docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant entre elles, les unes
et les autres acceptant comme un fait ce qui n'était peut-être qu'une
perfide comparaison.
--Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible
dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon devoir est de vous le
déclarer, au mépris de l'effroi que je vais répandre au milieu de vous:
le choléra est à Chantilly!
C'était le 6 juin 1832.
XXVI
La France roula au bord de l'abîme.
Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à
l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: se
parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les rues ténébreuses
du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante inégalité de
forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en
feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur
des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrent sous les
boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine.
Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent quelque
gage de défaite! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne
montrèrent plus depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi
désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de
l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté
primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les
partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs
espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire
républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche
aînée.
Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se
passer notre récit.
Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des
échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en
distance pour se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par
toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la
capitale.--Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris.--Les chemins
étaient couverts de paysans armés; la garde nationale recueillait le
fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs
départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France
appartiendrait.
La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui
n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes
aussitôt qu'elle y avait été connue.
Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,--la
menace en avait été si souvent prononcée,--le retour d'un autre
bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau
remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses,
ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui
possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de
cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrui.
Cependant l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne
croyait pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition
assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au fond d'être
pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions répandues
partout, les journaux extrêmes annonçaient,--on ne sait dans quel but
étrange de séduction politique,--une révolution sociale complète à la
première crise dont leurs doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes
têtes du parti avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après
laquelle les plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas
plus de cinquante arpents.
Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle d'une guerre
ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à la moindre oscillation
de l'État, on cloue la porte du grenier; on creuse un trou dans les
champs, et l'argent disparaît de la circulation.
Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,--nous
l'avons dit,--au secours de la capitale soulevée, les autres, au dépôt
de leurs économies pour le mieux cacher.
Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami n'eut plus
de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; on ferma les portes;
l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla les écus et les enfants;
les hommes prirent les premiers sous leur protection, les mères se
réservèrent la défense des autres. Puis, la fourche de fer à la main, on
attendit derrière la haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace
vague qui reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est
vague.
On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, tant
à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à retirer ses fonds, à
s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté avec des chances de
réussite égales à celles sur lesquelles comptait la révolte de
Saint-Merry, formidable en nombre, en moyens d'attaque, en affiliations,
en position, et redoutable surtout par son enthousiasme. Issu en droite
ligne de celui de juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé
dans des serments d'union prononcés sur les restes du général Lamarque.
Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements
entre les républicains et la ligne; il avait vu les soldats râlant dans
les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des bornes; il avait franchi
des barricades formées d'un rang de républicains morts et de pavés.
Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles avaient
percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur.
Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau tricolore avaient tour à
tour flotté à ses yeux au sommet des maisons de la rue Saint-Martin, le
long desquelles il avait plu du sang sur ses joues.
Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques de la
révolution de juillet avaient été le point de départ, Maurice approuvait
l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être assurer la dernière
conquête de cette révolution.
Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,--sa
figure l'attestait suffisamment,--de la mort de ses meilleurs amis, de
ses frères en opinion; il avait dû se mêler à leurs rangs crevassés par
la mitraille, et verser l'obole de plomb à son parti; il s'était ensuite
retiré, se disant que sa vie était à d'autres dans la condition où le
sort l'avait placé. Après s'être montré brave, il s'était montré
honnête.
Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile de nier
que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, eh bien, il
n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, se rajeunit
dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot:
il n'aura pas abandonné son poste au milieu de la société.
Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un coin sombre
de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant lui-même; il étend
ses doigts crispés sur son front en sueur; il écoute; il parle vite,
seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, à la croisée; il
court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire petit dans son coin, les
cheveux hérissés, le front jaune, l'oeil ouvert.
--Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine pour
la soulager.
--Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! L'entrepôt sera
construit à trois lieues de là; il sera construit de l'autre côté de
Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté de l'enfer! plus
d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait de la promesse de
l'employé au ministère, voleur en sous-ordre d'un voleur, qui aura
traité des deux mains! mon concurrent lui aura jeté dix mille francs de
plus, mille francs, peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté.
Six cent mille francs engloutis dans cette mare de corruption!
