M. Clavier n'a donc plus à récriminer contre Édouard; à défaut, il

rabattra la moitié de sa colère sur Victor; mademoiselle de Meilhan a eu

deux amants: Édouard et Victor. Quel est le père de l'enfant qu'elle

porte? Il se noie dans cette bourbe.--Enfin Maurice s'arrête à cette

conclusion, qu'il vaut mieux, dans le doute, que Victor soit le mari de

mademoiselle de Meilhan qu'Édouard, par la raison que M. Clavier

consentira plutôt à accepter l'un que l'autre; à tout prendre,

mademoiselle de Meilhan aura un parti; et son beau-frère parviendra à la

plus haute réalisation de ses voeux d'ambition. A quoi bon dire à

Victor dans un pareil moment: Édouard est aussi l'amant de mademoiselle

Caroline, et il m'a fait la même confession que toi.

--Tu seras présenté par moi à monsieur Clavier, puisqu'il en est ainsi,

Victor, lui dit Maurice, excédé par les surprises dont il avait été si

rudement heurté, et sans respirer un instant, depuis son entrevue avec

le conventionnel.

--A la bonne heure, Maurice! Dieu soit loué! j'ai enfin retrouvé un

frère en toi! Tu seras de la prochaine noce, j'espère bien.

--Je le pense.

--Et le parrain de l'enfant. Vois! tu seras mon associé, mon beau-frère,

mon témoin, mon ami et mon compère.

Sur ce mot de compère, Maurice chercha si ce n'était pas une raillerie

que Victor lui envoyait au visage.

Victor ne raillait pas le moins du monde, sa joie était sérieuse.

Il fut cependant impossible à Maurice de s'associer avec une effusion

sincère au contentement de Victor, quand celui-ci lui exprima sa

satisfaction dans tous ses détails domestiques et champêtres. Il

habiterait Paris, mais il aurait sa maison de campagne à Chantilly.

Caroline de Meilhan, sa femme, deviendrait la soeur d'adoption de

Léonide. On coulerait d'heureux jours. Tout cela valait bien quelques

orages à traverser. On ne pêche pas les perles sans se mouiller, dit

Victor en prenant un flambeau pour se retirer. Adieu, Maurice; est-ce

que tu ne vas pas te coucher aussi?

--Dans un instant; je te suis.

Maurice consuma une partie de la nuit à écrire à Jules Lefort.

Vers l'aube, il s'endormit sur sa chaise.

C'était la première fois depuis son mariage qu'il passait la nuit hors

de l'appartement de Léonide.

Quand il s'éveilla, il avait la poitrine inondée de larmes.

Il avait pleuré en dormant.

XXIII

Deux mois s'étaient écoulés depuis la crise qui avait agité si

profondément deux familles. Chantilly commençait à se parfumer de

l'odeur végétale des bois en floraison. Mars répandait ses belles

matinées. Entre les troncs d'arbres, le jet des jeunes pousses était

déjà assez fourni pour adoucir la nudité des branches dépouillées par

l'hiver; et sur l'amas des feuilles jaunes de l'arrière-saison courait

l'ombre claire des feuilles nouvellement venues. Sous les eaux moins

pesantes, moins vaseuses des étangs, les poissons, revêtus de leurs

écailles neuves, renvoyaient au soleil les reflets qu'ils lui

empruntaient; dans l'air, une élasticité pleine de mollesse se faisait

sentir.

