères pour
l'élever, pour lui faire aimer sa mère, en lui disant, toi, sa bonté, sa
tendresse, moi, ses malheurs. Nous nous attacherons à cet enfant qui
nous rappellera tout ce que nos mariages ont eu de serein et d'amer.
Les deux amis se pressaient affectueusement, plus forts contre la
mauvaise destinée depuis qu'ils étaient réunis; plus courageux désormais
pour tenter une existence nouvelle.
--En quelques minutes je suis prêt; à l'instant même si tu le veux,
Jules; car je n'emporte rien. Vienne la justice, elle reconnaîtra que je
ne lui ai dérobé que mon corps, lui abandonnant tout: mes propriétés,
mes meubles, la table sur laquelle ma sobriété n'a jamais été blessée
d'un luxe coupable, le lit où mon mariage n'a été qu'une longue
insomnie.
--Monsieur, demanda tout à coup un domestique importun, prendra-t-on le
café dans le jardin ou dans le salon?
Un regard de Jules trahit son étonnement; il semblait dire: Il y a donc
fête ici?
--Où vous voulez! mais, au nom du ciel, ne me persécutez plus de votre
repas!
--Un repas! Maurice?
--Oui, un repas! une superbe fête! les invités attendent.--Jules! une
superbe fête, te dis-je, comme le pays n'en a jamais vu depuis les
princes de Condé. Quatre-vingts couverts. Pour peu que tu en doutes,
viens! regarde! Table mise, Champagne au frais, melons à l'ombre. On
prendra le café sous la tonnelle. Ou je raille ou je suis fou,
penses-tu? Mais, tu le vois, je ne raille pas:--Je suis donc fou!
--Je le croirai, Maurice, si tu ne m'éclaires sur-le-champ.
Ayant fait asseoir Jules près de lui, Maurice déroula, dans un
épanchement qui le soulagea autant qu'il surprit son ami, les douze ou
treize mois de sa résidence à Chantilly, n'omettant aucune circonstance
relative à ses tribulations domestiques et à ses anxiétés de notaire,
bénissant, au contraire, une occasion si rare pour lui d'alléger sa
conscience oppressée.
Quand Maurice eut achevé, Jules Lefort lui dit:
--Tu ne peux plus partir, Maurice. Ces gens-là, d'après ce que tu viens
de m'apprendre sur ton entrevue avec eux, ce matin, ne sont plus tes
convives, mais tes ennemis, tes espions, tes gardes.
Je les connais mieux que toi, mieux que ton beau-frère surtout, fine
trempe d'esprit à qui je permets de duper des banquiers et des
propriétaires; mais des paysans, jamais! des fermiers, impossible!
Ils te gardent, te dis-je! Échelonnés sur la grande route et postés
autour de ta maison, ils t'épient; ils font bonne sentinelle derrière
les arbres. Sors! tu es arrêté.
--Y songes-tu? tu m'épouvantes! Sais-tu que la nuit approche et qu'il
n'y aura plus de délai à espérer passé huit heures? que mon beau-frère
n'arrive pas? Pourquoi ne pas fuir, Jules?
--Renonce à ce projet, Maurice; mais puisque tu n'es pas convaincu de
l'espionnage où tu es resserré, place-toi à cette croisée, et commande à
ton domestique d'atteler ta calèche. Examine ensuite ce qui se passera.
Maurice dit au cocher d'atteler.
Quand les ordres de Maurice eurent été ponctuellement exécutés, la
pelouse, déserte un instant auparavant, fut foulée par à peu près tous
les clients de Maurice. Ils s'élançaient, comme des hirondelles, des
nombreuses avenues de la forêt, et, avec une indifférence affectée, ils
se dirigeaient vers la calèche de Maurice. Ils formèrent bientôt un
rassemblement à la porte du jardin.
--Tu avais raison, Jules; ces gens m'épiaient; je leur suis suspect; ils
m'enveloppent de leur surveillance; ils ont perdu toute confiance en
moi. Je suis en prison avant jugement. Hélas! non, je ne partirai pas,
Jules; mais toi?