L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine en achat
de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, nids à rats,
de ces masures infectes, payées dix fois leur prix?
Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées
pour payer ces maisons?
A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et banqueroute
frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; banqueroute avec la
marque. On ne marque plus: c'est vrai! Je ne serai pas marqué!
L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle!
Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de
lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement taciturne à
inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure à la fois en
regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec la symétrie des
premiers temps. Reflet de son âme, les reliques saintes des familles
n'étaient pas autrefois salies de poussière et poussées au hasard sur
les étagères.
Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice cherche
dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, et
traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, une planche de
salut, un angle de rocher où s'accrocher dans le naufrage, dût-il s'y
suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre
expressivement la main.
--Ta cause est gagnée, Maurice!
--Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, et
tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche vient d'être versée.
--Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à la
mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se sont fait
jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue Maubuée, la rue de
la Verrerie, toutes les rues environnantes, s'en vont au choc des
boulets. Quand les étages s'écroulent, de braves jeunes gens paraissent
sur le bord des croisées, saluant la foule qui les maudit; ils sourient
et meurent en criant: _Vive la république!_ S'ils tiennent encore
jusqu'à demain matin, la royauté ne couchera pas demain soir aux
Tuileries.
En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec le ton
d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme prêt à
s'accommoder de la république si elle est proclamée, Victor attendait
de Maurice quelque explosion patriotique qui fît diversion au chagrin
dont il le voyait accablé.
--Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que
l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs!
Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent
tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra
rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous
sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne
valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets
seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on
m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs
leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes de
l'honneur.
Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses
carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec une joie qui m'a
élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris! Ce désordre
entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme
disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle
s'engloutisse!
Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu
bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes,
buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts
par les fenêtres? Ainsi je les ai vues.
Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là,
une autre là, près du front. Point d'hypocrisie: mon dévouement, ce
n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je n'en voulais à
personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le banqueroutier!
--Oui, le coup est grave, Maurice, mais...
--Grave! il est mortel.
--Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du triomphe.
--Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! Est-ce que
les affaires rapportent jamais quelque gloire, que l'on réussisse ou que
l'on succombe? La spéculation la plus honnête, c'est d'acheter à trois
francs pour vendre à quatre francs; et cela est un vol. Qualifie notre
opération maintenant.
Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; elle nous
paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,--c'est une justice que ma
conscience me rend,--aucun crédit sur ces trafics que tu décores du nom
de grandes affaires. Que n'appelles-tu aussi grandes affaires la
fabrication de la fausse monnaie et de faux billets de banque?
--Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol.
--Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare?
--Il y a des hommes probes en affaires.
--Ceux-là ne sont pas millionnaires.
--Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort?
--Et toi dans leur conscience?
--Ah! Maurice, la colère t'égare.
--Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur de toute ma
raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin de fer est une
extravagance. Notre grande fortune va se réduire,--sais-tu à quoi?--pour
toi en une fuite à l'étranger, pour moi en une prison perpétuelle.
--Si cependant, Maurice, la république est constituée?...
--Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi aussi?
--Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice?
--Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé?
--L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement malheureux:
il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc d'ailleurs que cet
Édouard?
--C'est...
Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage d'une
révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa
soeur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le voilà,
comptant sur la république pour aplanir un chemin doux à la banqueroute!
Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands!
--Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a eu
assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois
cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je
pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier
à me demander: Qu'est-ce que ce monsieur Édouard?
--Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor qui se
torturait vainement pour se poser en honnête homme.
--Oui!
--C'est un rentier?
--Oui!
--Un jeune homme?
--Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes?
Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement un
habit marron.
--Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à
l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles nous mettent à
couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles
valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre
s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces
neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Édouard
que je veux rendre les premiers... Entends-tu?
--Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor.
--Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés sur
l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa
mort; et de trois cent mille francs enlevés de là.
Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face
des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts,
les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse,
il répéta cette effrayante et courte syllabe: Là! Le ressort d'un
pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'une
cervelle humaine saute au plafond...
Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à
notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue l'idée de cette
exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment
sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu qu'il y avait de l'or là-dedans?
Mais tu le flaires donc?--Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider,
semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu
allais! tu plongeais!--Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle!
Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer
Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds
prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé autant
l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer.
Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de
foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi
Victor ne répondit pas à Maurice.
Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la pelouse,
des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent l'attention de
Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Probablement les
voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait.
Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a
laissé la capitale.
--Dans le plus grand trouble.
--Les révoltés faiblissent-ils?
--Nullement, monsieur.
--Le nombre en augmente-t-il?
--D'heure en heure, à vue d'oeil, à mesure qu'on tue.
--Et les Parisiens?
--Ils regardent par leurs croisées.
--Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent?
--Je ne m'en suis pas aperçu.
--Les boutiques sont-elles fermées?
--Aucune.
--Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces gens-là est
odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre comme de leur
arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires!
Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en
écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice.
--On vient donc à leur aide? continua-t-il.
--De tous côtés, monsieur.
--Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas.
--Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille
républicains qui arriveront de Dijon demain matin.
--Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination
ensuite, bouleversement.--Mais la troupe? la troupe?
--Elle les assiége aussi de toutes parts.
--On se massacre donc?
--C'est le mot.
--On ne présume pas à qui restera la victoire?
Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la
route.
Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à
coeur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux
enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs
visages l'altération d'une fuite précipitée.
--Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain.
Le coeur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même,
Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère était resté
à l'attendre.
--Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les
républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a
relayé emporte une famille entière. On émigre déjà.
--Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit
Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront pour rien.
--Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires,
c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, que tout
soit anéanti.--Tout! plus de commerce, plus de tribunaux! Que l'échafaud
de bois où l'on expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siége de la
justice!--C'est mal!--Mais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de
destruction. Et que le 15 n'arrive jamais!
--Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du 15, il y
aura prescription de droit.
--Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur,
vous n'entendez donc pas?
--Expliquez-vous! parlez!
--La cour est pleine de gens pressés de vous voir.
--Victor,--je ne sais,--vois toi-même!--regarde par la croisée quelles
sont ces gens.
Victor ouvre la croisée et regarde.
--Ce sont tout simplement tes clients.
--Mes clients!
--Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, Maurice?
--Je n'en sais rien.--Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, attends. Je
descends. A quoi bon?--Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la
cour.--Ils trouveraient du louche...
Effaré, Maurice sonna; il sonna fort.
Le clerc reparut.
--Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là-bas de monter?
--Vous ne me l'avez pas commandé.
--Allez donc! et qu'elles montent.
--Victor, suis-je pâle?--je dois l'être. Je sens fléchir mes jambes,
j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là, reste là; toujours
là.
La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, fermiers,
bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la fois dans le cabinet,
non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à
Maurice.
--Monsieur Maurice, répondez-moi.
--Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant les autres.
--Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars.
--Monsieur le notaire!
--C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure!
--Et moi depuis deux heures.
--T'en as menti.
--Menti toi-même.
--Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas.
--Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour.
--Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes.
--Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau.
--Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher!
--Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!--tous!--D'abord,
qui vous amène chez moi en si grand nombre?
Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles
ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier.
--Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son
beau-frère de mettre en mesure de parler pour lui.
--Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez
Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé
jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici:--On
assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est
descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine.
--Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,--et il y avait pas
mal de temps que ça bouillait,--les républicains qui font des horreurs
aux quatre coins de Paris.
Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être
oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la
Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour
effectuer cet achat, quatre-vingt mille francs. La propriété ne s'était
élevée qu'à soixante-trois mille: c'était donc dix-sept mille francs qui
revenaient à Robinson. Pendant quatre mois il avait balancé à les
retirer. Mais au bruit de l'émeute, il était accouru comme les autres.
--Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains.
--Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que
n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur
Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on
l'avait dans l'oreille.
--Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a
entendu le canon.
Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de
l'insurrection parisienne.
--Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix
qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale.
--Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône.
--Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula
en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux
républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne
empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir.
Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui
semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il
ne parvenait pas encore à s'en faire écouter.
--Messieurs, je...
--Il n'y a plus de sûreté nulle part.
--Ils incendieront nos meules de foin.
--Ils couperont nos arbres au pied.
--Mes braves gens, je...
--Les scélérats!