On a déjà tenté de fixer, au début de cette histoire, la disposition

particulière des maisons de Chantilly; celle de M. Clavier ne s'était

plus que très-rarement ouverte depuis deux mois, depuis la fatale nuit

d'explication chez Maurice. Derrière les grilles vertes du jardin, des

volets avaient été glissés, afin d'empêcher les passants de pénétrer par

leurs regards dans l'intérieur du logis, si visible autrefois aux oisifs

dont Chantilly abonde. Si d'assez osés collaient un oeil furtif aux

fentes survenues aux volets par la sécheresse du bois, ceux-là n'étaient

guère récompensés de leurs peines. Déjà, sous la puissante action du

printemps, des arbustes non émondés jetaient leurs baguettes au hasard,

échappant aux formes gracieuses auxquelles plusieurs années de soins et

de culture les avaient soumis; beaucoup de pots de fleurs, chassés par

les derniers vents de l'automne, gisaient dans les allées où ils avaient

roulé avec leurs géraniums. De petits oiseaux chantaient sur leurs

ruines. Déteint sous la pluie, l'arrosoir se balançait à une branche

morte; des touffes d'herbe cachaient les dents du râteau comme pour

l'insulter. On ne distinguait plus, tracés avec une grâce inspirée par

le superbe voisinage du château, les dessins si variés des parterres, si

corrects et si beaux à la fois; le régulier jardin de M. Clavier, le

joli jardin de Caroline, n'offraient plus que l'aspect d'un cimetière.

Au milieu de cette désolation, la serre-chaude seule s'était maintenue

avec avantage, malgré d'énormes filets de gramen qui en fouettaient les

carreaux; à travers leur transparence, de jour en jour plus contestable,

on apercevait quelque vigueur de verdure. Entre les dalles du perron

intérieur, soulevées par des efflorescences de mousse, et les portes

d'entrée, de petites fleurs bleues et jaunes avaient poussé à plaisir en

si grande abondance, que, pour ouvrir ces portes, l'office du jardinier

eût été aussi nécessaire que celui du serrurier. Ce qu'il y avait de

triste encore, c'était l'absence de l'écriteau de location, certificat

de négligence qui explique à la rigueur le délaissement momentané d'une

propriété. La maison n'était pas à louer. Un sillon de rouille avait

coulé le long du mur auquel était fixé le fil de fer de la sonnette.

M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. Il ne se

levait que pour écrire des lettres et en si grand nombre que la fatigue

était excessive pour lui, dont la main tremblait à la moindre émotion;

sa correspondance paraissait lui en causer beaucoup.

A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois sa

lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et se retirait. A

peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir, et au bout de

quelques minutes se fermer le coffre-fort de M. Clavier. Si la douce

enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était plus aimée avec la même

tendresse. Le père était encore là avec ses regards attentifs, sa

sollicitude silencieuse, mais l'ami avait disparu. Il embrassait

Caroline de loin en loin, mais au front et plus sur les joues, quelque

effort qu'elle fît pour se glisser à cette faveur. La disgrâce de toute

lecture s'était étendue aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés

de leurs bandes.

Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le cabinet

de Maurice, indifférent sur sa santé, M. Clavier se renfermait dans ses

souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. Il vivait en lui, au

fond de ses vieilles convictions, sous la voûte haute et noire de sa

vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, avec une obstination

que les événements avaient pris à tâche de justifier, les derniers

malheurs dont il avait été frappé dans son enfant d'adoption, Caroline

de Meilhan. Le serpent de l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et

l'avait piqué. Il mourait de la blessure, et il mourait sans vengeance;

sans vengeance! après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait

déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était plus

permis à l'éternel destructeur de cette race de l'éteindre. A cette

pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit de malade;

furieux, agité, pâle, il se soulevait de toute la force de ses poings

nerveux, et il semblait apostropher face à face, comme à la tribune de

la Convention, un adversaire invisible. Son doigt fiévreux le désignait,

le marquait au front, l'écartait, le découvrait dans quelque coin, et de

là le ramenait à ses pieds. Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors

comme si, pour s'en faire entendre, il eût fallu pousser la voix

jusqu'au fond d'un abîme ouvert à ses côtés. Il s'épuisait tellement,

que sa tête, pesante de colère, retombait sur son oreiller. Il restait

dans cet état jusqu'à ce que Caroline vînt doucement le relever et lui

rendre quelque calme à force d'air et de précaution.

--Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, vous

ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera mes buis,

il taillera ma vigne à l'italienne. Je vous charge de lui commander tout

ce que vous jugerez nécessaire aux réparations du jardin.

A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline croyait avoir

regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voilèrent les yeux; c'est

bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, sans prière, sans

autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha davantage du lit

afin de ne pas voir tarir à sa source ce premier épanchement

d'indulgence dont elle était altérée. Quelle joie pour elle s'il lui eût

même fait des reproches! elle savait que le pardon les suivrait. Il en

avait toujours été ainsi autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur

celle de M. Clavier, elle attendit qu'il parlât encore.

--J'ai jugé aussi que vous deviez reprendre la direction de la maison.

Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; très-mal,--je l'ai

mieux compris depuis,--qu'elle paraisse dans cet état d'abandon aux

étrangers.

--Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours tremblante de

laisser mourir l'entretien, mais pourquoi ne me l'avoir pas exprimé plus

tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais mis mon bonheur, mon devoir, à

reprendre mes fonctions ici; et peut-être n'ont-elles pas toujours été

inutiles. Rendez-moi cette justice, monsieur, de convenir que rien

n'aurait été négligé si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes

travaux. Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. Par

exemple, le jardin,--pauvre jardin! il est dans un abandon! je le

regarde quelquefois de ma fenêtre! c'est douloureux; des branches

brisées, des vignes rampantes. Oh! vous le verrez! ou plutôt n'y

descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé pendant quelques

jours.--Ce n'est pas seulement au jardin qu'il faut songer: les

appartements du bas sont pleins d'humidité; les dernières pluies ont

pénétré dans le salon d'été; je crois bien qu'il sera nécessaire de

changer le papier de la tapisserie. N'êtes-vous pas de cet avis?

Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si longtemps

souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle retenue tout un

jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse dans sa parole nombreuse,

brisée et pour ainsi dire de retour d'un long voyage.

M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût pas été

interrompu:

--Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres clefs de la

maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi.

En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline.

D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui

permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre les

pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour changer

d'attitude, tandis que Caroline parlait au-dessus de son front. Ses

paupières ne s'étaient pas relevées.

Remuant à peine les lèvres, il ajouta, en tenant toujours la clef du

secrétaire:

--Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra au lit, j'ai

dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui ne m'appartient pas,

vous prier de reprendre la direction que vous en aviez autrefois.

Bien qu'il n'y eût rien d'entraînant dans la voix de M. Clavier, la

simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer à la tête de la

maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à toute sa joie. Elle

fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le front de M. Clavier. Elle

osa seulement lui dire:

--Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; peut-être en

récompense me rendrez-vous l'affection qui me payait si bien de tant de

soins devenus pour moi un plaisir. Je vous ai souvent donné lieu de vous

plaindre de mon étourderie; le service n'a pas toujours été aussi

régulier que vous l'eussiez désiré; souvent je me suis levée trop tard.

Oh! je me suis dit cela sans que vous ayez besoin de me le reprocher,

monsieur: on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour

moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, plus

soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, savez-vous cela?

J'espère que bientôt vous serez mieux, tout à fait bien; et nous

irons,--car voici le printemps,--nous irons encore nous promener dans le

bois; j'ai des livres à vous lire, beaucoup de journaux en arrière, tous

vos journaux sont de côté...

Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer la sourde

apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour faire tourner vers

elle des yeux sans mobilité.

En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser avec ses

lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit que le froid de la clef; la

main s'était retirée.

--Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune réponse.

Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Croyez-vous que

Dieu vous punirait si vous étiez assez bon,--et vous êtes bon,

monsieur,--pour m'appeler encore votre enfant, votre Caroline, pour me

pardonner? Si vous vous figuriez combien, au moment où je vous parle,

mon coeur se serre!

La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, elle

s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade.

Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues! Si

j'avais su par quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; je suis

cependant bien punie. Vous ne me parlez pas. Vous souffrez aussi et vous

vous taisez.

