--Calme toi, Maurice; cette lettre t'a exaspéré; si je savais ce qu'elle

contient, j'aurais peut-être quelque sage avis à te donner et que

l'emportement ne t'inspire pas dans ce moment; si...

Se frappant le front, Maurice s'écrie:

--Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne!

Il court à la poste.

Le paquet des lettres de Chantilly pour Compiègne était déjà parti.

Il rentre chez lui, mort.

Victor était descendu au jardin.

--Que répondre à Édouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu.

«Je suis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner la

frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai besoin de

cinquante mille francs. Prélève cette somme sur le dépôt de cent mille

écus qui est chez toi, et remets-la au porteur chargé de t'attendre au

carrefour des _Lions_. C'est un homme sûr; tu le menacerais de la mort

qu'il ne révélerait pas à toi-même l'endroit de la forêt où je suis.»

Voilà donc la vie!

Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme était mon ami. Cet

ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui vole son argent.

Quel est donc le coupable?

Que Dieu le dise!

Dieu!

Maurice regarda le ciel avec ironie.

En retombant, ses yeux aperçurent, à travers les arbres, un homme,

l'envoyé d'Édouard, qui se promenait lentement, les bras en croix, au

carrefour des _Lions_.

Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice.

--Cet homme est le remords, s'écria-t-il. Il y a un Dieu!

Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis il disparut.

XXV

Sur l'un des côtés de la pelouse de Chantilly s'encadre dans le gazon,

au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle étendue, au bord de

laquelle, quand la chaleur du jour est tombée, les habitants se rendent

par petits groupes, pour respirer paresseusement, assis sur des bancs de

pierre, la fraîcheur et le calme. On réserve la lecture du journal pour

cette heure de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans

un bourg qui n'a, l'été,--ce qu'il considère comme un malheur, et nous

comme un avantage,--aucune salle de spectacle ouverte à ses loisirs. La

_pièce d'eau_,--c'est le nom du rendez-vous habituel,--se garnit de

quart d'heure en quart d'heure de la population bourgeoise et rentière

de l'endroit; c'est presque toute la population. On la voit poindre par

bouquets de familles sur le lac de verdure de la pelouse. Comme ce

rendez-vous patriarcal a lieu à l'heure de la journée où les affaires

sont terminées,--si toutefois il y a des affaires à Chantilly,--et

comme, en outre, la pièce d'eau est le seul endroit où l'on se rencontre

durant la belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs

toilettes, qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La

_pièce d'eau_, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour

Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, la

pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de bon lait, de

jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, d'élégants chiens de

chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais chassé, mais qui sont un

prétexte pour que leurs maîtres aient un sifflet d'argent à la

boutonnière, un fouet, des guêtres de cuir et un chapeau de jonc,

viennent, chiens tachetés, enfants joufflus, petites filles, se rouler

sur le gazon, au pied des grands parents, plongés dans la lecture du

_Constitutionnel_. Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de

tilleuls, pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des

intérêts politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent

en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; ce ne sont

pas,--l'usage le veut,--les présents qui sont sacrifiés à ce besoin

mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli dans les vingt-quatre

heures, ou, à défaut, ce que l'on a imaginé quand la révolution du

soleil autour de Chantilly n'a rien amené de nouveau. Là où le

journalisme n'éponge pas les petits faits, les grands mensonges, les

événements de la rue, la chronique de la maison, les indiscrétions de

l'alcôve, chacun est une ligne vivante du journal que l'arrondissement

n'a pas encore. A ce journal il ne manque ni la politique ni la

littérature, quoique celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il

n'y manque que le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé

d'en imprimer un en noir sur la langue des femmes de province.

Ainsi, exacts au rendez-vous de la _pièce d'eau_, à chaque retour du

printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre une

absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les absences

ne sont pas communes autour du bassin; la maladie ou la mort sont à peu

près les seules causes des vides qui se font dans les rangs de ces

familles, heureuses de se grouper autour d'une coutume qui les fait

presque du même sang.

Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une température

ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée d'indolents oisifs,

enivrés de sentir renaître la belle saison.

Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que nous

aurions, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des raisins mûrs

au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les années au mois de mars,

et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois de septembre.

Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation

d'Ancône de la part de l'Autriche et du gouvernement papal.

Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de la pièce

d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit pour deviner où

était passée la duchesse de Berri depuis la capture du _Charles-Albert_

et l'échauffourée de Marseille.

Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion avant le mot

d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce jour-là, sur les autres,

d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, que la duchesse de

Berri avait paru en Vendée, munie du titre de régente, arraché à

l'apathie d'Holy-Rood, et que sa présence et celle du maréchal Bourmont

avaient fortifié le coeur de la chouannerie.