--Je resterai, Maurice; j'assisterai à ce dîner où je prévois que ton
beau-frère ne sera pas; je suis connu de quelques-uns de tes clients;
peut-être ma présence attirera sur toi quelque considération. C'est un
rude passage à franchir; mais il ne sera pas dit que je t'aurai
abandonné à l'heure du péril. Te voilà déjà sans vie; de minute en
minute, je remarque, tu blanchis comme un cadavre. Ranime-toi! Pour la
foule, Maurice, la pâleur, c'est le crime; c'est plus que le crime:
c'est la lâcheté.
Enfin la nuit vint; il fallut que Maurice descendît au jardin, et se
montrât à ces gens chez lesquels l'irritation de l'attente avait
réveillé les susceptibilités chagrines de la matinée. Loin des piéges
oratoires de Victor, livrés à leur lourd bon sens, avocat et notaire
qu'ils ne consultent jamais en vain, les clients avaient cherché la
cause véritable des incidents entre lesquels ils étaient ballottés;
s'ils ne l'avaient pas découverte, ils s'en étaient singulièrement
approchés, et, à vrai dire, la fête dont ils étaient les héros ne se
présentait plus aussi naturelle à leur esprit. Leur inquiétude ne cessa
pas quand ils remarquèrent que Léonide n'était pas là pour présider un
repas commandé pour honorer sa fête. Son absence les préoccupa
fâcheusement pour Maurice, qui dissimulait avec peine son malaise sous
les luxueux habits dont il s'était revêtu.
On se met à table.
Jules Lefort s'assied près de Maurice. Sa figure grave se détache comme
un beau marbre au milieu de ces types de visages rustiques.
Deux tables de quarante couverts furent envahies par les convives;
hommes et femmes se mêlèrent sans égard aux noms placés sur les
assiettes. Cette littérature de table fut perdue. Pendant quelques
minutes l'engloutissement du potage protégea l'hébétement de Maurice,
qui oubliait de déplier sa serviette.
--Maurice, lui dit Jules, mange donc; ne sois pas si distrait.
Maurice se versa à boire au lieu de se servir du potage.
Son geste fut considéré comme un appel par les clients, qui remplirent
leurs verres et saluèrent.
Agissant à contre-sens, Maurice prenait deux cuillerées de potage tandis
qu'on le saluait.
La soirée était admirable de calme; l'air était sans fraîcheur, et son
souffle n'agitait pas même la flamme des bougies.
Maurice ne laisse pas écouler une minute sans se tourner vers la porte
pour voir si son beau-frère n'arrive pas; et, lorsqu'il se surprend dans
cette distraction trop marquée, il verse aussitôt à boire à profusion, à
pleins verres: il répare gauchement une gaucherie.
--Qu'il fait bon ici! dit une voix.
--Vous avez raison, répond une autre voix: une journée d'août.
--Bon pour nous, répond-on plus loin; mais pour ceux qui sont à Paris,
la journée n'est pas aussi belle.
L'observation rend les visages soucieux; la bouteille cesse à l'instant
de sortir de son centre de repos.
Détournant de la pente périlleuse des propos entamés, Maurice opère une
diversion prompte.
--Allons, messieurs, de ce melon! encore une tranche là-bas; ils sont
d'un goût exquis cette année. Mais buvez donc; on boit avec le melon.
Qu'on renouvelle le madère!
Ces dames n'ont pas de madère, je crois.
--Pardon, monsieur; nous ne nous oublions pas.
--Le madère est le lait des jeunes villageoises, proclame tout haut un
marchand de porcs.
--Et vous avez raison; versez-m'en, ajoute un voisin, quoique je ne sois
pas une jeune villageoise.
--J'aurai cet honneur.
--Ah! monsieur Maurice, tant de complaisance...
--Bien! Maurice, ferme! lui dit Jules.