Vous avez refusé mon bras pour vous promener, vous ne voulez plus que je

lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; tout ce que je touche vous

déplaît. Je meurs dans ma tristesse. Je sais, mon Dieu, que vous ne me

grondez pas, que vous ne me souhaitez aucun mal; mais le plus grand des

maux, c'est votre silence, ce silence-là. Parlez-moi donc, monsieur!

Voyez combien je suis souffrante, maigrie, malheureuse! combien...

Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité

ressemblait à celle de la mort.

--Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât mes

chagrins, vous y prendriez part; vous m'accorderiez, étrangère, ce que

je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous diriez: Pauvre fille! Eh

bien, dites-moi ce mot-là seulement: Pauvre fille! Si j'étais votre

domestique, votre pitié de maître ne me pousserait pas rudement du pied

dans la rue. Je vous sais généreux pour vos domestiques. Si j'étais

enfin votre fille, votre sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être

irrité contre mon crime, s'apaiserait, et vos bras, vos bras qui sont de

fer en ce moment, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus;

mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable! monsieur!

Oui, monsieur, impitoyable, parce que je ne suis ni votre domestique, ni

une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je ne vous suis rien, ne

me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimez-vous? Pourquoi ne me

pardonnez-vous pas? Qu'est-ce que cela vous fait?

Quand vous allâtes chercher ma mère dans un château déjà couvert de

flammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. J'ai aussi un

enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde tous deux, vous et moi,

en ce moment, monsieur!

M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieille statue de bronze qu'on

aurait couchée tout au long dans un lit; sa face verte et ridée semblait

morte depuis dix-huit siècles.

--Je ne vous ai jamais vu prier, monsieur, jamais; j'ignore de quelle

religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de vous inspirer la

bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner à cette heure où je

sens mon enfant sous ma main. Cet enfant n'est d'aucun parti qui lui

soit un crime reprochable. Je l'appellerai de votre nom; mais souriez à

sa mère comme vous sourîtes à la mienne.

Rien! toujours rien! oh! n'avez-vous de la bonté, de la pitié, de

l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le père et la

mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition de verser le

sang de celle qui l'a précédée? Je dois être heureuse que vous ayez

tranché en place publique la tête de mon aïeul, afin de vous être

reconnaissante aujourd'hui du bien fait par vous à ma mère. Si vous me

repoussez, moi, c'est donc parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide

que vous êtes! car je sais tout. Donc, monsieur, au nom de mes parents

que vous avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas,

moi! et nous sommes deux ici à vous maudire!

Le régicide resta toujours de pierre.

Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline

s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la

porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. Un évanouissement la

saisit: elle tomba.

Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la

nuit était venue.

Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait

imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa

volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi

qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche,

jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M.

Clavier.

Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les

arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des

émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie

d'un souvenir. Ces larges feuilles assez évasées pour garantir de tout

un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les

ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets

aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils

provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de

monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre

pour Édouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier,

portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une

réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en

fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de

remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard qu'il serait

père.

Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le

rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant

trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea.

Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait

plus été là pour faire arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la

pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades

nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire

usage de la clef du jardin que M. Clavier lui avait aussi remise. Elle

ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en

passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline

s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour entendre le

rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des

eaux murmurantes du château.

Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur

la sienne.

--Édouard! vous! Édouard! vous vivez!

--Caroline!

Ils rentrèrent dans le jardin.

Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue.

Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard.

--Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, véritable

tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y pouvoir pénétrer ou d'y

introduire une lettre. Que s'est-il donc passé ici?

--Dans quel moment, Édouard, vous venez! Dieu vous envoie ici; sa main

vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé à vous pour me sauver,

dans cette nuit fatale qui s'écoule! Cette maison est pleine de terreur.

