Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu m'a conduit. Portons mon

malheur et le tien sous un autre ciel. Partons!--déshonorée si tu

restes; tué si je suis surpris en France; fuyons vite! Un ami m'a confié

un passeport qui pendant dix jours encore me permet de gagner

l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée du bois; viens! nous

sommes sur la route d'Allemagne dans trois heures, et dans quatre jours

en Allemagne. M'écoutes-tu? tu ne m'écoutes pas! pourquoi cette

indécision? Viens, Caroline! Voilà pourquoi je suis ici; voilà pourquoi

depuis huit jours je marche dans l'obscurité autour des murs de ce

jardin pour t'emmener, Caroline: et je t'emmène. Qui te retiendrait ici?

--Mais monsieur Clavier est malade.

--Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu es partie,

qu'ils viennent. Dieu fera le reste.

--Mais celui qui m'a aimée comme son enfant...

--Et le nôtre? Caroline!

Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le droit de

te déterminer, consens à me suivre!--Viens!

Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline.

--Tu le veux! Édouard, attends!

Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre dans sa

chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un coffre, y jette

pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, indécise, elle

appuie son front en sueur, ses genoux tremblants contre la cloison, pour

voir à travers si M. Clavier est endormi.

Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement la

veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque Caroline était

descendue, éclairait maintenant les longs plis blancs de la couverture

et quelques parties de l'appartement.

Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le malade soupire ou se

plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve.

Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par s'imaginer

que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça le coeur;

brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la chambre du malade.

La porte en était fermée. Il lui aurait fallu cogner.

La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. Clavier? il se

serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop fort la porte

vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient aucune

induction précise.

--Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit Caroline

après avoir repris son attitude contre la cloison, et qu'il ne me

retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa lampe! Il aura froid dans

l'obscurité; et il m'appellera peut-être tout bas, et sa douleur de ne

pas m'entendre lui répondre remplira de cris son appartement. Je ne me

sens plus, mon Dieu, la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui

l'ai mis dans l'état où il est là. Je l'ai frappé de ma colère.

Maintenant je l'abandonne; je l'ai insulté et ensuite je le laisse. Oh!

combien il se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour

moi! S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel?

Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais pas.

Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade entendit les

gémissements de Caroline, dont les paroles étaient quelquefois assez

hautes pour traverser l'épaisseur de la cloison.

Appelée du bas de l'escalier par Édouard, Caroline tomba vite à genoux

et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection de Dieu,

dans le moment le plus terrible pour elle. Ses mains frémissantes

étaient jointes, sa tête en prière pendait sur ses mains. De plus en

plus impatient, Édouard, ne sachant plus à quoi attribuer la cause qui

retenait si longtemps Caroline, monta, la prit doucement par le bras et

l'entraîna avec lui jusqu'à la porte du jardin.

--Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa

machinalement Édouard.

Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le petit coffre

où elle avait serré quelques robes.

Elle remonte précipitamment.

Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop lourd. Sa

main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? elle se frappe le

front!

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est levé, il est

entré ici pendant que je suis descendue! il m'a donc entendue; il s'est

levé!

Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle.

--Caroline!

--Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Édouard?

--Caroline! Caroline!

La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la porte n'est

plus fermée.

On l'appelle de nouveau.

C'est la voix d'Édouard.

Mais elle est dans la chambre de M. Clavier.

Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, prendre la

main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un mouvement, qu'un pas,

qu'un cri.

Ce cri fait monter Édouard.

--Viens donc, viens donc, Caroline!

--Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur le visage de

monsieur Clavier.

Le régicide était mort.

XXIV

Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des bains de Baréges à

Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près inexécutable dans les

petites localités, Léonide avait quitté Chantilly depuis environ quinze

jours. Le motif de son absence dans la saison où l'on entrait était trop

naturel pour qu'il fût commenté au profit de la malice cantonale.

Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, si le

retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient

écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé des idées; il

n'est pas toujours temps de le faire renaître quand les excès l'ont

ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de toutes les plaies dont

il gémissait. La disparition des papiers du colonel Debray, l'emploi si

téméraire que Reynier avait fait des fonds déposés chez lui par Édouard,

étaient deux cuisantes pensées qui le rongeaient au vif. Pour les

prostituer à un amant, sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et,

quand il les avait réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec

audace et avait répondu: éclaircissements foudroyants dont il était

encore ébranlé.

Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du moins

extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ illimité des

spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité commun à tous

ceux qui, comme lui, renoncent en affaires au chemin tracé de la routine

pour opérer sur les éléments des probabilités. La terre a disparu pour

ces navigateurs hardis; ils n'ont en perspective que le naufrage ou la

conquête: les terres connues leur sont interdites. L'activité incessante

de leurs spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où

il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé les

belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit

d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui n'était

pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion à donner à

l'espérance de reprendre un jour le passé au rivage paisible où il

l'avait attaché. Mais le bonheur de ses premières années lui aurait-il

suffi? l'imagination se ride comme le front; et c'est le premier crime

des vanités de détruire d'abord les joies qu'elles ne suppléent point.

Le notaire de Chantilly commençait à comprendre un peu mieux l'avantage

d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village.

Malgré la simplicité de son coeur, il convenait avec lui-même, et

d'après les leçons de Reynier, qu'une fois le parti pris d'entrer dans

les affaires, inconséquent est celui qui les traite avec timidité. En

guerre, il faut tuer; en affaires, s'enrichir: les demi-moyens prouvent

l'impuissance unie à l'ambition. Maurice, en esprit, rigoureusement

logique, acceptait la triste morale de sa position; dans les caractères

bien soutenus, c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à

certaines conditions d'ordre.

Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin de fer,

affaire devant laquelle disparaissaient toutes celles de ses clients,

lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de Compiègne.

--Je vous ai prié cent fois, lui reprocha-t-il, de ne pas me troubler à

chaque instant pour des riens qui détournent mes idées et absorbent mon

temps. Ne venez dans mon cabinet que lorsque je vous sonnerai,

entendez-vous?

--C'est un ordre que nous avons assez strictement suivi depuis que vous

l'avez enjoint, monsieur, quoique vos clients se soient plaints de cette

consigne qui les oblige souvent à faire dix lieues sans parvenir à vous

consulter.

L'observation du clerc surprit Maurice.

--Que dites-vous?

--Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par exemple; que le

maréchal-ferrant du château, que les petites ouvrières de Gouvieux, que

Pierrefonds et beaucoup d'autres sont fort mécontents d'être venus chez

vous ce matin, par un temps abominable, et d'être repartis sans avoir eu

audience.

--Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés?

--Vos ordres sont là, monsieur.

--Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens que si je ne les

recevais pas,--faut-il donc tout dire?--c'était tantôt à cause d'un

héritage à régler sur les lieux, tantôt à cause d'un conseil de famille

à assister de ma présence? ce qui est vrai; vous le voyez vous-même.

--Nous avons si souvent usé de ces prétextes, que vos clients n'y

croient plus.

--Pourtant il n'y a rien d'inventé là-dedans; vous devriez les en

convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me nuire si

elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, ne renvoyez

personne sans m'avoir prévenu.

--Voilà, pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien

contradictoires. Le patron est diablement distrait.

La lettre de Compiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à

l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé

depuis le commencement de l'hiver.

--Jules est encore une victime de mes préoccupations; je ne sais pas

pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires.

Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala en soupirant

sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna malgré lui à

d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa plume, il traça une colonne

de chiffres, puis une autre colonne, et enfin il respira.

--Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence de

quarante mille francs! Ce n'était qu'une erreur de mon imagination.

Voyons la lettre de Jules.

«Mon vieil ami,

»Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, la bonne

Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!»

Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant la lecture

de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il a du temps à

perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au carnaval! Enfin!

Maurice continua de lire:

«Que n'ai-je suivi ton exemple! je n'aurais pas à déplorer le malheur le

plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéresseras, j'en suis sûr,

toi, le seul ami dont les consolations ne sont ni banales ni perdues. Tu

me les dois toutes pour me dédommager de ton absence, car tu me serais

ici d'un appui bien nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont

l'intérêt est tout en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a

quelque scandale pour les payer de leur attention.

»J'arrive au triste sujet de ma lettre. A ce bal de Senlis où Léonide a

si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie Hortense, a

été insultée par une autre femme, mais insultée, Maurice, d'une manière

odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos de notre enfant, de notre

fille, née,--ceci n'a été un mystère que pour ceux qui l'ont

voulu,--née avant mon mariage avec Hortense.

»Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange discret de

la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée méchamment

en province, j'ai négligé de mentionner dans mon contrat de mariage la

naissance de cette enfant, à l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire.

Mieux que personne, tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas

été un prétexte de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont

j'ai assuré la fortune par une donation que tu tiens en ta possession.

»Infâme, instruite par le souffle empoisonné de je ne sais qui, par la

lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé accuser Hortense

en pleine assemblée, devant deux mille personnes, deux mille étrangers,

d'avoir caché la naissance honteuse d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été

dit, un geste, je ne sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je

frémirai toute ma vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce

de la colère à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles

le visage de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas

d'Hortense; j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont personne

n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous: j'étouffe.

»Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier

était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs de

Chantilly.....»

Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une vipère. Il

frappa son poing à se le briser sur le bois du bureau et cria plusieurs

fois: Exécrable Léonide! exécrable Léonide! Oh! exécrable! exécrable!

Oui, c'est elle! elle seule qui a outragé Hortense! Lumière infernale!

Édouard l'accompagnait! Et je n'assassinerai pas cet homme, moi?

misérable destinée! je tenais là, j'avais, j'avais là l'arme sûre,

infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; et cette arme m'est

volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers de Debray. Je comprends à

merveille et j'excuse et je bénis maintenant ceux qui tuent, ceux qui

empoisonnent, ceux qui jettent leurs femmes dans les rivières et leur

mettent ensuite une pierre sur le ventre: ceux-là sont des hommes! Ce

que je ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense à

ceux-là.

«Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly,» relut Maurice

en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la pointe des cheveux.

«..... Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement.

»Sois assez dévoué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un rayon pur de

justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider à traîner

l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des tribunaux. Ce n'est

que là que je dévoilerai la cause si simple, si facile et si naturelle

de ma conduite; déclaration que je ne puis livrer à la publicité des

journaux, ni porter au domicile de chacun. Aide-moi: voilà tout ce que

j'ai à te dire, à toi qui peux deviner combien une pareille lettre me

coûte à écrire, mais qui ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer; son

dernier mot est accablant. Hortense est devenue folle; sa raison n'a pas

été assez forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la

calomniatrice. Il y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une

véritable bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu

dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; j'ignore

même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté nécessaire pour

te faire sentir la nature du service que j'attends de toi. Ma femme

folle, mon commerce suspendu, ma famille l'objet de la pitié ou de la

raillerie publique, mon nom courant les tribunaux, tout cela sur la

révélation d'un mensonge, sur un mot sorti d'une seule bouche! Sur quoi

repose le bonheur, Maurice. Veille au tien, retiens-le comme un souffle

près de s'échapper; lie-toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun

secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent qu'on

cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, que la faute

la plus grave ostensiblement commise. Réponds-moi. Si tu étais seul,

libre, je te dirais: Viens! tu viendrais; mais tu ne l'es pas. Sers-moi,

venge-moi--je serai vengé!

»JULES LEFORT.»

Maurice prit du papier et écrivit:

«Mon cher Jules,

»La femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; l'homme qui

était avec elle au bal, c'est M. de Calvaincourt, amant de ma femme.

Envoie cette note au procureur du roi.

»Tu es vengé.

»MAURICE.»

La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire: c'était

Victor.

Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer de l'explosion du

rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son chapeau qu'il

ne ramassait pas; il était ivre de gaieté.

Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts sa

réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie

qui arrivait si mal à propos.

--Tu ne m'interroges pas, Maurice?

--Non!

--Diable! comme tu es sérieux! Quel non! Alors laisse-moi rire pour toi,

pour moi, pour tout l'univers.

--Ris tout ton soûl.

--Puisque tu me le permets.--Et de nouveau Victor rit, se gaudit,

éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil en se

renversant pour mieux rire.

Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans la société

de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de la soeur avant

de l'envoyer aux assises. Il eut une espèce de répugnance à subir cette

familiarité que, certes, il n'encourageait pas en ce moment.

Il était toujours debout devant Victor.

--Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire, Maurice.

--Je la croyais plus sérieuse.

--Qui dit le contraire? écoute, et tu riras comme moi.

--Arrivé à Paris,--écoute-moi donc,--je suis allé au ministère, où notre

protecteur m'a reçu dans son cabinet avec beaucoup de précaution. Là, il

m'a dit:--L'affaire n'est plus en bon chemin. Dans dix jours, les

travaux pourraient commencer, sans doute; mais je dois vous avertir

qu'un concurrent se présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du

ministre, favorisé de la cour même.

--Que pourrait-il contre nous, ai-je répliqué aussitôt, toutes les

maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera nous

appartiennent?

--Il pourrait, m'a répondu notre protecteur, obtenir l'exploitation du

chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait.

--Mais nous en exigerions des prix fous.

--Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à vos

prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous les payerait,

et l'on vous laisserait crier.

--Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que nous serions

les seuls adjudicataires?--J'étais un peu en colère.

--Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez avec

elle.--J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors comme tout à

l'heure.

--Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur.

Juge si j'écoutais.

--Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, afin de décourager

celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; qu'il soit

épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir en

sous-oeuvre l'adjudicataire préféré.

--Comment centupler la valeur des maisons?

--Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous avez

congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de temps, en

sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans ces

appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces industries, il

faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés pour dix ans. Quelle

fortune ne reculerait devant de pareils sacrifices d'indemnité? Votre

concurrent reculera; et l'affaire vous reste. Mais de l'esprit, de la

ruse, de la vitesse! courez!

J'ai couru.

Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de La Chapelle

s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, aux croisées, à

toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, grandes, petites, noires,

blanches, dorées. Ici: _Fabrique de noir animal_; ici: _Atelier de

fonderie_; là: _Manufacture de papiers peints_; _Manufacture de tapis_;

_Dépôt de porcelaine_; _Raffinerie de sucre_; _Raffinerie de soufre_;

_Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, de serrurerie_.

L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants que

j'ai logés là! malheur à qui emploiera jamais leur industrie!

Trois jours après j'ai revu notre protecteur.--Venez, m'a-t-il dit,

venez! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement de notre

concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté que, dans ses

calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une mauvaise rue de

faubourg contînt tant de manufacturiers, de fabricants, de riches

industriels; il se retirait devant les énormes débours qu'il lui

faudrait faire pour les désintéresser.

J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du monde; un

homme de génie, Maurice!

Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers à la

société; ils sont nés pour en être l'ornement. Je souhaite de ne jamais

les rencontrer au fond d'un bois.

Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire de son

beau-frère; il s'en voulut au fond du coeur de s'être livré à

l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne considérait que

comme une émotion à traverser les plus saisissantes crises de la vie;

espèce de héros en affaires, faisant jouer à l'imagination le rôle de la

probité. Aussi eut-il besoin de tout son sang-froid pour se montrer

reconnaissant de l'expédient de Victor, qui avait réellement sauvé

l'opération du chemin de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait

Maurice, qui a besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce

exister que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut?

N'existerait-on pas tout aussi content sans l'être au prix de la

conquête? Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter de

cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet homme qu'il ne

m'est plus permis de quitter, sous peine de rompre les fils embrouillés

de ma fortune, roulés autour de son poing. Il me mène et je le suis. Et

moi qui n'ai pas compris, en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien

à perdre; qu'il n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni

établissement, ni avenir! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé la

soeur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté

fatale avec le frère! Je me suis engagé hautement à être le protecteur

de celle-là, et tacitement à être l'esclave de celui-ci.

Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans sa tête,

tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois il s'arrêtait

pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout en ayant l'air

d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup d'attention;

parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, se plaisant à

remarquer combien ce visage avait de ressemblance avec celui de sa

femme: même ardeur de teint, même finesse de traits, même regard noir et

assuré. Il était étonné que cette similitude s'étendît à deux âmes aussi

ténébreuses l'une que l'autre.

Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et étant

d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées quand

ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se promena dans le cabinet,

toujours dans l'attente que son beau-frère daignerait le remercier enfin

de ce qu'il avait fait pour lui.

Maurice sonna.

--Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, commanda-t-il

à un clerc. Que tenez-vous là?

--C'est une lettre dont on attend la réponse.

Le clerc sortit.

--Je connais cette écriture.

Victor Reynier s'approcha.

Maurice retourna aussitôt la lettre pour que son beau-frère n'en vît pas

la suscription.

Celui-ci s'éloigna.

--De la défiance! murmura-t-il.

--Quelle curiosité! pensa Maurice.

D'Édouard! une lettre d'Édouard! Maurice se mit dans un coin pour que

Victor ne fût pas témoin de son trouble.

Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre

d'Édouard, courut vers son beau-frère, auquel il demanda d'un ton

effrayant s'il espérait véritablement que dans dix jours la concession

du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude semblait ajouter:

Sinon, c'en est fait de ma vie.

--Je n'en doute pas, Maurice.

--Oh! ne joue pas, je t'en supplie, avec ma confiance que je t'ai livrée

tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! plus rien! la vérité!

J'en suis arrivé à ce point, Victor, songes-y, de n'avoir plus

d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon bien et celui de tant

d'autres que j'entraîne avec moi dans l'abîme si nous ne réussissons

pas. Réussirons-nous, oui ou non?

--Oui! mille fois oui!

Maurice faisait pitié.

--Excellent Victor, je ne te blâme point de m'avoir inspiré l'orgueil

des richesses, tu as cru que j'étais comme tout le monde, et ma faute

est de ne t'avoir pas détrompé à propos; mais à l'avenir, et si nous

sortons vivants de ce gouffre, ne m'associe plus à des entreprises où tu

règnes, toi, parce que tu es né pour elles, mais étouffantes, mais

mortelles pour moi.

Le notaire de Chantilly · 第 21 / 27 段