Mais, pendant qu'il verse du madère, Maurice entend la cloche du château
de Chantilly qui sonne la demie de huit heures: un tremblement nerveux
le saisit; il lui est impossible de remplir le verre qu'on lui tend.
--C'est du vin de ton père, Maurice; on s'en aperçoit à ton agitation.
--Un vertueux père, affirme-t-on de toutes parts sur l'observation de
Jules Lefort.
Sans s'arrêter à l'émotion de l'hôte, chaque convive avoue tacitement
qu'il est difficile de ne pas avoir eu un vertueux père quand on a reçu
de lui en héritage d'aussi bon vin.
--Ah! monsieur Maurice, cette truite est vraiment exquise.
--Tant mieux: revenez-y, monsieur Lambert.
--Il est fâcheux, dit M. Lambert en se bourrant de truite, que madame
Maurice ne soit pas ici pour y goûter: c'est un manger de femme.
--Je vous remercie pour elle, mes amis; mais je vois des verres à sec
là-bas.
--Est-ce qu'elle ne viendra pas?
--Ne la verrons-nous point?
--Sa place restera-t-elle vide?
Vingt autres font la même question.
Avec un sourire de reconnaissance, mais des plus forcés, Maurice bégaye,
en ayant l'air d'être absorbé par le service:--Mais elle ne peut tarder,
elle m'avait promis pour huit heures!--Huit et demie, il n'y a rien de
perdu encore, et surtout si les communications ne sont pas libres; vous
comprenez? Vous servirai-je de ces pieds truffés, maître Leloup?
--Avec plaisir, monsieur Maurice.
--Toi, là-bas, du coin, en veux-tu? M. Maurice t'offre des pieds
truffés.
--Avec ça que c'est un bon métier que celui de notaire! remarque, en
savourant les jouissances matérielles qu'il en fait évidemment dépendre,
un convive séduit par l'abondance des entrées, l'inépuisable succession
des entremets, et la riche collection des bouteilles de vins différents.
--Tu voudrais bien entrer en apprentissage dans ce métier-là?
Est-ce que c'est donc bien difficile? s'informe à tête basse, à voix
basse, l'oreille pourpre, l'oeil diamanté, le premier interlocuteur au
second.
--Ma caboche me dit que non. Un exemple. Tu as de l'argent; tu as peur
des loups chez toi; vite, tu le portes ici. On te donne pour ça cent
francs par an; est-ce vrai?
--Sans doute.
--Eh bien, moi qui n'ai pas peur, mon vieux Robinson, que des fouines me
rognent mon or, je viens à ta suite, et je demande au notaire,--comme
qui dirait M. Maurice,--quinze cents francs, deux mille francs,
n'importe, ou plutôt la somme que tu as portée toi-même. Sous garantie,
il me la prête, et je lui baille deux cents francs: c'est cent francs
qu'il a récoltés dans la journée. Ton argent vient dans ma main: voilà
tout.
--Bon! c'est là le métier?
--Parle plus bas, Robinson. Oui, c'est là tout.
--C'est facile; mais comment se passer de notaire?
--Nigaud! Faut être riche; l'es-tu?
--Non.
--Ni moi non plus. Posons que nous ayons rien dit. Passe-moi ce rôti.
Robinson fut tout à coup un autre homme; il attacha sa vue perçante sur
Maurice; il ne l'avait que regardé jusque-là; il fut entraîné à
l'étudier. Le saint-esprit des affaires descendait en lui.
--Mais sais-tu qu'il n'engraisse pas avec cela? S'il gagnait autant que
tu le dis...
Robinson avait parlé un peu trop haut; il fut entendu du convive de
face.
--Faut croire, ajouta le convive silencieux jusqu'alors, qu'avec cet
argent,--dont m'est avis que vous avez nettement désigné le nid,--M.
Maurice fait des marchés qui ne sont pas toujours heureux. Tout le monde
n'est pas aussi honnête que nous.
--Ceci est clair; et j'en conclus, reprit un hôte exilé au bas bout de
la table, que le patron doit éprouver de fameux coups de vent quand, le
lendemain d'une perte, on vient chez lui reprendre ses fonds.