La désolation est écrite à chaque place. Là haut, il y a un homme qui

veille depuis huit jours et qui depuis huit jours n'a parlé une fois

cette nuit que pour attirer une malédiction sur son lit. Je ne suis donc

pas aussi malheureuse que je le croyais, puisque je vous revois, puisque

vous êtes là. Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Édouard, où as-tu été

pendant ces deux mois que nous avons été séparés? Tu vas tout me dire,

avec les dangers que tu as courus; car tu me dois maintenant la

confidence de ta vie entière. Que je sache tout; parle, afin que je

remercie dans mes prières ceux qui t'ont prêté un asile; tu viens de

loin; tu es fatigué, mon Édouard, tu es souffrant!

--Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée.

--Où tu as vu ta mère?

--Où j'ai trouvé celle qui, plus délicate que toi, Caroline, dort dans

la chaumière battue des vents; passe ses journées sans pain sous un

arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la tête des paysans, les

bataillons ennemis qui lui barrent le passage de son trône.

--Tu m'as instruite à l'aimer, Édouard.

--Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous lui avons

vainement démontré,--il est vrai que c'est une affligeante vérité à

dire,--que si l'enthousiasme doublait les hommes, il ne doublait pas la

portée du fusil; vainement nous lui avons dit, moi et ceux qui, mieux

que moi, ont compté les forces dont la sainte insurrection dispose, que

l'heure n'était pas sonnée de marcher sur la capitale, enseigne blanche

déployée, aux cris de _Vive le roi!_ Elle n'écoute que ses espérances,

que les voeux de quelques dévouements surhumains où elle s'appuie

comme sur des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoux

de ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque

basse-cour de village.

--Mon Édouard, veux-tu me suivre? la voix monte, on pourrait entendre

des étages supérieurs.

Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants ou plutôt

avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste Édouard

et la mélancolique Caroline entrèrent dans le salon contigu aux deux

serres, espèce de vestibule pavé servant de passage de la maison au

jardin.

--Parle maintenant, Édouard!

Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes

suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements survenus à

leurs traits depuis leur séparation, marquée pour elle et pour lui par

tant d'incidents graves. Une exaltation voilée de beaucoup de tristesse

animait la figure d'Édouard; ses yeux étaient sombres sans avoir perdu

leur douceur. Le dédain d'un âge avancé plissait le contour de sa

bouche, dont l'expression n'était adoucie que par l'extrême blancheur de

ses dents. Sous l'acide des chagrins s'était ternie la feuille d'or de

la jeunesse.

Caroline n'osa lui dire combien il était changé.

De son côté, Caroline n'avait plus,--et ceci s'expliquait à beaucoup

d'égards,--la même suavité d'ensemble. La vie était moins impatiente

chez elle. L'indécision de sa voix, de son regard et de sa démarche,

s'était perdue dans un délicat embonpoint.

--Continue, Édouard, je t'écoute.

--Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de ceux qui n'ont pas répudié

toute précaution en se mettant en hostilité avec un gouvernement qui,

s'il n'a pas la justice pour lui, a pour lui du moins l'auxiliaire

aveugle de l'armée, et l'inertie de la population. Cette opinion a déplu

à des conseillers plus téméraires. On a jugé notre concours suspect, du

moment où il se montrait accompagné des restrictions de la prudence;

nous avons été remerciés.

Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Édouard, qui oubliait

l'ingratitude dont on le payait, le repos de sa famille troublé, ses

terres dévastées, son château détruit, sa vie proscrite, sa tête mise à

prix, pour ne se plaindre que du refus qu'il éprouvait de ne pouvoir se

sacrifier à sa cause d'une manière utile.

--Ainsi, Édouard, tu es repoussé de tous côtés; tu n'as plus aucune

opinion qui t'abrite. Il y a donc un vent de malheur qui nous frappe

également: car je ne sais pas non plus à quel titre je reste sous ce

toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres paroles. J'en suis

encore glacée.

--Que dis-tu?

--Monsieur Clavier sait tout, Édouard: il m'a vue à genoux, suppliante,

humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de son implacable silence.

Le notaire de Chantilly · 第 20 / 27 段