De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries dont la

police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des habitants de

Chantilly, où ils ont tenu garnison sous l'empire. Le csapski a laissé

d'ineffaçables souvenirs; peut-être les demoiselles d'alors, dames

aujourd'hui, ont des motifs plus réels de regrets que le csapski.

Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la retraite de

Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de lire dans le

_Courrier français_, qu'à la suite des troubles survenus au sujet du

bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à Birmingham, la statue de

lord Wellington avait été couverte de boue dans Hyde-Park.

Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse de la

mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes victimes du choléra.

Une fois nommé, le terrible fléau avait la plus large part dans les

conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore à Paris

cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des décès ne fît plus

sourciller personne, depuis qu'il paraissait démontré que le bourg de

Chantilly était inaccessible à la maladie asiatique répandue sur

presque tous les points des alentours. A en croire les enthousiastes

indigènes, Chantilly, selon les uns, était à l'abri du choléra parce

qu'il est entouré d'eau; à en croire les autres, parce que son terrain

est sablonneux. Le bienfait répulsif était également attribué à

l'humidité et à la sécheresse.

Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà, sur les instructions d'un

journal bien informé, des luttes politiques des habitants de la Vendée

avec les dernières troupes envoyées pour les soumettre et pour leur

enlever leur chef, dont le nom, le rang, et le sexe n'étaient plus un

mystère pour le château. L'État déployait maintenant, s'étant ravisé un

peu tard, des forces militaires dont l'importance et l'exaspération

compromettaient, dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la

France qui s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun

parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, dans la

Vendée, ne fussent interrompues à cause des soulèvements de bourgs

entiers; que par suite de ces interruptions, les campagnes et les villes

ne souffrissent également dans leurs relations, et que la France entière

ne fût attentive au résultat des moyens coercitifs employés enfin pour

étouffer cette irritation, dont rien jusqu'ici n'avait radicalement

éteint le brûlant principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la

première flamme d'autres insurrections cachées.

Mais, graves ou légères, domestiques ou sociales, ces causeries

suspendent leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à fleur d'eau et

fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, diversion innocente

et toujours nouvelle pour les habitués du bassin.

Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la mort de

M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en effaçant, par de

fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre le digne vieillard. On ne

se souvenait plus maintenant que de la simplicité de ses habitudes

austères, mais tempérées par des actions de générosité, répandues sans

distinction d'opinion et surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres

des villages les plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice

s'était porté l'interprète de leurs regrets dans un discours où les

larmes avaient tenu lieu d'éloquence. On avait peu de particularités à

rattacher aux dernières heures de M. Clavier; on attribuait sa mort,

plus prompte qu'on ne l'aurait cru, aux fatigues, aux déceptions de sa

carrière politique. La réclusion à laquelle il s'était condamné quelque

temps avant sa fin était mise, faute d'éclaircissement plus précis, sur

le compte de sa misanthropie, dont les accès lui étaient revenus,

prétendait-on, avec les premières atteintes de sa maladie. Ainsi

s'expliquaient jusqu'ici sans scandale la désolation du jardin et la

retraite impénétrable de mademoiselle de Meilhan, qu'on louait tout haut

de son dévouement pour avoir vécu renfermée avec son protecteur.

Naturellement les propos passaient de ce dernier sujet à l'intérieur de

Maurice qu'on ne voyait plus se promener avec sa femme dans les allées

de la forêt, malgré le retour du printemps. On ne pardonnait pas à

Léonide d'être allée à Paris au moment où on le quitte d'ordinaire pour

jouir des matinées de la campagne. On acceptait de mauvaise grâce le

prétexte de sa santé; elle qui n'était jamais plus fraîche que le

lendemain d'un bal.

--Peut-être s'ennuie-t-elle ici, avançaient d'autres dames, car la

conversation leur était échue depuis que les hommes avaient repris la

lecture des journaux.

--C'est très-possible, répondait-on. Si son mari est aussi riche qu'on

le suppose, elle fait bien de résider le moins possible à Chantilly. On

n'y reste que pour économiser.

--Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez mariée?

interrompit un jeune homme en s'adressant à la demoiselle qui avait émis

cette opinion sur Léonide.

En rougissant, la jeune personne avoua que les goûts dépendaient des

caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit.

La conversation ne tomba pas dans le bassin.