Le dialogue était vaste: il y avait place pour chacun.
Un autre intervint judicieusement pour dire:
--Reprendre ses fonds! Pardienne! tout juste comme aujourd'hui; pas
besoin d'aller si loin. Nous sommes tombés au mauvais moment; nos fonds
voyagent.
Comme liés par une traînée de poudre, les intervalles se comblaient. Les
deux moitiés de la table mordaient à la conversation; on buvait; on
comprenait mieux; l'instant lumineux rayonnait sur le front des clients.
On buvait encore, on parlait davantage.
De moins subtils d'ouïe, mais d'aussi curieux, et qui ne prétendaient
perdre ni un morceau, ni un verre de vin, ni une parole, se bourraient,
se penchaient, la joue pleine, rebondie et luisante, contre la nappe,
et demandaient horizontalement:
--De quoi?
Et on les éclairait.
--Ah! c'est comme ça? Mais alors nous sommes de la Saint-Jean avec nos
fonds?
--On ne dit pas ça, messieurs.
--Si fait, on dit ça?
--Ce sont de simples conjectures.
--Il est bien blême pour des conjectures.
--Voilà que je tremble, moi!
--Je ne tremble pas, mais j'aimerais autant être parti ce matin, affaire
faite.
--C'est aussi mon opinion; mais cela n'aurait pas arrangé tout le monde.
On sait la pénétration que donne la peur. Chaque parole entrait par sa
pointe acérée dans l'oreille de Maurice; parfois un éblouissement le
frappait, et alors ces visages enluminés de vin et d'allusions
bourdonnaient comme une fronde autour de sa tête; et parfois, lorsqu'il
prolongeait sa vue, les deux tables semblaient se soulever avec les
convives, les flambeaux et les plats, et vouloir rouler sur lui. S'il
ramenait son regard effrayé, il tombait sur la figure glacée de Jules
Lefort, blafard comme une ombre. Le reflet vert et dentelé des feuilles
diaprait la scène. Étoilé, le ciel semblait de la fête; Maurice croyait
n'être déjà plus vivant; il se perdait dans un rêve infernal d'où il
n'était tiré que par le bruit d'un bouchon frappant les feuilles; que
par le grincement du cristal joyeusement heurté; que par le murmure de
quelques nouveaux propos qu'il redoutait et qu'il n'évitait pas
d'entendre.
Il posa un pistolet sur ses genoux, et le recouvrit de sa serviette.
--Du vin! toujours du vin! crie-t-il aux domestiques, qui ne se lassent
point d'abreuver à la ronde.
--Du vin de Médoc, mesdames. Du Sauterne, mes amis. Qu'on boive donc!
--Tu les étouffes maintenant, Maurice, tu les noies, tous les verres
débordent.
--Crois-tu, Jules?
--Ils finiront par supposer que tu cherches à leur faire perdre la
raison.
--Je bois, à votre santé, messieurs!
Sa main émue répand le contenu du verre sur la nappe.
--Comme il est renversé, et comme il tremble! observe-t-on.
--Oui, à votre santé, monsieur Maurice!
--Il est presque aussi jaune que M. Lefort.
--Vous ne savez pas, vous autres, ce qui est arrivé à M. Jules Lefort de
Compiègne?
Celui qui parle ainsi croit ne pas être entendu, comptant sur le
mugissement qui domine. Il est une erreur d'acoustique commune aux
convives animés: parce qu'ils n'entendent plus, ils supposent les autres
sourds.
Au prononcé de son nom, Lefort porte son regard sur le groupe où il va
être question de lui.
--Sa femme est morte.
Maurice fait semblant de parler à un domestique, et il s'appuie sur son
épaule.
--Ah! et morte de quoi?
--De folie. Elle était allée au bal de Senlis, où on l'insulta. En
rentrant chez elle, elle avait perdu la raison.
--Et qui avait osé l'insulter?
--Une femme.
