La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la place où

il était; mais la clef y était restée aussi: et combien ne redoutait-il

pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de la sentir d'une

légèreté significative!

Encore une honte à subir! pensa-t-il.

--Et que ferez-vous de cet argent? demanda Maurice, lui qui jamais ne

s'était cru en droit d'adresser une semblable question à qui que ce fût.

--Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au village

de ma paroisse. Arrivé là, si j'y arrive, j'appellerai tous les pauvres,

je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai le partage de ce qu'elle

contient. Après, Dieu fera le reste: ils défendront leur bien.

La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, si

empressée de rendre une somme dont personne ne savait le chiffre et la

source, fut une dure leçon de probité pour Maurice.

--Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu seul et ses

vertueux représentants,--et non le monde,--savent pardonner, si j'avais,

monsieur, disposé de cette somme; si je ne l'avais pas; si, par une

licence dont je n'absous pas ceux de ma profession qui en usent, j'avais

placé vos fonds, que diriez-vous parlez!

Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait au

prêtre, et il était pressant comme un coupable qui cherche à savoir son

sort.

--J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais d'abord de

vous être trouvé dans une conjoncture telle, que l'emploi de l'argent

d'autrui vous eût été nécessaire. Il y a des fautes de position dont il

ne faut pas rendre les hommes absolument responsables. Ensuite, je

dirais à mes paroissiens que les dernières réparations de l'église ayant

beaucoup plus coûté que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de

toucher à la caisse de secours pour combler les frais: on me croirait.

Quelques-uns murmureraient un peu; on laisserait passer l'ondée. Vous

pensez bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel

mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de moins à ma

bibliothèque, et j'aurais bientôt, par ces privations, si tolérables et

si légères, remplacé, dans ma caisse, le déficit que votre malheur y

aurait laissé. Peut-être imaginerais-je mieux en pareille circonstance.

Bénissons toutefois le ciel, monsieur, qu'elle ne se soit point

présentée. Les plus beaux dévouements ne valent par la joie de s'en

passer.

Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur avait

soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista pas davantage;

il se leva. Prêt à partir, il attendit que son dépositaire lui remît ce

qu'il était venu chercher.

Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une expression

toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, sa douleur,

l'entraînaient à répandre. Il était depuis si longtemps privé de

consolation, depuis si longtemps il n'avait satisfait à l'impérieuse

faiblesse de la confidence, ce besoin que Dieu a mis au fond de l'âme

humaine pour lui rappeler son incertitude, quand elle va seule, qu'à

cette main qui s'ouvrit à sa main, qu'à ce regard si peu importun et

pourtant si pénétrant, qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa

parole, toute chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme

malgré lui.

Tant de chaudes effusions chez un homme qu'il se figurait ossifié par

des préoccupations matérielles, tant d'oppression morale amassée au fond

d'un coeur qu'il avait cru jusqu'ici tout entier livré aux joies d'une

fortune sans mélange, surprirent la candeur du prêtre, qui résistait

encore à la pensée, pourtant bien évidente, que Maurice avait de graves

aveux à lui faire à l'occasion de la cassette.

--Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à peine dire à

Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre maison; mais ceux qui

la connaissent se plaisent à en louer l'ordre, la sagesse et

l'économie.....

Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par trop de

hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, si toutefois

il n'avait pas deviné juste en se la présentant, comme tout le monde, du

reste, sous de trop avantageuses couleurs.

--Vous n'avez pas d'enfants dont l'avenir vous soit un souci. Je vous

demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires; mais nous

n'avons d'autre mérite parmi les hommes, nous prêtres, vous le savez,

que celui de nous exposer à la colère de leur mépris, pour les rendre au

repos qu'ils ont perdu, quand il est encore temps.

--Quand il est encore temps! murmura Maurice.

--Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, avec votre

caractère si naturellement porté au bien.

Il y eut un sentiment de vénération dans le coeur de Maurice pour cet

homme qui, en droit à chaque minute de lui demander compte de son dépôt,

oubliait de l'en entretenir, malgré l'imminence des événements à

l'occasion desquels il venait le retirer, pour lui prodiguer des

conseils affectueux, exprimés avec la plus tendre délicatesse.