--C'est que le caractère de madame Maurice, reprit la maman de la

préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup de femmes. Il est

aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, ardente de caractère. Après

tout, si nous sommes fort aimables, mesdames, à Chantilly, nous n'avons

ni Opéra, ni concerts, ni grandes réunions, ni plaisirs bien bruyants

enfin. Nos cavaliers sont sans doute fort distingués, mais peu jouent un

rôle dans le monde, dans le beau monde; ils ne sont pas toujours

habillés au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans

les salons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; à

Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres.

Toutes les demoiselles avaient déjà fait galerie autour de la maman qui

relevait ainsi la maladresse de sa fille.

--Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles par les

petits serpents dont elle était cernée, cependant je ne prétends pas que

tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir de madame Maurice; je

parle en général, mais comme elle est femme tout comme une autre,

l'à-propos n'est pas extravagant. Il y a des raisons pour croire à ces

faiblesses pour les distractions de Paris, comme il y en a pour douter;

il y a des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son mari

n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne va pas d'abord,

où il s'ennuierait ensuite.

--Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse.

--Ah! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus qu'il ne nous

est permis d'en savoir, répondit encore la maman avec un son de voix

réservé et un air de visage qui ne l'était pas du tout. Vous m'en

demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles.

--Je ne vois que son frère, M. Victor Reynier, reprit une troisième

interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le monde; et ce doit être

lui.

--C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, que,

depuis le départ de sa soeur, il n'a pas manqué de se promener chaque

soir sur la pelouse en sortant de la maison de mademoiselle de Meilhan.

La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de la difficulté.

D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi:

--Alors c'est cela ou ce n'est pas cela.

--Cependant, le frère de madame Maurice ne reste jamais à Paris que pour

ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles sont terminées. Si,

comme vous l'assurez, tout le monde a aperçu M. Victor sortant seul de

la maison de feu M. Clavier, ou, pour mieux dire, de la maison de

mademoiselle de Meilhan, pauvre jeune personne maintenant fort à

plaindre, sans perspective de mariage, quoique en possession de la

grande, de l'immense fortune dont elle a hérité...

Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à coup survenu

dans ses idées, l'orateur se demanda:--Mais où en étions-nous?--Nous en

étions, je crois, sur madame Maurice, n'est-ce pas?

--Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, qui avaient

été rarement plus recueillies; non, madame, vous parliez de M. Victor

et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité de tous les biens de M.

Clavier, ne serait point embarrassée de choisir un parti de son goût.

--Ai-je dit cela?

--Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme vous.

--Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait hérité?

--Cela est positif, madame.

--Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demi-million,

ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot!

Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls.

--N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît. Qui de vous sait au

juste si M. Clavier n'avait aucun parent?

S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en bonnet rose qui

ne voulait pas renoncer au million et demi, ou au demi-million, ils

seraient déjà à Chantilly, depuis quinze jours qu'est mort M. Clavier.

Si les morts vont vite, les héritiers vont plus vite encore.

--On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. Il y a

encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve plus d'oncles.

--Mais, madame, quand cela serait! Il s'agirait de savoir s'ils sont

plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de Meilhan.

--Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, fut-il

aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu.

--Ah! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été

interrompu.--Charmante figure de seize ans, s'appuyant sur son bras posé

sur le gazon.--Elle aurait supporté pendant si longtemps la mauvaise

humeur de cet homme, triste, malade accablé de vieillesse, pour rien,

pour n'être pas son héritière!

--Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, cette charge lui

aura été légère.

--Légère! légère! Je vous la laisse, à vous.

--Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si elle me

tombait en partage.

--On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous engage à

rien.

--Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, vous

choisissez vos moyens.

Décidément la discussion entre le bonnet rose et le bonnet bleu tournait

à l'orage: deux visages avaient rougi; deux poitrines se gonflaient; au

moindre mot, l'eau aurait coulé.

--Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à pomme d'or au

milieu du cercle agité, comme le Neptune de Virgile lorsqu'il impose

silence aux flots: eh bien, que se passe-t-il donc? je vois des yeux

rouges qui demain seront irrités et plus irrités en outre du serein dont

j'ai dit cent fois de se garantir, dans le mois où nous sommes: le mois

des fraîcheurs!

--Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous portez-vous?

--On n'adresse jamais ces sortes de questions à un médecin.

Bien!--très-bien!--mes enfants!--mieux que vous,--qui, malgré mes

conseils dont on semble faire cas, venez tous les jours vous asseoir

ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeux, des crampes, des

sciatiques, des rhumatismes, des fluxions...

--Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous nous épouvantez. Le mois de mai

est si beau!

--Il n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins d'herbe,

ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; mais

abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou des sangsues.

Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de jonc comme

un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, le docteur Durand

s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond en sciatiques,

entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement au dessous de la

causeuse maman qui avait tenu le dé de la conversation jusqu'à son

arrivée.