--On dit que c'était une... Mais chut!
--Une quoi?
--Eh bien! une vaut-rien-du-tout! un rebut de femme, qui avait paru au
bal avec un soldat ivre.
--Voyez-vous ça! C'est une histoire, dame!
--Et, pour cette raison, le mari est triste comme nous le voyons là.
--Le mari de qui, de cette femme?
--Eh! non, le mari de la femme devenue folle, M. Lefort de Compiègne.
--Et il n'a pas mangé le foie de celui qui accompagnait cette femme?
--C'est ce que nous ne savons pas.
--Ce que vous dites là est très-bien pour expliquer la tristesse de M.
Lefort, mais cela ne peut point si profondément affliger M. Maurice. Sa
femme n'a pas été insultée.
--Il prend part aux peines de son ami, probablement.
--Oh! mon Dieu, oui! sa femme est trop...
--Trop quoi? je n'ai pas entendu.
--Je n'ai encore rien dit.
--Qu'est-elle? car je ne l'ai jamais vue.
--Ni moi.
--Ni nous.
--Allons, vous verrez que personne ne la connaît.
--Ma foi!
--Si elle ne s'est jamais plus montrée que ce soir...
--Est-ce qu'elle ne viendra pas ce soir?
--Entends-tu leurs propos, Jules? dit Maurice en quittant l'épaule du
domestique pour montrer à son ami sa figure crispée de honte et de
douleur.
--Essuie tes yeux, Maurice; affronte tout.
Et le dialogue interrompu reprend et se poursuit.
--Tu crois encore à l'arrivée de sa femme? j'en ai fait mon deuil.
--A-t-il une femme, sérieusement?
--Jules, ces gens m'insultent. Ce dîner sera donc éternel!
--Qu'est-ce que cela te fait, qu'il ait ou non une femme?
--Gage que oui!
--Gage que non!
--Ces infâmes engagent des paris sur la réalité de mon mariage: et
Victor qui ne vient pas! La nuit marche! plus rien! plus de nouvelles de
Paris. Dans cinq minutes, je me brûle la cervelle si cette porte ne
s'ouvre pas.
S'adressant à ses convives:
--Messieurs, votre avis sur ce limoux?
On ne lui répond rien.
--Le pari est tenu, ça va!
--Jules, je vais chasser ces hommes s'ils ne se taisent pas; mon sang
bouillonne, je le sens dans mes yeux. Tiens-moi les mains, je ne me
connais plus, je suis fou!--Messieurs, et ce limoux?
--Parfait, monsieur Maurice.
Le mot chasser, vaguement saisi, frappe quelques oreilles; on se le
communique. Des ricanements se posent en face de Maurice; les uns
croient avoir entendu, les autres nient, et ces murmures s'ensuivent:
--Nous sommes les maîtres où il y a notre argent; c'est à nous de
chasser ici; on ne nous chasse pas!
Jules Lefort se lève.
--Mes amis, monsieur Maurice vous prie de pardonner à l'absence si
malheureusement prolongée de sa femme...
Tous avec ironie:
--Ah! oui, sa femme...
--Que des affaires retiennent à Paris dans un moment où il n'est pas
facile d'en sortir à son gré. Il n'ose plus concevoir l'espérance de la
voir arriver aujourd'hui; soyez assez indulgents, messieurs, pour
excuser le vide qu'elle laisse au milieu de nous.
--Voilà qui est dit: madame Maurice ne viendra pas.
--J'ai donc gagné mon pari.
--Que ne disait-il tout de suite que son mariage n'était que sur
l'enseigne?
--Oui! messieurs les notaires ont des maîtresses qu'ils pomponnent à nos
dépens: ensuite ces belles dames sont trop fières pour s'asseoir à table
avec des paysans.
Hors de lui, Maurice cherche à élever son pistolet à la hauteur de son
coeur; Jules comprime ce mouvement de toute l'énergie de son bras.
--Ils ont des hôtels; ils ont des campagnes.
--Ils ont des calèches.