--Mais amis, je...
--Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et
des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était
Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. Il ne s'agit pas de
ça!
Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an,
avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune
espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant
d'un héritage.
--Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a
plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être nous serons
attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil,
et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt.
C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y
a de la graine ici, viennent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous
prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous
rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça
vous va-t-il?
L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son coeur, qui
battait auparavant avec violence, s'arrêta net.
--Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas que nous
soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les
républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils
viendront quand la besogne sera finie là-bas, à Paris.
--Dame!--c'était une autre voix,--Pierrefonds dit vrai; ils vous
arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous
nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour,
ils sont partis!
Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait
plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à
le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour
Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans.
--Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, mes amis? Quoi!
vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et
extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une
fois, qui donc s'est moqué de vous?
--Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à l'abreuvoir.
--Vous voyez donc combien c'est faux!
--Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre;
mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé,
à cause de l'émeute.
--Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs.
--Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de monsieur le
maire.
--L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui lui a fait
part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le coq du clocher?
Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr d'être
agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se déridèrent.
--Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur
qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi
tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand
a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques
poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés
que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une
autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez
raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu.
Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de
seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants.
Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus
tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse adroitement autour
de leur base, un enfant les fera pivoter.
Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à
peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur
présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus
calme, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front.
Victor triomphait.
Pour que sa victoire fût complète, il ajouta:
--Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure
d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant,
vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous
voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément
agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il
tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il
a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez
pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance.
Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y eut
unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans
l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice.
--Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur!
--Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit?
--J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici.
Et plus loin:--Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette
maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?--Dame! il faut bien croire
un peu à ce qu'on vous dit.
--Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user
la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En
rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et
empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de
déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui
traversera vos villages.
Les clients avaient décidément honte au fond du coeur de s'être livrés
à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes
raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts
clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et
celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à
revenir sur son projet de retrait d'argent. Il prit un visage de
désintéressement qui semblait dire:--Nous en serons quittes pour un
voyage à Chantilly; voilà tout.
Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases
d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complétement
étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui
passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On
écoute:
«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit dernière les
rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque.»
Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ
l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du
crieur public.
--Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le
moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer.
--Il a dit _événements_, cependant.
--Événements! tout est événements pour Paris: le lever du soleil et le
cours de la rivière.
--Mais il a ajouté _sinistres_, monsieur Victor.
--Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait _sinistres_?
--Chut! il crie encore.
Victor veut parler.
--Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor.
Les oreilles sont attentives.
Et le crieur:
«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre les troupes et
les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les
régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du
nouveau! de l'intéressant!»
Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet de ce
bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté
d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces
funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si
ardemment voir périr la France. Bien! bien! murmurait son coeur noyé
d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu!
de m'ensevelir dans ce désordre. Oh! vienne vite la crise!
Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la
rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient
restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires
désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter
plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts;
celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus
douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de
restituer les dépôts.
--Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est la
mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent,
qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là.
--Ah! bah! mourir! fuir plutôt,--si fuir était facile;--mais ils sont
dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils
lisent!
--Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant,
et ils seront ici,--là.--Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants!
J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les
dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de
notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à
ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà;
ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution!
un parti!--dis-le,--qui nous tire de là. L'incendie!--brûlons
l'étude.--J'accepte tout.
--Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là.
--Hélas!
--Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns que
pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides.
--Achève! j'entends leurs pas.
--Es-tu déterminé à tout?
--A tout, Victor.
--Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui
sont dans ces cartons.
--Prends, oui! tu as une idée: laquelle?--Et puis,--mais vite!--Mais
parle, finis?
--Je vais à Paris.
--O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris?
--Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas.
--Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir.
--J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres
qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu?
--Malheureux! tu extravagues toujours.
--Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus:
j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi!
fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien, je
t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même.
--As-tu ta tête, Victor?
--Regarde si je l'ai!--Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide
en un clin d'oeil, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs
rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches qu'il bourre, dans son
chapeau; il regarde ensuite son beau-frère, stupéfait de voir que Victor
sait si ponctuellement le contenu de ses cartons.
Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare
sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude.
Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements
sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière.
--Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, nos
papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur
Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus
maîtres de Saint-Denis.
--Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait
pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos
volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer
vos dépôts à tous.
--Ah!
Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur
argent.
Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche.
D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs
portefeuilles de cuir gras.
D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le couteau y
avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois
d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse précision.
Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigts
en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans l'arithmétique
exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un
eustache.
Rompant ce silence animé, Victor leur dit:
--Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis?
ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance
de l'exactitude qu'il a apportée sans relâche dans vos affaires, qui ont
toujours prospéré entre ses mains?
--Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle!
--Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice.
--Ce bon monsieur Maurice!
Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de
son beau-frère.
--Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque nous
n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis aussi bien que
vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ: ceci est à
merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. Il y a à retirer
des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des
bordereaux: vous ne voudriez pas plus nous créer des difficultés que
nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre vos intérêts.
Apportons donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas
trop de la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette
journée. Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir;
peut-être bien avant dans la nuit.
Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières paroles de
Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût prononcées.
--Jusqu'à ce soir!
--Ah bien! voilà qui nous arrange.
--Et nos femmes qui attendent.
--Et nos enfants qui nous croient déjà tués?
--Et nos maris? disaient les femmes à leur tour.
--C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, comme si
l'on n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et des vaches à conduire
au pré.
--Et mes foins qui sont dehors?
--Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce que je
vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez votre
protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant pas la nuit, à travers
des bois et des plaines, avec votre argent ou des valeurs précieuses, au
moment où vous pourriez être assaillis par les brigands. Ce sacrifice
serait bien consolant pour mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain;
passez le reste de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici à demain
matin, les événements de Paris auront pris un caractère décisif.
En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor remarquait le
peu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, plus il avait l'air
de les remercier de leur condescendance pour ses paroles. Il reprit:
--Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je me plairais en
d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, c'est aujourd'hui
Sainte-Claudine...
--Il est décidément fou à lier, pensa Maurice.
--Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne de madame
Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée de ses
meilleurs amis: les meilleurs amis d'un notaire sont ses clients. Le
dîner est prêt depuis hier; il faut qu'il se mange ce dîner, n'est-ce
pas? Qui le mangera si ce n'est vous?
C'est à vous, d'ailleurs, qu'il était destiné. Les lettres d'invitation
allaient partir, quand le trouble des affaires politiques en a suspendu
l'envoi. Mais, puisque vous voilà, nous vous retenons; vous ne nous
quitterez pas. L'occasion est trop belle.
Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quelques
préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. Ne
rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même pensée de
franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité.
--Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans.
--Vous nous restez? je savais bien.
--Dam!
--Qu'en dites-vous, les autres?
--C'est embarrassant.
--Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple; la frugalité de nos
pères: quelques melons hasardeux, quelques volailles chaudes et froides,
quelques bons gigots de fermier, force entrées bourgeoises; un peu de
champagne, un peu de bordeaux, beaucoup de petits vins de Mâcon. Que
voulez-vous, on traite les amis sans façon. Le coeur, voilà le
meilleur mets.
Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder à ce
banquet de famille ait un côté onéreux pour vous; comme nous serions au
désespoir, M. Maurice et moi, de vous contraindre à des dépenses, en
restant à Chantilly jusqu'à demain, vous vous logerez à nos frais dans
les meilleures auberges du pays: la dépense nous regarde, tout est à
notre charge. La journée est superbe; allez faire un tour dans les bois
jusqu'à huit heures. A huit heures la table vous attendra, et l'amitié
aussi.
Il était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée aux
paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, au moment
critique de l'insurrection parisienne, et que le désir de jouir d'un bon
dîner, avaient vaincu les hésitations les plus tenaces.
--Comme il fait durer le supplice! murmurait Maurice; il ne veut pas
mourir.
Il était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour lui
dire:
--Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu les
invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly! Il aurait
volontiers ajouté:--Crois-tu donc ces gens-là assez scélérats ou assez
simples pour accepter ton dîner quand leurs compatriotes meurent sous la
mitraille?
Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples pour
accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par un sourire de
contentement, la politesse de ses clients.
--Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, à toutes
forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument à liquider et à
partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits sur-le-champ.
Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il posa
devant Maurice.
--Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, nous
resterons ensemble: le retard sera pour tous.
--Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, restez,
réglez, liberté entière; mais toujours le dîner à huit heures. D'ici là,
repos à l'auberge, promenade au château: c'est entendu.