Des larmes humectèrent son regard.

--Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement pour

obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne comment

j'apaiserai le cri de vengeance dont la société s'apprête à me

poursuivre! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? pourquoi ne

devine-t-il pas ma faute à ma pâleur? Je n'oserai jamais, le

premier.....

--Parlez, dit le prêtre en s'asseyant à côté de Maurice, qui resta

debout; parlez! mon fils!...

Le prêtre avait enfin compris.

Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. Il ne

résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sur lui l'homme pieux, illuminé

au front de la sublimité de son ministère.

Recourant à un moyen plus expressif que la parole, et moins pénible à sa

position, à un moyen qui allait apprendre toute l'histoire de sa vie au

bon prêtre fermant déjà les yeux pour l'écouter, Maurice s'élance à

l'étagère où repose la caisse de secours et la prend dans ses deux

mains.

Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, la caisse est

pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il l'ouvre.

Le prêtre s'écrie:--Vide! n'est-ce pas?

--Pleine! monsieur, répondit Maurice.

Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue.

--Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à s'armer de

sang-froid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence inopportune,

puisqu'il était loin de la devoir à une personne nullement en droit de

se plaindre de sa probité, vous voyez, monsieur, que rien ne manque à

votre dépôt: comptez!

Le prêtre referma la caisse; et, sans oser pénétrer le mystère d'une

comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, mais un peu

honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion dans l'humilité

passagère d'un homme du monde, il prit la caisse de secours, salua

Maurice et sortit.

--La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice: elle fait vivre, je

l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, inconnue.

--Parbleu! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était trouvé

là au moment de la réflexion.

Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent.

Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe?

XXVII

Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, il avait

été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait éprouvé qu'une

légère indisposition; dès lors il avait été aisé à M. Durand de se

convaincre que Victor, dans son zèle indécent, n'avait eu d'autre but

que de s'afficher comme le complice d'un acte dont l'outrageante

publicité le lierait à l'héritière de M. Clavier.

Jaloux de la réputation d'une jeune personne désormais maîtresse d'une

maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa écouler le temps

rigoureusement nécessaire à une visite, puis il sortit et alla exprès à

la pièce d'eau, vers les dames qui n'avaient pas manqué de l'y attendre,

pour les confirmer dans l'idée que mademoiselle de Meilhan avait

réellement ressenti les premières atteintes du choléra.

Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit succéder

l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent.

Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations de la

forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles de développer le

germe du mal dont Caroline avait été frappée, elles rentrèrent la tête

basse au logis.

Victor avait prévu, point par point, les conséquences de son mensonge.

Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les douleurs de

l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le scandale de

la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en l'épousant; ainsi

il avait été fort indifférent sur la réception faite au docteur.

S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance que

comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état de

mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup plus tenu à

ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne le fût pas. Il s'agissait

d'en profiter et non d'en peser les probabilités. D'ailleurs, Maurice

n'aurait pas menti sur choses si graves.

Il allait jouir des fruits de sa combinaison; du moins l'espérait-il

ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets dont aucun

projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, quand le

changement d'entrepôt et l'insurrection du 6 juin cassèrent en quelques

minutes les premiers échelons de sa fortune, et le jetèrent brutalement

par terre. Il y avait de quoi être écrasé: Victor fut étourdi. Quelque

impassible néanmoins qu'il fût de caractère, il se courba pendant les

heures lugubres qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère,

des funestes accidents dont nous avons été témoins.

Si l'on n'a pas oublié que mademoiselle de Meilhan n'avait pas consenti

à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le dernier soupir, et si

l'on se souvient de la lettre restée sans réponse qu'Édouard avait

écrite à Maurice pour avoir cinquante mille francs, on apportera

peut-être quelque patience à écouter la suite de la passion si

horriblement traversée de Caroline.

Édouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là, spectateur de la

fermentation publique contre la royauté de Juillet mal affermie; ne la

voyant pas trop courageusement soutenue, même par ceux qui en avaient le

plus profité, il se persuada que les républicains en auraient bon

marché. Sa conviction, on l'a dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri

V ne rentrerait aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une

république, par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les

rangs des révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions

adultères de partis. Édouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre

une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle

exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car elle

finirait par une balle.

Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à cause de la

prescription de son passeport d'emprunt, et par la détermination de

Caroline, dont il n'avait pas osé violer la pieuse résistance au pied

d'un lit de mort, Édouard aurait été blâmable de rester étranger au

mouvement insurrectionnel. Nous avons vu comment Maurice n'avait pas été

non plus le moindre obstacle à la fuite d'Édouard.

Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant d'être accepté

par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement mortelle à la

sienne dès qu'elle aurait triomphé? Qui l'a suivi à travers les clubs

souterrains où des figures sombres, rangées contre des murs humides,

jugent et condamnent la royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel?

Qui a souffert avec lui les insultes faites à ses plus chères

prédilections, afin d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses

une place là où il y avait à combattre le visage masqué?

Ceci sera son secret.

Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, en

sueur, comme un malade qui pressent la crise.

A des distances lointaines, mais dont les échos mesurent le sinistre

intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au pied des rues

désertes, des ombres courent, arment des pistolets, bourrent des

carabines, et en fuyant se communiquent à l'oreille des paroles de

ralliement.

Ici des groupes se pelotonnent; plus loin, ils s'abaissent et

démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux dont le

cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent en nappes

bourbeuses au bas des maisons; des pierres alourdissent des tonneaux;

sur ces tonneaux des planches tombent et s'appuient: ce sont des ponts,

des portes, des remparts. Derrière ces remparts grossiers, mais massifs,

des fourmilières silencieuses campent et veillent; elles fondent des

balles à la lueur d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir.

Édouard est là. Il a mis les mains dans les pierres, dans la boue, dans

le plomb.

Vienne le jour, il les lavera dans le sang!

Ce jour se lève: c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, qui a

vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant le

cabinet de Maurice; jour néfaste, qui, des pavés mitraillés de Paris

jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan, a lancé un

messager épuisé de fatigue.

Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline descendit au

jardin et entra dans la serre, dont les panneaux soulevés, pour

permettre au vent doux de juin de s'y introduire, laissaient apercevoir

dans le fond un double rang d'orangers tout vivaces de leurs feuilles

vertes et des rameaux embaumés de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque

arbuste, aspirait, dans cette matinée égayée par le chant des oiseaux,

sa part de soleil, son souffle d'air, son infusion de vie, sa nuance de

couleur et de grâce. Ils semblaient tous s'être préparés pour recevoir

la visite du printemps: les uns montaient, les bras déployés, vers le

soleil, beaux bananiers enveloppés étroitement dans leur fourreau de

soie, comme des princes persans dans leur tunique; les autres se

courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de moelleuses bayadères tout

à coup changées en tulipiers; Vichnou les avait touchées.

Toutes ces plantes, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère qui

les entourait et qui leur faisait une patrie commune au milieu de

laquelle chacune étalait sa beauté particulière. C'étaient des

inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons vaporeux et voilés

comme la pudeur, des bouquets liés d'eux-mêmes et cherchant une main

pour les prendre; c'étaient des corolles renversées en sonnettes,

agitant leurs anthères comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles,

inclinées sur leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des

colibris prêts à s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles,

mélancoliques ou coquettes, ayant presque une âme et une voix.

Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par des formes

aussi incisives que la langue du pays, que son accent.

Bienfait des contrées sans ombre, le latanier élargissait son éventail

aux mille lames, tandis que, plus loin, les arbustes du Gange effilaient

et abaissaient en forme de rames leurs feuilles dentelées et arrondies

pour voguer sur le fleuve sacré. Qu'un beau scarabée rose tombe dans la

feuille du zamia, et l'équipage végétal sera complet.

L'imagination est heureuse de trouver des ressemblances entre des objets

où Dieu n'a mis peut-être que l'intarissable variété de ses créations.

