--Comme je l'ai bien dénichée sa calèche. C'est qu'il allait partir,

oui. Les chevaux étaient attelés. Fouette, cocher! adieu notre

argent.--Mais à d'autres!

--Convenons pourtant que les dîners que donnent les notaires ne sont pas

mauvais.

--Qu'ils vendent, dites donc, s'il vous plaît, puisque nous les payons.

--Ma foi! nous aurions tort de faire petite bouche.

--C'est nous qui l'invitons et non pas lui qui nous invite.

--Buvons pour notre argent!

--Et pour l'intérêt de notre argent.

--De ce vin, à moi!

--De celui-ci, à toi!

--Qui veut de mon bordeaux?

Ces gorgées d'injures, ces railleries avinées, ces sarcasmes qui

commencent par un cri et finissent par une bouffée équivoque, ne

retentissent pas comme un son intelligent. Ils se répandent comme les

taches de vin sur la nappe; ils se glissent comme les os de volailles

sous la table; ils se croisent en l'air comme la mousse du Champagne et

les bouchons. Celui qui exhale le plus de grossièretés croit être le

plus réservé. Il y a confusion dans l'orgie, qui brouille les verres et

les cerveaux. La pensée de l'un prend l'organe de l'autre qui n'a plus

la conscience de son être. Il coule des paroles; il ne s'en dit pas. Ce

ne sont plus des intelligences, mais des robinets. Même désordre à peu

près partout. La grosse voix s'est métamorphosée dans l'ivresse; la

petite s'est renforcée et surprend même la poitrine dont elle sort.

Derrière ce nuage ardent qui s'embraserait s'il ne se dissipait à chaque

instant, des dents pétillent de blancheur, des oreilles fument comme des

soupiraux par où s'échappent tous les gaz des vins qu'on a bus. Ces

tonneaux vivants fermentent et craquent. Inutilement tenterait-on de

remonter à la source des menaces et des épigrammes brutales qui sortent

de ces futailles mal cerclées. La source est inconnue. Seulement il y a

débordement.

--Laisse-moi, Jules, ma vie m'appartient, j'en disposerai.

--Je ne le veux pas.

--Tu m'aimes donc mieux déshonoré que mort?

--Et toi, tu veux me couvrir de ton sang, Maurice!

Ces deux hommes effrayés font sous la nappe des mouvements

imperceptibles. Dessus l'ivresse; dessous le suicide.

De nouveau on entendit glapir ce refrain qui a revêtu un air, tant il a

couru, répété de bouche en bouche, depuis le milieu du dîner.

--Madame Maurice ne viendra pas!

--Vous vous trompez: elle viendra!

Léonide, accompagnée de Victor, s'assied à côté de Maurice, au milieu de

l'ébahissement universel.

Maurice n'ose se tourner ni vers sa femme ni surtout vers Victor; il va

lire dans leurs yeux sa sentence de mort.

Léonide se hâte de dire à Maurice:--Quittez ce visage qui m'a découvert

votre épouvante: soyez insolent si cela vous plaît avec ces manants.

Vous êtes plus riche que vous ne l'avez jamais été.

En se jetant à son cou, elle ajoute: Après une baisse sans exemple, les

fonds ont monté de six francs.

Les hôtes de Maurice n'ont pas entendu les paroles de Léonide, mais déjà

revenus avec confusion de leurs doutes sur l'existence de la femme de

Maurice, ils sont cordialement touchés de l'embrassade conjugale.

--Messieurs, dit Victor aux invités, ce qui a été promis se réalisera.

Vos papiers ont été examinés; ils sont en règle: on va vous payer au

flambeau. J'ajoute que vous pouvez maintenant rentrer chez vous sans

danger. La république a été écrasée sous les pavés qu'elle avait

arrachés; la France a triomphé de la rébellion.--Vive le roi!

--Vive le roi! répète-t-on en choeur.

Et ces mots circulent:

--Nous nous étions trompés: ils sont gens de parole.

--Eh bien! tant mieux pour eux: j'étais fâché de leur retirer ma

confiance.

--Moi, je la leur laisse.

--Ma foi, je la leur laisse aussi avec mon argent; et puisque tout est

fini, prenons nos bâtons, buvons à la santé de la belle maîtresse

revenue, et en route!

--Oui! en route!

--En route! en route!

--A la santé de madame Maurice! s'écria Victor.

--Oui! à la santé de madame Maurice!

Fière comme une reine revenue dans son palais, Léonide trônait avec

majesté à côté de Maurice, qui, ému de mille manières, avait tout juste

assez de force pour ne pas s'évanouir.

Qu'on songe à sa position entre Jules Lefort et Léonide!