--Docteur! dit-elle.

--Madame.

--Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir d'un mal dont

nous souffrons toutes, jeunes et vieilles, en ce moment.

--Quel est ce mal? le silence?

--Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. Nous

mourons de curiosité.

--Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit: c'est

l'indiscrétion, mesdames.

--Docteur, soyez gentil.

--Vous avez déjà peur du mémoire. Voyons?

--Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de M. Clavier? En est-elle

l'héritière universelle? A-t-elle le projet de se marier?

Épousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on lui ait légué

un million et demi ou un demi-million? M. Victor va-t-il chez elle? A

quel titre y est-il reçu? Savez-vous si elle l'aime?

Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, effrayé de

la multiplicité de questions dont on le criblait, sans qu'il pût se

permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. Son premier mot

fut, après un silence méditatif:

Le malade est gravement malade et je l'abandonne.

Il se leva pour partir.

On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la glu; puis

par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le cercle; ensuite par

les pans de son habit marron; enfin par beaucoup de caresses qu'on lui

fit.

--Mais laissez-moi: vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance cent

fois que je n'en ai. Je ne sais rien.

--Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez.

--Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé pour donner

mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid comme marbre.

--Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie?

--Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption de sang au

cerveau. Je présume que le coeur était malade chez lui; j'y

soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un chagrin, le mal

se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, la mort également.

--Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a tué?

--Le pouls des malades, chère dame,--car c'était la chère dame qui

questionnait, commentait, argumentait sans cesse,--ne me révèle jamais

les accidents moraux dont il me confie les résultats physiologiques. Je

viens de vous dire, du reste, qu'il était mort quand je fus appelé.

--Et qui était auprès de son lit? personne, je gage.

--Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa main, la

baisait et priait.

--C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au moins,

cette chère enfant?

--N'étant ni son confesseur ni son notaire, je l'ignore.

--Il doit avoir laissé une belle fortune: cela ira sans doute à quelque

libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau mariage à

mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement quelque

excellent garçon de Chantilly? On comprend que monsieur Victor Reynier

soit si assidu auprès de l'orpheline: la royauté vaut l'hommage.

--Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez sans vous

épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais M. Reynier ne va

dans la maison de mademoiselle de Meilhan que pour dresser l'inventaire

des meubles, effets et bijoux laissés par M. Clavier. Comme elle doit

quitter bientôt, dans huit jours peut-être, cette maison, M. Reynier

hâte ce travail dont son beau-frère, M. Maurice, l'a prié de se charger.

M. Maurice n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son

étude.

--Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument rien.

L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat.

--Ah! vous compromettriez un saint avec vos insinuations perfides. Ne me

faites plus parler, tenez!

--Si, si, docteur, s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons bien;

parlez! Là, tout bas, à chacune un mot. Quel est celui qui épousera

mademoiselle de Meilhan?

--Je le proclamerai tout haut, puisque vous m'y forcez. Le mari destiné

à mademoiselle Caroline de Meilhan.--Apprenez-le, mesdemoiselles,--c'est...

Le docteur aspira une prise de tabac.

--C'est--qui?

--C'est moi!

--Oh! le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi à nos dépens!

--Nous nous vengerons sur vos ordonnances.

--Eh! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même qui

sort,--tenez, regardez,--de la porte du jardin de mademoiselle de

Meilhan?

--C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en se

levant à demi pour vérifier l'indication du docteur.

Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua,--car pas un

de ses mouvements n'était perdu,--qu'il avait remis dans sa poche la

clef dont il s'était servi pour ouvrir et refermer la porte du jardin.

L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée,

qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer.

S'étant aperçu de l'impression que la sortie un peu libre de Victor

produisait sur les groupes, le docteur se jeta au-devant des inductions

et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor eût à sa

disposition une des clefs de la maison de mademoiselle de Meilhan, afin

de pouvoir, à toute heure du jour, et sans déranger personne, y entrer

pour dresser l'inventaire du mobilier, travail minutieux, traînant, et

tout de confiance.

Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention

inquisitoriale de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était

sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu d'un

trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait pas de distinguer

les signes.

Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment auprès du

bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et toutes furent

témoins de la bizarre manoeuvre de Victor.

Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se porterait

du côté du château, il se dirigea, en courant comme un fou, vers la

pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant pas l'air de voir ceux

au milieu desquels il tomba.

--Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand,

docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions affreuses;

elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont pas quittée depuis deux

heures; son estomac se soulève; je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à

l'état où elle est; on dirait un accouchement.

Le notaire de Chantilly · 第 22 / 27 段