Chaque bel arbre aux formes souples et tendres rappelle à notre

faiblesse aimante, par des analogies mystérieuses dont les anges seuls

ont la clé, une chose chérie, une chose absente, évanouie. Qui sait si

le sang et la séve n'eurent pas autrefois une même source?

Caroline eut des tendresses, des regards, des soupirs, pour ces fleurs

qui la regardaient lire la nuit, et qui l'appelaient de leurs parfums

quand elle les oubliait pour lire.

Elle va de l'une à l'autre pour les respirer doucement; elle va, de ces

petites étoiles, découpées à l'image de celles du ciel, qui sont

peut-être aussi des mondes de parfums, à ces amas de pierreries

égouttées sur des branches; à ces myriades de topazes, de perles

végétales que la Vierge fit pour son diadème, laissant les autres perles

aux reines de la terre.

Entre les plus hauts arbustes et les lianes rampantes, d'autres fleurs

épanouissent leurs corolles peintes par les anges dans les loisirs de la

création; leurs doigts les ont veloutées, plissées à mille plis, évasées

en calice pour recevoir la rosée, et puis les divins espiègles ont

soufflé dedans pour les arrondir; leur haleine y est restée.

Caroline salua toutes les fleurs en passant, gracieuses amies qui lui

rendirent son salut matinal. Elle en porta quelques-unes à ses lèvres,

les retenant longtemps comme pour un adieu éternel.

On eût pu la voir ensuite aller de place en place s'asseoir un instant

sous chaque ombrage, et essayer de toutes les suaves exhalaisons de la

serre afin de dilater sa poitrine où se posait sa main. Sa tête, rêveuse

et triste, balancée sur ses charmantes épaules, penchait ainsi qu'une

fleur à qui l'eau a manqué tout un jour d'été. Enfin elle se reposa sous

un bel oranger de Naples, regardant fixement devant elle, suivant le fil

d'une pensée qui parlait du fond de ses yeux et allait jusqu'au ciel.

Sur ce chemin idéal, son âme montait et descendait; mais, à chaque

voyage, elle abrégeait le retour. Le ciel l'attirait davantage.

Après avoir inutilement cherché une attitude de repos, ses bras, sans

force, fléchirent et pendirent le long de sa robe blanche, nouée par une

ceinture noire, signe de deuil qu'elle n'avait pas cru devoir refuser à

la mémoire de M. Clavier. Ainsi brisée, elle parut plus immobile que les

plantes à travers lesquelles elle se dessinait.

Caroline demeura une heure entière dans ce repos; sa figure d'albâtre

s'anima ensuite doucement; elle sourit comme étonnée de l'heureuse idée

qui lui naissait spontanément. Était-ce un espoir? était-ce une voix

qu'elle avait entendue? Caroline se leva et se dirigea vers les panneaux

vitrés de la serre, qu'elle abaissa l'un après l'autre, sans en oublier

un seul.

Caroline se trouva enfermée avec les fleurs.

Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir qu'elle

avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes funestes que M.

Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher.

Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de vapeur,

remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. Le tan,

dont le parquet était couvert à une profondeur de deux pieds, fermenta

et fuma. Aux carreaux s'attachèrent des vapeurs blanches; et bientôt

s'opéra une dilatation puissante dans le tissu, dans les feuilles et les

fleurs des arbustes exposés à l'action d'une température élevée. Des

camélias s'épanouissaient; des pétales d'orangers tournoyaient et

voltigeaient dans l'espace; des feuilles se distendaient et claquaient.

Le symptôme le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par

les pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues

dans la serre, qui s'alourdissait de parfums.

A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la fermeture des

panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente résolution fut

accomplie, un anéantissement physique qu'elle ne tenta pas de secouer.

Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur ses joues

envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle remuait les

lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux ne s'ouvraient plus

qu'avec peine.