Quand il entendit Victor proposer le toast à Léonide, il se figura tout

de suite l'embarras de Jules, et, pour la première fois depuis que son

sort avait si vite, si miraculeusement changé, il se tourna vers lui.

Jules Lefort n'est plus là.

Maurice reste immobile, le regard arrêté sur la place vide de Jules,

qui, sans être remarqué, était sorti à la faveur de la bruyante entrée

de Léonide et de son frère.

Sa surprise fut si étourdissante, qu'il fut persuadé de n'avoir jamais

vu Jules; que c'était par une illusion de son cerveau agité qu'il avait

cru l'apercevoir, assis, triste et silencieux à ses côtés. Il avait eu

une apparition.

Maurice se lève cependant et tend son verre pour boire à la santé de sa

femme.

C'est le coup d'adieu.

Les paysans quittent la table pour partir.

--Eh bien, passe-t-on à la caisse? s'informe superbement Victor en

s'emparant d'un flambeau.

--Pourquoi donc à la caisse? répondent les clients de Maurice d'un ton

étonné qui semble dire: «Est-ce qu'il a été jamais question de retirer

nos fonds? Pourquoi donc passer à la caisse?

--Non? je croyais, reprit Victor.

--Puisqu'il n'y a plus rien à Paris, nous ne courons plus aucun danger.

Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes; il est grand

temps.

Les paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et coururent

toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit bientôt leurs

chants dans la forêt. Ils quittaient Chantilly beaucoup plus joyeux

qu'ils n'y étaient venus.

Une fois seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui la

supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tous deux apporté. Il fut

étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir traversé

en quelques heures sans mourir une banqueroute et une révolution, et

d'apprendre ces deux foudroyantes victoires dans un lieu encore

retentissant des outrages dont il avait été sillonné de la tête aux

pieds, dans un espace ému encore des vins débouchés, des lumières

ardentes et de ces haleines qui avaient répandu des feux et des flammes;

la sueur inondait ses membres. Pourtant il tremblait.

--Tout est donc fini à Paris?

--Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains; mais la

crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait que le

gouvernement ne tiendrait pas.--Déroute générale. Le crédit public mort:

on vendait, on vendait. J'achetais des deux mains, tant que je pouvais.

Le canon tonnait, et le sang coulait: j'achetais. La Morgue était trop

petite pour les cadavres: on assurait que les Tuileries étaient

assiégées: j'achetais sans relâche. A trois heures, je n'achetais plus.

La monarchie avait triomphé; je vendais sur le perron de Tortoni. Mon

audace a été prophétique; la ruine de tous a été mon salut. J'ai cru à

l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été sauvés.

--Ceci n'est donc point un rêve; mais alors, dit Maurice, à qui la

réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce matin, m'ont vu

dans leurs rangs, animé de leur espoir, armé pour leur cause?... Morts,

sans doute! morts! Quel douloureux bonheur que le mien!

--Je te conseille de faire le difficile; s'ils vivaient, où serais-tu?

D'ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas été tués.

Par exemple, il en est un dont le compte est en règle à cette heure:

j'ai lu son nom parmi la liste des morts. Attends... tu me l'as cité

avant mon départ pour Paris, quand je t'ai quitté. Attends... Édouard de

Calvaincourt. C'est cela. On a trouvé sur lui un plan de campagne pour

armer la Vendée: rien que ça.

Léonide et Maurice n'osaient se regarder.

--Madame, s'écria, la voix pleine de larmes, après une pause pénible, le

triste Maurice, madame! Hortense Lefort est morte aussi. Nos crimes

domestiques à tous deux se sont éteints dans le sang.

--Qu'est-ce que tout cela signifie? semble exprimer le visage ébahi de

Victor.

--Nous ne resterons point dans ce pays, reprend Maurice; nous le

quitterons avant un mois.

--Cela n'est pas possible, beau-frère, d'autant mieux que tu laisses ton

étude dans une merveilleuse situation. Il y aura avantage à vendre. Mais

nous causerons de cela demain plus longuement; il est tard, nous sommes

un peu fatigués. Si nous prenions quelque repos?

Victor saisit un flambeau et s'achemine vers la porte.--Que je vous

éclaire, si vous le permettez.

Léonide et Maurice se prirent sous le bras et suivirent Victor. Rien de

funèbre comme cette réconciliation conjugale commandée par le monde.

Maurice tint parole. Un mois après il vendit son étude à un prix

inespéré.

Il est encore notaire à...

FIN.

Paris.--Typographie Morris et Comp., rue Amelot, 64.

Le notaire de Chantilly · 第 27 / 27 段