--Oui: c'est entendu.
Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements captieux
de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse de se goberger
sans bourse délier, sortit pour se répandre par tout le bourg, d'heure
en heure plus inquiet des bruits que le vent apportait de Paris.
--Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor!
--Ce que je t'ai dit: acheter des rentes pour rien; les revendre, en
centupler le prix si le gouvernement résiste; périr s'il périt.
--Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me
demanderont ma femme?
--Léonide! ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à rien:
seulement à ce dîner! Que rien n'y manque, ni les mets, ni les vins, ni
les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y aura du changement
pour nous!
--Tu es un démon, Victor!
--Soit! Mais je cours à Paris. En deux heures et demie j'y serai: il
sera trois heures à mon arrivée. Si, à huit heures, ce soir, je ne suis
pas de retour, sois sûr que je serai mort en route ou qu'il n'y a plus
d'espoir de nous tirer jamais du précipice au fond duquel je ne nie pas
que nous ayons roulé.--Adieu, Maurice!
--Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans ce monde;
si tu croyais à une vie...
--Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six francs, et
aux restaurations qui la remettent au pair.
Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus à
Chantilly.
Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa prison, Maurice
n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été dressé devant sa porte.
Il fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; il
n'en sortit en sursaut qu'aux cris d'un autre bulletin de Paris, car
d'heure en heure, échelonnés sur la route par le gouvernement et par les
partisans de l'insurrection, des vendeurs de nouvelles criaient et
répandaient dans la campagne les événements qui se succédaient dans la
capitale.
Maurice s'approcha de la fenêtre, et la voix du crieur lui jeta ces
mots:
«Voilà du nouveau, de l'intéressant! Le parti républicain s'est rendu
maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et des ruelles
aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon dont il espère
pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre a été brûlé. Hésitation
des troupes.»
--Bien! très bien! s'écria Maurice en frappant du pied. De la
résistance! toujours des combats! tuez-vous! tuez-vous! Que le cheval de
Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris disparu!
Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente:
«Victoire des troupes sur les révoltés, poursuivis et exterminés dans
les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. Mort de leurs
principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. Conspiration
ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée par des papiers
trouvés sur les cadavres des rebelles.»
--Qui croire? l'un proclame la victoire, l'autre l'extermination des
révoltés! Confusion du monde!
Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins
contradictoires.
Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un éclair, un
homme à cheval, qui s'arrêta devant la grille de M. Clavier Maurice
reconnut cet homme dont la sueur inondait le visage enflammé: c'était
celui qui avait passé une journée entière à l'attendre au carrefour des
Lions.
Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et dans ce coin
il lut les deux bulletins.
Quant il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; sa
joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une grille.
Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement:
--Mort, à la fin! mort avec son drapeau blanc! mort précipité du haut du
clocher de Saint-Merry! mort frappé d'une balle au front! La sainte
hospitalité est vengée!
Si Victor se fût trouvé là, il eût ajouté:
--Et puisque monsieur Édouard de Calvaincourt, cet intéressant jeune
homme, est mort, c'est trois cent mille francs de moins à rembourser.
Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre qui lui
avait confié dans le temps la caisse de secours des pauvres entra dans
le cabinet.
Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa visite; son
visage effrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, la terreur de
l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, il venait reprendre
la caisse de secours, et décharger de la périlleuse responsabilité d'un
aussi précieux dépôt celui qui, dans des moments plus calmes, avait
accepté de le mettre sous sa protection.
Le prêtre ajouta cependant:
--Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, que le parti
républicain, s'il était vainqueur,--et tout prouve qu'il le sera,--ne se
ferait aucun scrupule de donner aux pieuses épargnes de mes fidèles une
direction qu'il ne m'est pas permis de supposer, mais qu'en tous cas il
m'est imposé de craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait
que moi pour victime. Le temps presse, le danger s'accroît.
Restituez-moi ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la
sûreté des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance
vous soit toujours acquise.
Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des craintes peu
honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain: ce n'était pas
surtout le moment de défendre la moralité de sa propre opinion, quand il
avait presque la conviction que le contenu de la caisse de secours des
pauvres avait été volé par son beau-frère, il n'y avait pas un quart
d'heure, s'il n'avait été enlevé plus tôt.