D'instant en instant cependant la serre se parait de mille fleurs

écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus vertes, plus

humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut bientôt plus assez

de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; elle glissa, manqua

d'appui; son épaule seule l'empêcha d'être renversée sur la chaise. Et

son assoupissement augmentait; sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà

peut-être trop tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient

plus aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût effleurée

de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage qui n'était pas

encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu! pâle et belle comtesse

de Meilhan, descendante de princes, au noble sang, de noble race; tuée

dans tes parents, domestique ensuite, et puis aimée.--L'amour, ce qu'il

y a de plus joyeux dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans

la pauvreté!--Et cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert,

maudit, déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre enfant,

qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, mon Dieu, qui les

voulez d'abord puissantes, dominatrices, maîtresses du monde, qui les

laissez se dire infinies, éternelles comme vous; qui passez ensuite sur

leurs châteaux et les pulvérisez, sur leurs noms, et la mémoire la plus

invincible ne les sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté

triomphant de race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante,

débile, passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs

va tuer.

Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa robe trace

de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plongent droit vers la

terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de sang. Son âme est au

milieu de ces parfums qui l'ont aspirée. Caroline est morte, asphyxiée

par les fleurs; mort douce, douce comme sa vie; la jeune, la blonde

enfant, avait retenu, pour le tourner contre elle, le précepte de M.

Clavier:--Nous ne pouvons pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut

que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.

Et les fleurs l'ont tuée.

XXVIII

En partant de Chantilly, Victor avait laissé des ordres précis et

détaillés aux domestiques, comptant peu, avec raison, sur la liberté

d'esprit de son beau-frère pour veiller aux préparatifs du dîner auquel

il avait invité les paysans.

Aussi ce fut à l'insu de Maurice que deux tables de quarante couverts

furent dressées dans une allée du jardin, et qu'elles se parèrent, sans

craindre l'incertitude du temps, d'une sérénité rare depuis le matin, de

tout ce que l'élégance du linge et de l'argenterie a de choisi.

Les habitants ne savaient que penser de ces apprêts, très-difficiles à

cacher dans un bourg qui n'a qu'une rue, et de plus en plus inconvenants

à mesure que les événements de Paris se rembrunissaient.

Comme un pâtissier en bonnet de coton ne sort pas sans commentaires

d'une maison enclavée dans une localité au-dessous de deux mille âmes,

trois pâtissiers allant et venant, pour le compte de la maison Maurice,

avaient ouvert les écluses aux interprétations. Les propos débordaient.

--Tue-t-on le boeuf gras, ou le veau, chez lui?

--Voisine, on peut tout supposer: j'ai vu deux pâtissiers.

--Vous vous trompez: il y en avait trois bien comptés; tout ce que

Chantilly possède en pâtissiers.

--Je ne dirai pas non. C'est comme des melons: il en est entré un

chargement. Pourtant, j'en ai marchandé un hier; pas moins de trois

francs. Ils sont au feu.

--Et mon mari qui sort du café où il a entendu qu'on commandait

quatre-vingts demi-tasses de café avec ou sans crème!

--Êtes-vous bien sûre de ça, voisine? C'est que quatre-vingts

demi-tasses de café, cela entraîne autant de petits verres.

--Si j'en suis sûre! Vous n'avez qu'à rester à votre croisée; vous vous

convaincrez par vous-même si je mens ou si je dis vrai.

--Il y a, il faut le croire, quelque baptême sous roche.

--Mais baptême de qui, de quoi, voisine? il n'y a point de nouveau-né

dans la maison.

--C'est donc un mariage?

--Pas davantage. Il n'y a qu'un ménage, et la noce est faite depuis

longtemps.

--Bien sûr ce n'est pas un enterrement.

--C'est à jeter notre langue aux chiens, voisine.

--Que voulez-vous! on ne sait plus rien dans ce pauvre monde.

--Hélas! vous parlez comme l'Évangile, voisine; il n'y a plus rien à

brouter pour la langue d'un chrétien. Il faut que le monde soit bien

méchant pour tant se cacher.

Dieu eût pardonné à la médisance si, envoyé par lui à Chantilly, son

ange eût découvert seulement huit maisons dont les croisées eussent été

fermées en ce moment; seulement trois, seulement une.

Le notaire de Chantilly · 第 25 / 27 段